Le mauvais sort

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« Le sort dispose de tout, et dans la vie on ne peut compter sur rien »

Isocrate

 

« Le sort est un enfant gâté qui touche tout, et casse bien souvent tout ce qu’il touche. »

Galiani

 

« Le sort pourra bien nous séparer, mais pas nous désunir. »

Rousseau

 

«  Le sort est beaucoup plus souvent un débiteur, qu’un créditeur.»

J Gautier

 

« Au fait, le compte-rendu de votre examen est très positif ! »

Loin d’être anodine, cette petite phrase  s’insérait au milieu de notre conversation, comme on ouvre une parenthèse inattendue, afin de nous ramener à la principale raison de notre présence en ces lieux.

Ces résultats de scanner étaient on ne peut plus plaisants à entendre,  nous allions en effet pouvoir remettre sur pied nos projets de vacances, précédemment avortées, pour cause de prostatite aigue.

Malgré cette excellente nouvelle, nous ne nous attardâmes pas davantage sur le sujet, en retrouvant dans la foulée, le fil de notre conversation initiale.  

Mes préoccupations majeures du moment nous ramenaient par conséquent à nos moutons. Depuis mon opération de décembre, et comme l’avait souligné Chantal,  mes intestins jouaient les mauvais élèves en lieu et place de mon cœur qui à l’inverse s’était assagi depuis presque deux ans, grâce aux comprimés d’Amiodarone. A  ‘’mes diarrhées légendaires’’, s’ajoutait à présent des problèmes durables de flatulences, de ballonnements et de gargouillements bien peu agréables, et fortement pénibles à supporter, favorisant en prime l’installation progressive d’une fatigue physique tout autant déplaisante.  

Des années d’opérations, et de traitements en tous genres laissaient forcément des traces, elles étaient sensiblement variables d’une personne à l’autre, aussi était-il bien difficile à l’oncologue de contrecarrer efficacement les trop nombreux et très différents effets indésirables de ses tout aussi nombreux patients.

N’échappant pas à cette constatation générale, je n’ignorais donc point et depuis bien longtemps que l’oncologue n’avait pas automatiquement la solution miracle à me proposer, mes ennuis d’ordre digestifs pouvaient perdurer, comme ils pouvaient disparaître du jour au lendemain, c’était au petit bonheur la chance.

Nous sortîmes de son cabinet pour rejoindre le bureau de la secrétaire, et nous quittâmes ensuite les lieux, munis de mes ordonnances, ainsi que de ma nouvelle convocation fixée pour le 20 septembre.

Comme à chaque issue d’examen, alors que le stress était retombé, je me sentais totalement vidé de mes forces, aussi avais-je hâte de rentrer chez moi pour me reposer.

Les travaux routiers qui nous avaient fait dévier de notre trajet habituel à l’aller, ne semblait pas affecter le chemin de notre retour, nous empruntâmes donc l’itinéraire attitré.  

La décision que nous venions de prendre n’était pas la meilleure, notre voyage ne tarda pas en effet à se transformer en parcours du combattant. Après maintes péripéties qui retardèrent l’heure de notre arrivée d’une bonne demi-heure, nous pûmes enfin franchir la porte d’entrée de notre maison. L’heure de la sieste était passée, mais j’éprouvais la précieuse consolation de pouvoir vivre les deux prochains mois à l’écart des incertitudes liées à la maladie.    

Il me restait deux caps à franchir avant d’ouvrir la page vacances, une visite chez mon généraliste fixée au 1 septembre et une autre visite chez mon dentiste le 5 septembre, à la suite de quoi nous serions libres de charger nos bagages dans la voiture, pour passer deux semaines à la mer. 

C’était sans compter sur le destin qui aimait s’acharner contre nous, il nous concoctait en effet une bien mauvaise surprise.



Les vicissitudes de mon quotidien

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En presque douze ans d’ une existence chaotique, outre les problèmes d’ordre physiques liés au cancer, il m’a fallu également apprendre à combattre toutes formes d’angoisse, d’irritabilité, de lassitude et de découragement, peu propices à un bon équilibre mental . Contrecarré en permanence par les vicissitudes de mon quotidien de malade,  je ne suis cependant pas arrivé à me forger une carapace suffisamment solide pour qu’elle devienne  infranchissable. Ainsi au fil du temps suis-je devenu perméable à toutes formes d’émotions ou d’agressions suscitées notamment par mon environnement. Ma stratégie de malade, mais aussi ma pudeur inconsciente ou non, m’interdisant de laisser transparaitre quelque ressenti que ce soit, il m’a fallu ouvrir un second  front contre un ennemi de taille : mon égo.   

                                                                                        

Joël Gautier le 14 septembre 2016

 

Il était largement l’heure du déjeuner lorsque nous sortîmes par la porte principale du hall d’accueil. Nous nous installâmes à l’ombre pour entamer notre piquenique, avant d’affronter l’annonce terrifiante ou apaisante des résultats.

Notre choix d’emplacement n’était pas judicieux, car nous subissions des courants d’air renforcés par la présence des bâtiments. Le vent faisait tournoyer des feuilles grillées par le soleil, mais aussi quelques gobelets plastiques abandonnés soit par mégarde, soit par incivisme. 

Nous ne restâmes pas aussi longtemps que nous l’aurions souhaité, et comme les coins d’ombre étaient rares, nous préférâmes à la fin de notre repas, rejoindre le second étage, là où se situe le service des consultations.

Le concept était toujours le même, et il n’avait aucune raison de changer, nous sélectionnâmes sur l’écran tactile le nom de mon oncologue, pour récupérer un ticket portant mon numéro d’ordre d’arrivée.

L’incertitude concernant la teneur des résultats, conjuguée aux effets  du sulfate de Baryum me conduisirent une nouvelle fois vers les toilettes. Je n’oubliais pas la consigne de boire abondamment après l’examen, mais j’avais la fâcheuse habitude de n’avoir jamais soif, et ce n’était pas cette pression constante sur ma vessie qui m’incitait à suivre les recommandations de l’opératrice en radiologie.

Je n’avais pas l’esprit d’entreprendre une grille de mots fléchés, et les revues froissées et dépassées de longue date de la salle d’attente ne m’intéressaient pas davantage, je décidai donc de patienter bien sagement sans penser à quoi que ce soit.  

Lorsque la remplaçante de N en congés, nous invita à nous assoir auprès du cabinet du médecin, je pus m’apercevoir que mes prévisions sur le devenir du poster représentant la vallée du Lison s’avéraient exactes. Le mur restait désespérément blanc, et je me demandais bien sur quoi allais-je pouvoir à présent concentrer mon regard, afin d’oublier que mon avenir immédiat était une fois de plus entre les mains du destin.

J’avais connu pire comme état d’angoisse, mais il m’était cependant humainement impossible de rester stoïque devant une situation aussi peu enviable.

La porte s’ouvrit enfin ! D’un bref regard j’analysai le sourire légendaire de l’oncologue, et il me parut rassurant.  

Il était sur le point de prononcer la phrase tout aussi légendaire que son sourire, lorsque Chantal s’interposa vivement.

« Je vous préviens, il va vous dire que tout va bien, mais tout ne va pas bien ! »

« Ah bon ! Dîtes moi tout ! »

« Depuis son opération de la péritonite, il a de sérieux problèmes intestinaux, associés à des douleurs gastriques, qui se manifestent par des éructations et  d’incessants douloureux gargouillis dans le ventre. »

« Elle vous a tout dit, je n’ai plus rien à rajouter ! »

« Si tu peux rajouter que cette situation anormalement longue est en train de t’user jusqu’à la corde. »  

Cette pathologie somme toute assez gênante se rajoutait à d’autres pathologies toutes aussi invalidantes, j’en avais pris mon parti, aussi tentais-je de composer avec. Je n’étais pas sûr que le médecin puisse me donner la potion miracle, mais je voulais bien rajouter à mes traitements, un nouveau traitement, je n’étais pas à une gélule près.



Ne pas vendre la peau de l’ours

la peau de l'ours

 

Période estivale oblige, le centre accueillait un peu moins de visiteurs qu’à son accoutumé, nous eûmes d’ailleurs aucun mal à nous garer. Il  ne fallut que peu de temps pour accomplir les démarches relatives à mon arrivée, avant de nous rendre ensuite au premier étage du bâtiment.  

L’espace réservé aux patients était peu occupé, et j’espérais par conséquent une courte attente.

L’épreuve de l’examen n’était pas anodine, et j’avais beau être coutumier du fait, je percevais une certaine forme de nervosité qui me conduisit illico presto aux toilettes.

Malgré les multiples pathologies infligées par le malin, je ne me sentais plutôt en forme.

L’homme installé à ma droite me donnait une raison supplémentaire de me rassurer, car contrairement à ma mine radieuse, comme je le tenais de mon entourage, il paraissait à l’inverse pas mal affaibli par la maladie. Le teint blafard, le visage émacié, il avait des difficultés à prononcer ne serait-ce que quelques mots à sa femme, pourtant assise à ses côtés. J’avais pour lui des raisons de m’inquiéter, quoique personne ne soit à l’écart des bonnes ou des mauvaises surprises.

‘’Mon compagnon de galère’’ fut appelé avant moi, une femme sortit d’une autre cabine de préparation, je me tins sur mes gardes.  

La salle numéro trois me rappelait de bons souvenirs, elle s’ouvrit sur le visage souriant d’une jeune femme, qui m’invita à la rejoindre. Le soleil inondait de lumière les lieux, ce qui différait des autres cabines de préparation, où l’éclairage néon ne faisait qu’empirer la sensation d’angoisse qui me tenaillait le ventre, lorsque je n’avais pas d’autres choix que de m’y enfermer.

Elodie, c’était le prénom inscrit sur le badge épinglé à sa blouse, faisait montre d’une gentillesse et d’une loquacité rarement égalée.

Elle me posa les questions d’usage, et me laissa seul quelques instants, afin qu’elle puisse demander l’avis du radiologue, concernant mes problèmes d’insuffisance rénale. Je connaissais la réponse sur le bout des doigts, mais je ne jugeai pas nécessaire d’intervenir, car je savais avec certitude que l’opératrice ne tiendrait pas compte de mes remarques.

« Votre créatinine étant un peu élevée, nous allons vous injecter que la moitié de la dose de produit de contraste. »

Elle marqua un temps de silence, afin de préparer son matériel pour me poser ensuite un cathéter.

« Avez-vous déjà passé un scanner monsieur ? »

« Comment vous dire !!! Malheureusement oui, j’en suis à mon 54ème 

Elle écarquilla les yeux.

« Celui-ci ne sera qu’un examen de routine, votre teint est resplendissant. »

Je n’aime pas beaucoup vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué, pourtant la jeune femme m’insufflait des ondes positives qui me donnaient assez de punch pour affronter le trop long moment d’attente avant les résultats.

« Quel bras préférez-vous que je vous pique ? »

« Les veines de bras droits sont bien fatiguées, essayons de ‘’maltraiter’’ plutôt celui de gauche. »

Elle s’exécuta en trois temps trois mouvements, et l’opération s’effectua sans que je ne ressente aucune douleur.

« Super je n’ai absolument rien perçu ! »

« Vous savez ça fait partie de mon métier de poser un cathéter ! »

Je me souvenais pourtant d’examens précédents, où l’introduction d’une aiguille dans l’une de mes veines, n’avait pas été une partie de plaisir, et ce malgré l’expérience de l’opératrice, je lui en fis d’ailleurs la remarque.

« Bon je crois que nous allons pouvoir nous rendre dans la salle d’examen ! »

 Le ronron de la machine m’était familier, mais il en n’était pas pour autant plus rassurant. Je m’allongeai sur la table comme j’avais l’habitude de le faire, puis j’attendis patiemment que mon corps tout entier soit introduit dans le tunnel.

Tour à tour j’entendis les ordres rituel pour un bon résultat des clichés, et sentis ensuite la chaleur m’envahir des pieds à la tête, puis enfin le moment de regagner ma cabine arriva.   

Elle me laissa de nouveau seul, le temps que la petite poche d’eau stérile accrochée sur le pied à perfusion finisse de me laver la veine.

J’eus tout le loisir d’apprécier une nouvelle fois le soleil et le ciel bleu à travers la fenêtre qui donnait sur une autre aile du bâtiment, une météo qui incitait fortement à l’optimisme.

« Voilà monsieur, je vais pouvoir enfin vous libérer. N’oubliez pas de boire abondamment pour aider votre rein à éliminer le produit de contraste. Bonne journée ! »

Je me levai, enfilai le peu de vêtements que j’avais quitté, puis je sortis pour rejoindre Chantal, qui ferma son livre, avant que nous sortions des lieux.  

 

 



La noirceur de l’épreuve

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Dans la noirceur de l’épreuve, ne laisse pas le désespoir t’arrêter. Continue avec courage, et de l’autre côté du tunnel, tu retrouveras la lumière.

Denis St-Pierre

 

Le printemps 2016 s’était achevé sur une très mauvaise note, en effet il y avait longtemps que cette saison de l’année nous avait réservé autant de ciel gris, de pluie, et de températures dignes d’un mois d’octobre. Les premiers jours de l’été n’avaient pas été folichons non plus, mais voilà que d’un jour à l’autre nous passions de la fraîcheur à la canicule.

En cette seconde moitié de juillet, le soleil semblait vouloir rattraper le temps perdu, et le thermomètre affichait allégrement 37° à l’ombre. 

Dans ces conditions il était bien difficile de prévoir une sortie en campagne, je me contentais donc de mon fauteuil, ou de mon ordinateur, en attendant de faire les exercices physiques dont mon corps avait expressément besoin. En même temps j’étais tellement fatigué, que ces conditions climatiques me donnaient la bonne excuse de ne pas sortir de chez moi.   

Je traversais une zone de turbulences, les stigmates et les fardeaux bien visibles de la souffrance ne faisaient qu’accroître cette sensation d’injustice que la maladie faisait peser sur moi. 

Ainsi donc aussi sournoisement que possible, le malin m’avait affublé de pas mal de tares, me privant par la même occasion de capacités physiques indispensables à l’exercice de certaines tâches du quotidien.

Tour à tour il m’avait fallu faire le deuil de ces petits moments agréables que je passais jusque dans les premières années de ma maladie à entretenir mon jardin, au risque de m’évanouir à chaque accroupissement, puis celui de filmer ou de prendre des photos comme j’adorais le faire dans une autre vie, le tremblement de mes mains étant trop important pour obtenir un résultat satisfaisant. A présent c’était ma résistance physique qui avait du plomb dans l’aile, et mes marches en campagne étaient de moins en moins réjouissantes, elles relevaient même parfois de l’exploit sportif. Je ne pouvais pas ignorer non plus que la musique n’avait plus comme autrefois cette sensation de sang qui coule dans mes veines, la faute étant à imputer à ma bonne audition qui m’avait lâchée un beau jour de septembre 2014, sans espoir d’une quelconque amélioration.  

Il fallait donc que je compose avec tout ça, sans sourciller des yeux, mais j’avais beau être philosophe, l’exercice devenait chaque jour un peu plus difficile. 

Et puis j’exécrais intensément l’image de ce corps reflété par le miroir, ainsi que ces photos de famille sur lesquelles je ne voyais en moi qu’une vieille personne. Paradoxalement mon état d’esprit restait jeune, et j’avais du plus en plus de mal à admettre cette inconfortable opposition.

Le malin était d’un sadisme particulièrement virulent, il savait prendre du plaisir en rajoutant chaque jour une touche supplémentaire à sa cruauté. Il fallait pourtant m’estimer heureux, car bien d’autres maladies réservaient aux personnes qui en étaient atteintes un avenir encore plus sombre que le mien.  

En ce vendredi 22 juillet 2016 la mélancolie me plaçait hors du temps, en effet ma mère aurait dû fêter son 85ème anniversaire, si la faucheuse n’avait pas frappé impitoyablement à sa porte, quelques 55 ans plus tôt.

Ce vendredi 22 juillet 2016 était pour moi également un jour d’incertitudes, car mon 54ème scanner m’attendait pour un rendez-vous fixé aux alentours de onze heures, au CAC de l’espoir.

Durant ces onze ans et presque huit mois d’expériences successives, j’avais appris à vivre avec des périodes d’angoisses qui atteignaient leur apogée quand la date des examens médicaux se faisait plus proche. Pourtant, petit à petit j’apprenais à faire reculer mon stress et la boule au ventre apparaissait désormais qu’au moment du départ. Ce n’était pas le moindre des progrès accomplis en matière de gestion de la maladie, car mon confort aussi bien physique que mental, s’en trouvait grandement amélioré. 

La voiture nous avait lâchés quelques jours plus tôt, heureusement le garagiste avait pu la réparer à temps. Nous avions pris l’habitude de notre indépendance, le parcours en ambulance nous interdisant d’être nous-mêmes, quelques fussent les résultats d’examens ramenés chez nous. 

Le périphérique nantais n’avait pas de secret pour nous, mais cette fois des travaux de voirie nous interdisaient de prendre l’itinéraire habituel, nous dûmes donc nous adapter à la situation. Le trajet était plus long, mais nous avions largement le temps d’arriver à l’heure à notre rendez-vous.



Le carburant de la vie

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Bien trop souvent j’ai eu la nostalgie du passé, particulièrement celui de jours heureux, rendant le quotidien bien trop amer.

Me contenter uniquement de ce que je possède plutôt que d’envier une vie que je n’ai pas,  que je n’ai plus, ou que je n’aurais plus jamais, voilà le travail accompli quotidiennement par  mon esprit, pour faire de  l’instant présent, le carburant de ma vie.

                                                                                         J Gautier 25 juillet 2016

 

 

Mes cinq séances de radiothérapie tout autant agressives que nécessaires m’avaient conduit à consulter deux mois plus tard  le docteur M, et j’en étais à ma dixième visite. Je n’avais jamais remarqué jusqu’alors que les différentes affiches posées sur les murs de la salle d’attente contribuaient à créer un climat anxiogène, propice à la diffusion d’ondes négatives. Il était question de reconnaître les signes avant-coureurs de l’AVC pour l’une, d’encourager le dépistage du SIDA pour l’autre, la troisième promettait aux grands fumeurs un cancer à cous terme, etc. J’arrêtai là mon inspection, et me tournai plutôt vers une revue dotée de peu d’intérêt, mais qui avait au moins l’avantage d’orienter mes pensées vers des horizons plus légers.

Les médecins se succédaient à un rythme régulier appelant un à un leurs patients, mais au fur et à mesure que la salle se désemplissait, d’autres patients arrivaient pour combler le vide. Chantal m’avait rejoint depuis un bon moment, pourtant je n’étais toujours pas le prochain malade sur la liste du docteur M. 

Jusqu’à présent l’ORL avait toujours été ponctuel, mais cette fois il accusait un retard important, ce qui mettait en péril l’organisation de mon emploi du temps.

Le fait de poiroter un peu plus qu’à l’accoutumé ne me mettait pas réellement en rogne, mais force était de constater que depuis quelques temps un grain de sable venait enrayer la machine, à chacun de mes projets.

Après avoir suivi mon traitement pendant plusieurs jours, j’avais décidé sans attendre l’avis d’un médecin, de remettre mes prothèses auditives. Je ne savais pas ce que l’ORL allait me dire à l’issue de cet entretien, mais au moins j’allais être en mesure de suivre la conversation, à l’inverse de mon expérience chez le généraliste, une dizaine de jours plus tôt.

Comme dit le proverbe, tout vient à point à qui sait attendre, j’étais donc enfin invité à suivre le spécialiste jusqu’à son bureau. Il était étonné de me voir devant lui, aussi s’inquiéta-t-il de savoir si mes ennuis de santé s’étaient aggravés.

Au niveau de l’audition mes capacités à entendre restaient les mêmes, j’en avais la conviction et il considéra que ce n’était déjà pas si mal que ça.  

Il me proposa de m’assoir dans son fauteuil d’examen, et muni de son otoscope, débuta son travail d’exploration. Les gouttes d’Ofloxacine avaient produit leur effet, mais le généraliste n’ayant pas en possession la petite machine pour aspirer les impuretés, je restais encore un sujet à risque, aussi se mit-il immédiatement à l’ouvrage, pour combler cette dangereuse lacune.

Je ressentais comme une impression désagréable de sussions, parfois même je sursautais légèrement pour signifier l’apparition d’une douleur, bref je n’étais pas des plus détendus, et j’avais hâte de voir apparaître la fin de l’opération.

Le diagnostic était toujours le même, la trompe d’Eustache était à l’origine de bien des maux, vertiges, bourdonnement et douleur des oreilles, et associé à la perforation des tympans elle était aussi la cause de ma perte d’audition, et sans doute pas étrangère à la persistance de cet œdème qui me déformait le cou.  

L’ORL me répéta également ce que j’avais déjà entendu. De sa carrière de médecin c’était la première fois qu’il rencontrait un cas comme le mien. Je me serais bien passé d’une ‘’telle notoriété’’.

Nous regagnâmes son bureau, il s’y installa, et préconisa la reprise des soins en établissant une ordonnance d’Ofloxacine.

Avant que nous prenions congé, il nous annonça qu’il quitterait en juillet le centre hospitalier pour vaquer à de nouveaux projets dans une autre région. La nouvelle nous désappointait car il faisait partie des médecins que nous apprécions le plus. Comme dit le proverbe, on sait ce que l’on perd, mais on ignore ce que l’on gagne, il fallait pourtant composer avec. Cette vilaine surprise me fit oublier de lui demander conseil sur l’utilisation ou non de mes prothèses durant la période de traitement.

Nous sortîmes du service largement en retard par rapport à l’habitude, comme je l’ai déjà signalé précédemment mon emploi du temps était largement mis à mal par cet imprévu, mais le pire était à venir, une ambulance s’était garée perpendiculairement à l’arrière de notre voiture, nous immobilisant par la contrainte pour un bon moment, contrecarrant par la même, un peu plus mes projets.

 



Chimiothérapie agressive

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La force ne vient pas en gagnant. Vos épreuves développent votre force. Quand vous allez à travers les épreuves et décidez de ne pas abandonner, c’est cela la vraie force.

Arnold Zchwarzenegger

 

La victime se demande ce que l’épreuve lui a enlevé, le sage cherche à comprendre les leçons qu’il peut en tirer.

François  Gervais

 

La vie est comme un arc-en-ciel, il faut parfois de la pluie et du soleil pour que ses couleurs apparaissent.

A Ramaiya

 

Nous étions désagréablement surpris de ne pas obtenir un rendez-vous plus tôt chez l’ORL. Il fallait en effet attendre dix longues journées pour espérer une amélioration de mon état. Malgré des explications claires et précises sur ma pathologie, la secrétaire n’avait pas voulu céder d’un pouce, et nous nous sentions désarmés face à une affection récurrente qu’il était impératif de soigner si je ne voulais pas aggraver ma surdité. Nous n’avions pas d’autres solutions que de nous tourner vers notre généraliste, qui accepta de me voir dans la journée, malgré un carnet de visites déjà bien rempli.

Je suivais scrupuleusement les conseils de mon audioprothésiste, en m’interdisant de porter mes prothèses, mais je naviguais dans monde à demi-silencieux, et je ne trouvais pas ma situation réjouissante. Je me laissai donc guidé comme un enfant vers le cabinet médical et répondis aux sollicitations du docteur C, sans comprendre grand-chose du dialogue qui s’était établi entre Chantal et lui.

Le Votrient est une chimiothérapie agressive, qui a la particularité d’installer petit à petit  une lassitude chronique, pouvant masquer les effets d’une affection d’un autre genre que celle occasionnée par le traitement en cours. Cet état de fait est souvent la raison pour laquelle je traîne des jours et de jours avant de consulter, pour m’apercevoir enfin que le cancer et ses protocoles de soins ne sont pas entièrement responsables de tous mes maux.    

Justement cette fois encore je m’étais laissé piéger, en considérant mon manque total d’énergie comme une manifestation du Votrient plus virulente qu’à l’accoutumé.

Le médecin appuya le diagnostic de mon audioprothésiste, je souffrais d’une infection des oreilles, mais aussi d’une trachéite doublée d’un œdème de la huette, qui me donnait l’explication pour laquelle j’avais du mal à déglutir. Je lui parlai de mes écoulements de nez sans avoir la sensation d’être enrhumé, et il fut question d’une allergie aux pollens. J’étais encore une fois bien gâté, mais puisqu’il fallait toujours pousser mon mental vers le haut, je me satisfis d’entendre confirmation de la présence d’une ‘’ simple’’ éventration de la paroi abdominale sur mon côté droit.  

Entre mes renouvellements de médicaments soignants cœur et artères et ceux substitutifs thyroïdien et surrénaliens, il fallait rajouter les antibiotiques par voie orale, ceux par gouttes auriculaires, enfin des gouttes nasales à base de corticoïdes pour combattre les allergies, la liste était longue, mais j’échappai de peu à une ordonnance inscrite au recto verso, comme c’était souvent le cas pour une de mes cousines qui était guère mieux lotie que moi en matière de santé. 

Désormais je pouvais attendre plus sereinement mon rendez-vous chez l’ORL, mais je savais d’ores et déjà que son intervention ne ferait pas des miracles. 

Une fois encore il fallait matin et soir s’allonger sur le lit et introduire un produit froid et visqueux dans chacune de mes oreilles, (les gouttes ‘’miracle’’ d’Ofloxacine), et attendre deux fois cinq minutes que le médicament produise son effet. La contrainte n’oubliant pas la récompense, j’avais l’espoir d’une amélioration rapide, que je souhaitais également durable, je commençais en effet pas mal à me lasser de mes ennuis à répétition. 

La matinée de ce vendredi 10 juin 2016 comportait pour moi un programme chargé. J’avais d’abord rendez-vous à l’hôpital où m’attendait une consultation ORL, à la suite de quoi je devais effectuer quelques courses indispensables à la vie du foyer.

Il fallait se présenter un bon quart d’heure avant l’heure fixée, pour procéder aux démarches administratives obligatoires, avant de rejoindre le service. Ici plus qu’ailleurs il fallait être patient, car le processus d’enregistrement de l’arrivée du malade y était particulièrement long. Je n’attendis pas Chantal qui s’était chargée de cette obligation, pour rejoindre la salle d’attente du docteur M qui me sembla un peu trop pleine à mon goût.   

 

 



La mise à l’épreuve

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Beaucoup de gens vivent dans l’illusion, uniquement parce que le sort ne les a pas mis à l’épreuve.

 

Les obstacles auxquels vous faîtes face sont des barrières qui peuvent être brisées, en acceptant de vous transformer.

 

Les ténèbres n’ont pas le pouvoir de chasser la lumière, elles peuvent seulement la faire briller plus fort.  

 

Regarde toujours ce qu’il te reste, jamais ce que tu as perdu.

 

Un des secrets de la vie est de transformer les épreuves en tremplin.

 

Une mer calme n’a jamais fait un bon marin.

 

Que sur ton chemin tu trouves suffisamment de bonheur pour rester doux, suffisamment d’épreuves pour rester fort, suffisamment de peine pour rester humain, suffisamment d’espoir pour rester heureux.  

 

Le lendemain de notre visite éclair au CAC de l’espoir, je bénéficiai de ma dernière séance de kinésithérapie. Ces quinze séances de massages n’avaient pas permis la diminution du volume des ganglions lymphatiques, mais néanmoins elles avaient fait disparaître la raideur parfois douloureuse de ma nuque, ce qui n’était déjà pas si mal.

Malgré tout, je n’avais pas voulu demander à l’oncologue de prolonger l’expérience, car ces rendez-vous à n’importe quel moment de la journée contraignaient mon emploi du temps, et j’espérais bien qu’aux abords de beaux jours, nous allions pouvoir profiter de belles journées estivales.

J’étais prévenu depuis longtemps par l’ORL, mes trompes d’Eustaches constamment bouchées et mes tympans définitivement perforés, étaient à l’origine des écoulements d’oreilles tenaces. La  possibilité d’une amélioration restait du domaine de l’utopie, charge à moi de vérifier la qualité de ce liquide, qui devait être clair et sans odeur. Justement depuis plusieurs jours, non seulement ce liquide avait viré au jaunâtre, mais en plus mes cotons-tiges dégageaient une senteur désagréable. Je connaissais le problème, malheureusement nous n’avions plus d’Ofloxacine, et je savais par expérience que la situation ne s’améliorerait pas sans ces précieuses gouttes d’antibiotiques.

Les séances de radiothérapies pour ‘’tuer’’ la tumeur osseuse qui s’était logée à la base de mes cervicales, et la chimiothérapie prise depuis tant d’années, étaient la cause de tous ces désagréments. La radiothérapie avait permis de faire disparaitre des douleurs insupportables, et je ne regrettais rien de ce que les médecins avaient fait pour me soulager, mais il avait fallu en contre-parti accepter une perte de l’audition et des infections d’oreilles à répétitions, une facture bien lourde à payer.

Le lendemain de cette constatation, il était prévu une visite de contrôle de mes appareils auditifs. J’expliquai à la jeune femme qui m’avait pris en charge, ce qui était en train de m’arriver. Munie de son otoscope, elle ne tarda pas de me confirmer la présence d’un liquide épais à la fois blanchâtre et jaunâtre, qu’il fallait soigner au plus vite. 

J’étais tellement habitué depuis plus de 11 ans à subir des désagréments en tous  genres, que je mesurais rarement le degré de gravité des différentes pathologies dont le destin avait ‘’la gentillesse de me nantir.’’

Cette fois je comprenais que ma qualité d’audition déjà bien mise à mal, dépendait d’une prise en charge rapide du problème. Il ne fut pas question de réaliser un audiogramme qui aurait été faussé par cette importante infection. Je ne peux pas dire que je ressentais de la douleur, mais mes oreilles se bouchaient parfois, comme lorsque l’on commence à grimper en altitude.

L’audioprothésiste s’empara de mes appareils pour contrôler leur bon fonctionnement et aussi et surtout pour les désinfecter. Elle changea les deux petits tuyaux en silicone chargés de conduire le son de l’appareil vers l’oreille interne, puis m’invita à prendre rendez-vous avec l’ORL, insista enfin pour que je ne remette pas ces mêmes appareils jusqu’à ma complète guérison.

Ainsi donc je me voyais de nouveau replonger dans un univers où bon nombre des bruits du quotidien étaient absents. Je n’acceptai pas le verdict avec un franc sourire, mais je n’avais malheureusement pas d’autres choix que de patienter au moins jusqu’à ma visite chez l’ORL.   

 

 

 

 

 

 

 



Le paradis ou l’enfer

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« Derrière chaque être vivant, il y a 30 fantômes, car tel est le rapport des morts aux vivants. Depuis l’aube des temps 100 milliards d’humains ont vécu sur la planète. Ce nombre est intéressant, car par une étrange coïncidence, il existe 100 milliards d’étoiles dans la Voie lactée. Ainsi pour chaque homme qui a vécu, une étoile brille dans l’espace. Chacune de ces étoiles est un soleil, souvent plus puissant que cette étoile proche que nous appelons le soleil. De nombreuses étoiles de la Voie lactée, possèdent des planètes tournant autour d’elles. Ainsi il existe certainement dans l’univers, assez de mondes pour donner à chaque homme de la Terre, un paradis ou un enfer qui n’appartient qu’à lui. »

Arthur Charles Clarke, préface à « 2001, l’odyssée de l’espace »

 

Je n’avais pas revu mon oncologue depuis cette perforation d’abcès qui m’avait créé bien des soucis. Je n’avais pas l’intention de lui signaler cet enflant persistant et fortement inesthétique, sachant que j’avais un rendez fixé chez mon généraliste peu de temps après mon passage à Nantes. Je considérais que cette nouvelle anomalie n’était pas de son ressort, mais je savais aussi au fond de moi-même que Chantal se chargerait de lui en parler tant son inquiétude était grande.

En ce mardi 24 mai, nous ne savions pas à quelles sauces nous allions être mangés, entre manifestations d’agriculteurs, opposants au projet de l’aéroport de Notre Dames des Landes et travaux sur la voirie, nous espérions aborder le périphérique nantais un jour d’accalmie.

Depuis le début du printemps, il fallait compter les jours de ciel bleu, pourtant lorsque nous montâmes dans la voiture, l’astre solaire semblait vouloir nous accompagner tout le long de notre parcours. Je n’étais pas spécialement anxieux, cette visite intermédiaire entre deux scanners n’était qu’une simple formalité dans le protocole de soins et d’accompagnement établi par le CAC de l’espoir, cependant je demeurais sur mes gardes, compte-tenu de l’incertitude qui pesait sur le diagnostic médical concernant toujours et encore cet enflant qui faisait beaucoup parler de lui.

Nous arrivâmes sur le parking du centre médical largement avant l’heure, car nous avions prévu d’éventuels incidents de parcours qui n’avaient pas eu lieu. De plus pour une fois nous n’eûmes aucune difficulté à garer notre véhicule. Il était encore très tôt dans l’après-midi et ce n’était donc pas la période d’affluence, aussi l’enregistrement de mon arrivée s’effectua en moins de temps qu’il faut pour le dire.

Le service des consultations nous était familier et pour cause, c’était ma 83ème visite chez mon oncologue, mais pour la première fois en 11 ans notre expédition allait être aussi brève qu’un éclair.

Chantal rejoignit le bureau de N pour déposer la feuille d’étiquettes à mon nom, tandis que je me rendis assouvir un besoin naturel. Je m’apprêtais à la rejoindre lorsque je me retrouvai nez à nez avec le docteur R. La patiente qui me précédait avait du retard, il me proposa donc d’avancer notre entretien. Affublé de son large sourire, il nous invita à pénétrer dans son bureau et à nous asseoir.

Autrefois alors que j’étais encore trop petit pour distinguer clairement le péché du reste, mais qu’il fallait me rendre régulièrement à confesse, je préparais dans ma tête une liste d’aveux que j’allais débiter au prêtre sans être convaincu du mal dont je devais me délivrer. Là c’était un peu la même chose, sans éléments nouveaux à lui raconter, je débitais des phrases préalablement réfléchies mais que l’oncologue avait eu maintes et maintes fois l’occasion d’entendre, j’avais même l’impression de perdre mon temps, autant qu’il perdait le sien.

Ma prise de sang était bonne compte-tenu du contexte, il s’apprêtait donc un me délivrer une nouvelle ordonnance de chimiothérapie, lorsque Chantal intervint comme je l’avais prévu. Il fallut donc me rendre de l’autre côté du bureau cloisonné, et m’allonger sur la table d’examen après m’être déshabillé.

Bien que je fusse considérablement déformé par cette énième malchance du destin, le médecin ne sembla pas interloqué par l’anomalie. Il tâta la surface décriée à plusieurs reprises et sans ménagement, mais son regard resta toujours aussi serein. La surface était violacée mais rien à voir avec une éventuelle nouvelle infection, il s’agissait plutôt d’une irritation due au frottement de ma ceinture de pantalon.

« Il s’agit tout simplement d’une éventration ! Il y a bien une possibilité d’opération mais le résultat n’est pas garanti. »

De toute manière il était hors de question que je passe encore une fois sur le billard, j’étais donc condamné à ne plus me regarder dans un miroir, ou à faire un travail sur moi-même pour m’accepter tel que cet autre vilain coup du sort avait fait de moi.

La solution la plus simple pour me soulager de cette gêne incessante, c’était une ceinture lombaire, la ceinture abdominale n’étant pas appropriée dans mon cas.

J’étais sauf nouvel important incident tranquille jusqu’au 22 juillet, date à laquelle était fixé mon 54ème scanner. Nous sortîmes de son bureau pour rejoindre N qui réussit à obtenir l’examen, au sein même de l’établissement, ce qui n’était pas pour moi une moindre satisfaction.

Lorsque nous arrivâmes devant notre domicile il était environ quinze heures, notre expédition n’avait durée qu’un petit plus de deux heures, un record qui serait difficile à battre.  

    

 



Les gravats de la réalité

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Aujourd’hui est le plus beau jour de notre vie, car hier n’existe plus et demain ne se lèvera peut-être jamais.

Le passé nous étouffe dans les regrets et les remords, le futur nous berce d’illusions.

Apprécions le soleil qui se lève, réjouissons nous de le voir se coucher.

Arrêtons de dire « il est trop tôt » ou « il est trop tard » ; le bonheur est là : il est l’instant présent.

 

Un homme se tenait derrière le comptoir d’accueil. Remarquant mon pas hésitant, il s’adressa à moi en me demandant s’il pouvait m’être utile à quelque-chose. Je lui répondis que j’avais rendez pour une séance de drainages lymphatiques, avec une dame dont je n’avais malheureusement pas retenu le nom. Il me fit un geste pour me signifier que ce n’était pas bien grave, puis il m’invita à aller m’asseoir dans la salle d’attente

« Vous serez appelé en temps utile ! »  

Ma patience ne fut pas mise à rude épreuve, car moins de cinq minutes plus tard, j’avais franchi la salle de massage occupée par la kinésithérapeute, avec laquelle j’avais un rendez-vous.

J’avais face à moi un joli petit brin de femme dotée de cheveux longs bouclés, et noirs comme de l’ébène. Son visage empreint de douceur et son large sourire m’invitaient à me sentir à mon aise en sa compagnie. Seul bémol, la communication n’était pas facile, car elle me parlait avec un fort accent, et malgré mes prothèses auditives, mes oreilles avaient du mal à déchiffrer le sens de certains mots.

Le cancer est une maladie agressive physiquement et mentalement, mais les différentes opérations chirurgicales, et les traitements ou examens associatifs effectués pour la soigner, ne le sont pas moins.  

Cette fois j’avais pour la première fois la nette impression que l’on était en train de faire du bien à mon corps meurtri. Ma ‘’ bienfaitrice ‘’ réalisait des impulsions circulaires lentes et régulières sur ma peau de chaque côté du haut de ma colonne vertébrale, et variait parfois la pression de ses doigts sans doute pour augmenter l’efficacité de ses gestes.

Lorsque le destin vous a enseveli sous l’important tas de gravats d’une triste réalité, il est important de chercher par tous les moyens d’apercevoir malgré tout un petit rayon de lumière, et l’instant que je vivais en ce premier avril n’était pas un poisson, il était sans conteste ce fameux petit rayon de lumière qui m’aiderait à retrouver de l’énergie pour continuer mon chemin.    

L’oncologue avait prescrit quinze séances, et malgré le côté contraignant de ces nombreux rendez-vous, j’avais hâte de renouveler l’expérience. Je quittai les lieux un peu groggy mais pleinement contient de ne pas avoir perdu mon temps.

Le premier mai alors que je me rendais régulièrement au centre de kinésithérapie, Chantal me retira le dernier pansement qui couvrait la plaie engendrée par l’éclatement de mon abcès sur mon côté gauche, plaie à présent refermée après avoir été surveillée et soignée pendant presque trois mois par des infirmières à domicile.

Nous pensions que l’épisode péritonite déclenché le 29 décembre 2015 s’achevait avec cette dernière intervention, l’avenir allait nous apprendre que non.

Comme je l’ai déjà mentionné à mainte reprise, mon corps était complètement déformé par les multiples interventions chirurgicales, j’espérais que cette énorme enflent qui ne faisait qu’aggraver les choses allaient disparaître, mais Chantal s’inquiétait de voir une nouvelle étendue violacée apparaître autour de la cicatrice.

Comme à l’habitude je me voulais optimisme et je suppliais de tous mes vœux je ne sais quelle force supérieure de me donner raison, mais devant l’inquiétude omniprésente de Chantal, au fil des jours je commençais à douter, d’autant que cette vilaine déformation de flan gauche me gênait fermement à la marche particulièrement lorsque je portais un pantalon serré.  

Il nous restait que quelques jours avant d’appréhender un diagnostic que ne manquerait pas de nous formuler mon oncologue, lors de notre prochain rendez-vous fixé au 25 mai. En attendant il fallait continuer à vivre le plus naturellement possible, ce n’était pas la première fois que la maladie nous confrontait à un obstacle plus ou moins difficile à surmonter.   



Mister Hyde

 

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Onze ans et quelques mois s’étaient écoulés depuis la découverte de mon cancer du rein gauche métastasé au rein droit et au poumon gauche. Je survivais grâce aux progrès de la médecine, grâce aux  équipes médicales qui s’occupaient contentieusement de moi, grâce aussi à mes proches, et peut-être aussi grâce à ma volonté.

Pourtant le combat laissait des traces, je conservais en effet l’état d’esprit d’un quadra, mais mon corps était celui d’un octogénaire, deux situations contradictoires qu’il fallait gérer en même temps que tous les problèmes engendrés par la maladie.  

Si je faisais le bilan de toutes ses années de galère, je dirais que les pires souffrances, je les avais vécu avec l’apparition de mes tumeurs osseuses, et que le pire de mes handicaps était celui d’une surdité confortablement installée. Bien que corrigée par le port d’appareils auditifs, cette surdité m’isolait au-delà de ce que j’aurais pu imaginer, contrariant ainsi ma stratégie d’ouverture vers les autres.

Le vendredi 25 mars j’avais subi ma 23ème piqûre d’Xgéva, l’avant dernière précédant une période de repos de six mois. Outre mes prises de sang mensuelles, l’infirmière continuait toujours à m’apporter des soins pour aider à la cicatrisation difficile de ma plaie engendrée par l’éclatement de mon abcès.

Comme je l’ai déjà mentionné dans mes écrits, mes balades en campagne n’étaient plus ce qu’elles avaient été, pourtant je gardais en mémoire les conseils du médecin de la douleur, monsieur P, qui m’avait mis en garde contre les effets perverses d’une grande immobilité.

Pour éviter de trop souvent courber l’échine face au malin, il fallait se faire violence, et Dieu sait ô combien je m’y employais, pourtant l’exercice devenait de plus en plus compliqué car mon organisme suivait de moins en moins ma volonté.  

Ainsi parcourir à pied un ou deux kilomètres demandait un véritable effort physique qui ne représentait à l’inverse que très peu de choses pour une personne de bonne constitution. Je ressentais comme une sorte d’humiliation lorsque j’étais allègrement dépassé par des gens souvent beaucoup plus âgés. Le monsieur Hyde qui était en moi ressurgissait alors à la surface et j’avais du mal à ne pas me laisser envahir par son influence négative. Comment en effet ne pas ressentir de l’injustice lorsque vous avez le sentiment de ne pas mériter ce que le destin vous a infliger, et que d’autres en revanche profitent pleinement d’une vie exempte de tout obstacle, sans avoir rien fait de plus que moi pour l’obtenir.

Les multiples opérations et traitements m’avaient considérablement modifié la morphologie, et j’avais à présent l’apparence d’un homme faisant beaucoup plus âgé que son âge. J’exécrais le reflet de mon image dans la glace, et j’exécrais bien plus encore de me voir représenté sur une photo.   

Ma philosophie était de chercher dans la mélasse les points positifs susceptibles de rendre ma vie de malade un peu moins douloureuse, mais l’exercice n’était qu’un éternel recommencement exigeant par conséquent aucun moment de répit, aussi mon esprit s’essoufflait autant que pouvait s’essouffler mon corps.

Ce vendredi 1 avril coïncidait avec un rendez-vous fixé pour effectuer la première de mes quinze séances de drainages lymphatiques. Je devais me rendre à l’ancienne clinique transformée en centre de convalescence mais pas seulement, plusieurs disciplines médicales y étaient également représentées, médecins généralistes, ophtalmologues, podologues, kinésithérapeutes et autres. 

Justement le couloir que je devais emprunter m’était plus que familier, il me rappelait ce triste mois de décembre 2004 où j’avais appris l’inimaginable. J’avais arpenté ce même couloir comme on arpente celui de la mort pour me rendre chez l’urologue qui avait su pourtant me rendre un peu d’espoir, avant de prévoir ma première opération.

Le cabinet du docteur C avait été remplacé par celui d’un podologue mais la salle d’attente était restée la même. L’espace affecté aux soins de kinésithérapie était situé à gauche face à cette même salle d’attente, je pénétrai dans les lieux pour la première fois.

 



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