L’ennemie publique

l'impatience

La maladie est une ennemie que nous devons combattre car en principe nous aimons viscéralement la vie. Mais comme dans toutes les guerres, il faut mener plusieurs batailles à la fois, batailles d’ailleurs de plus ou moins grandes importances selon le cas. Cependant gardons toujours à l’esprit qu’une victoire aussi petite soit-elle, renforce notre volonté de résistance face à nos difficultés quotidiennes de l’existence. 

Parmi les différentes défauts qui pourrissent nos jours, il y celui de l’empressement, source de déstabilisation et d’inconfort particulièrement lorsque l’on est malade.  

A l’inverse de l’empressement, la patience est une qualité que nous devons tenter d’acquérir au fil du temps, elle développe notre tranquillité d’esprit et procure la détente et le bien-être dont notre corps a expressément besoin.

Le défi est de taille car il rencontre sur sa route, bon nombre d’obstacles, certains parfois difficiles à franchir, mais même en cas de graves difficultés, il ne faut jamais lâcher prise.

Les salles d’attentes sont des expériences que nous avons tous vécus, l’ennui développe les pensées négatives, celles que nous devons impérativement chasser de notre esprit. Ce même ennui taquine notre impatience, impatience qui se faufile sournoisement dans notre état comportemental, attisant ainsi une anxiété de plus en plus grandissante.      

Il y a différents degrés d’appréhension, nous sommes évidemment beaucoup moins impactés par le stress, lorsqu’il s’agit d’attendre qu’on veuille bien venir nous chercher pour nous soigner d’une angine, plutôt que lorsque nous sommes à l’affût de résultats médicaux dont dépendra  notre avenir sur cette planète.

En glanant de ci delà des conseils nous apprenons que la patience exige un changement d’attitude par rapport aux différentes circonstances imposées par le destin. Nous apprenons aussi que de prendre une respiration profonde ou que de se vider l’esprit conduisent vers une attitude plus zen. Il est toujours plus facile d’entendre de belles paroles que de les appliquer. Soyons plutôt maître de nos propres solutions.

Quoi qu’il en soit même confronté aux pires des situations, nous devons persévérer dans la recherche d’un bon équilibre psychologique qui renforcera nos aptitudes au combat, chaque fois qu’il sera nécessaire.

L’énervement, l’agressivité sont des boulets dont il n’y a pas de quoi être fière, il faut donc travailler à estomper ses défauts de notre personnalité, et mettre l’accent sur les efforts visant à conquérir ce trésor de bienfaits qu’est la patience.

Il n’y a pas de recette miracle pour parvenir à nos fins, notre réussite viendra avant tout de nos convictions, et donc de notre entêtement.

 

                                                           Joël Gautier 20 février 2017

 

La mise en place du cathéter n’avait été qu’une simple formalité, il semblait que mes veines se soient retapées de toutes les agressions du passé, car elles acceptaient de nouveau de se faire piquer sans trop de complications.  

« Êtes-vous allergique à l’iode monsieur Gautier ? »

A cette question j’avais déjà répondu des dizaines de fois par le passé.

« Non !  Par-contre peut-être n’ai-je pas besoin de vous le préciser, mais par mesure de prudence je préfère vous le notifier. Je suis en insuffisance rénale ! »

« Nous connaissons votre dossier monsieur aussi prenons-nous les précautions d’usage. Je vais vérifier si la salle est prête, et je viens vous chercher ensuite ! »

Attendre étant le lot permanent de tous les malades, je m’y pliai de bonne grâce. Quelques minutes plus tard elle apparut dans l’encadrement de la porte, sans rien avoir perdu de sa bonne humeur.

« Cette fois c’est à votre tour ! »

Je lui répondis ok par un petit signe de tête, puis je la suivis jusqu’à ‘’l’antre du loup’’.

A travers la vitre j’aperçus les gens du service qui s’affairaient chacun sur son écran à décrypter d’éventuelles anomalies, sur les images des organismes internes de mes prédécesseurs, la scène me fit flipper un peu.  

M’étendre et me placer correctement sur la table d’examen étaient par expérience des gestes routiniers.

« Pouvez-vous allonger les bras derrière la tête s’il vous plait ? »

En quittant le cabinet de préparation j’avais tellement redouté de perdre mon pantalon, que j’étais encore occupé à le retenir. Je lâchai donc prise, et obéis à la consigne qui venait de mettre donnée.

J’étais enfin prêt à subir ma dose régulière de rayons X pour  ‘’de nouvelles images saucissonnées’’ de mon organisme.

La table commença sa lente progression, mon corps tout entier traversa le large anneau puis stoppa au niveau du crâne. On me demanda de respirer à fond puis de bloquer mes poumons, la table effectua alors le même mouvement mais cette fois en marche arrière. 

L’émetteur récepteur tournait autour de moi avec cette sonorité particulière que je connaissais bien. On me demanda de respirer normalement.  

L’opération fut réalisée une seconde fois, puis l’opératrice en radiologie, vint m’injecter le produit de contraste iodé en me précisant que j’allais sentir un peu de chaleur. Là encore pas de quoi paniquer !  

La machine effectua sa troisième et ultime mission, et je fus libéré. Les dés étaient une 55ème fois jetés.



Le sablier de la vie

rien-ne-peut-combattre-le-temps

« Tel un sablier la vie s’écoule et le temps perdu est du temps inachevé »

Maxalexis

 

« L’âge passe comme le soleil qui laisse l’ombre derrière lui : Le lever, c’est la jeunesse ; le coucher de l’astre, c’est la vieillesse. »
Félix Lope de Vega

 

« Le temps comme un torrent se précipite, déjà le présent est en fuite. »

Jean François Ducis

 

« Ne nous encombrons pas l’esprit de peccadilles, la vie est déjà bien assez compliquée comme ça. Il sera toujours temps de s’inquiéter des évènements quand ils en vaudront vraiment la peine. Prenons plaisir aussi modestes soient-ils des bons moments, les jours s’égrènent beaucoup trop vites au calendrier, il est beaucoup plus tard que vous ne pouvez-vous l’imaginer. »

Joël Gautier 13 février 2017

 

A cette heure matinale alors que le jour était à peine levé, il n’y avait pas foule sur les immenses parkings du CAC de l’espoir, nous eûmes que l’embarras du choix pour garer notre véhicule.

Il faisait encore plus froid que lors de notre dernière visite, et le sas d’entrée remplissait toujours  aussi bien son nouveau rôle. En retenant le public avant que la porte extérieure ne se soit automatiquement refermée, il faisait ainsi office de barrière contre l’agressivité de bonhomme hiver. Le hall d’accueil baignait dans une douce chaleur, le personnel n’avait d’ailleurs pas l’air de s’en plaindre. Nous prîmes notre ticket d’ordre d’arrivée, et j’eus à peine le temps de m’assoir que mon numéro s’affichât au panneau prévu à cet effet.

La jeune fille qui nous recevait au guichet no 3 disposait d’un chauffage d’appoint électrique, j’eus la curiosité de lui demander si comme les années précédentes elle avait parfois besoin de s’en servir.

Elle me répondit que non avec un sourire qui en disait long.

Au second étage nous empruntâmes le dédale de couloirs auquel nous étions malheureusement très accoutumés, et nous arrivâmes ensuite au secrétariat du service, quelques minutes avant l’heure du rendez-vous.

Il n’y avait pas foule dans la salle d’attente, une femme était assise à notre droite et à ma gauche un homme attentionné à sa lecture occupait également les lieux. Pour l’heure  j’ignorais encore s’ils étaient l’un et l’autre patient ou accompagnant.

Le sulfate de Baryum et les aléas de notre voyage m’engagèrent à rejoindre sans plus attendre,  les toilettes. A mon retour Chantal s’absenta à son tour, et il ne me fallut pas attendre bien longtemps avant que l’opératrice ne vienne me chercher.

Le médecin en radiologie venant d’un établissement extérieur, elle avait besoin de ma carte vitale pour qu’il puisse être remboursé de sa prestation.

Chantal avait emmené un grand sac à l’intérieur duquel tout était prévu. Feuilles de résultats d’analyses et ordonnances, carnet de bord tenu à jour depuis décembre 2004, Hydrocortisone, Doliprane, Imoduim, en cas de besoin, petits encas pour les ventres affamés, bouteille d’eau etc….

Outre ses effets dévastateurs, la maladie a la particularité d’exiger une organisation sans faille face aux différentes nécessités administratives, face aux multiples suivis médicaux, face à la gestion des traitements, et face encore à bien d’autres obligations diverses. J’avais la chance de pouvoir me reposer entièrement sur les épaules de Chantal. Au fil du temps, elle avait acquis une grande expérience en la matière. Il était clair que grâce à son soutien, j’étais en mesure de diriger l’intégralité de mes forces  vers le plus difficile de mes combats. Il était clair également que sans elle mes chances de survie aurait-été largement hypothéquée. Je comprends aisément la raison pour laquelle les malades dépourvus d’appuis psychologiques et logistiques, abandonnent parfois la partie, vaincus le plus souvent par le découragement.

Pas étonnant non plus dans ce contexte si j’étais un peu perdu en son absence, mon interlocutrice dut donc attendre que ‘’mon ange gardien’’ vole à mon secours.

J’avais l’immense chance d’occuper ma cabine de prédilection, celle qui possédait une fenêtre ouverte sur le monde extérieur. A cette heure matinale, le soleil faisait pâle figure, mais quoi qu’il en soit, je me sentais moins oppressé dans cette cabine que dans tous autres lieux du même genre.

Je reconnaissais le visage souriant, l’esprit vif, la gentillesse et la loquacité de l’opératrice, j’avais en effet déjà eu à faire à elle.

Baigner dans une ambiance lumineuse, en compagnie d’une interlocutrice d’un tempérament de feu,  était deux signes de bon augure, j’aimais en tout cas me le persuader avant de braver la suite des évènements.

« On se rassure comme on peut ! »

 



Le 55ème au programme

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Bien qu’il faille un certain laps de temps avant d’en prendre conscience, certains côtés positifs de notre existence sont occasionnés par la traversée soudaine d’une terrible épreuve

Les évènements tragiques nous remettent en question, ébranlent nos idées reçues, bouleversent nos us et coutumes. Les certitudes sur lesquelles reposaient jusqu’à présent notre vie nous apparaissent tout à coup  totalement dévoyées. Nous apprenons que l’essentiel ne se situe pas là où nous avions jeté jusqu’ici notre dévolue, mais vers un tout autre chemin. L’épreuve de la souffrance nous ouvre une  nouvelle voie, plus jamais nous regarderons en arrière.  

L’injustice de la maladie nous heurte, mais il est possible de dépasser ce sentiment à condition de se positionner fermement face au flou chaotique de notre futur.

Qu’il soit physique ou moral, il est possible de dompter son supplice. Cela ne diminuera pas son intensité, mais de notre attitude face à lui pourra venir une certaine forme de sérénité et d’enrichissement intérieur

Mal y répondre aura l’effet inverse : affaiblissement de notre être et amoindrissement des qualités de notre caractère. La souffrance n’est pas un choix, elle n’est pas non plus  une vertu, mais nous pouvons décider de bien réagir par rapport à elle, afin de grandir, de connaître, d’apprendre, et de progresser.

Cependant il ne faut surtout pas nous comporter comme des super-hommes. Nos faiblesses son grandes et les épreuves à venir risquent d’aggraver encore plus la situation. Au contraire nous avons expressément besoin de la présence et de la compassion  des autres, autant que les autres ont besoin que nous les rassurions sur notre capacité à endurer la douleur. N’oublions pas que la maladie impacte toute notre petite famille et dans une moindre mesure parents et amis. N’aggravons pas leur désarroi, accompagnons les dans leur démarche d’acceptation et de reconstruction, la vision du monde ne sera plus jamais la même également pour eux.  

Lorsque le cancer surgit comme un vent de tempête, les malades et les bien-portants prennent connaissances soudainement de la fragilité et de la vulnérabilité de la vie. Cette constatation aussi cruelle soit-elle a du bon, car elle les pousse à se rapprocher encore un peu plus  les uns des autres.

Parler autour de nous de ‘’cette plaie béante’’ qui nous ronge au quotidien, apaise nos angoisses, et nous aide aussi à supporter les effets perverses engendrés par les traitements.

Lire, écouter, rechercher les conseils de la famille et des amis, sont des actions positives qui stimulent notre volonté de fuir autant se faire que peut le danger mortel qui nous guette.  

L’épreuve nous fait tomber le masque, elle nous rend moins arrogants, notre personnalité s’enrichit d’un regard différent sur les autres, et sur nous-mêmes, la faucheuse est là derrière la fenêtre, elle attend patiemment son heure, nous n’avons plus le temps d’être autrement que sincères avec nous-mêmes, comme nous devons également l’être impérativement avec les autres.

 

 

                                             Joël Gautier 4 février 2017

 

Les guirlandes électriques des villes et villages avaient été démontées, les fêtes de fin d’année appartenaient maintenant au passé. L’examen radiographique de mes poumons datait d’environ 1mois ½ et depuis lors je n’avais pas trop été ennuyé par un quelconque nouveau dérèglement de mon organisme.

Le vendredi 13 symbole de chance, est une superstition bien ancrée dans les us et coutumes de nos terroirs, au grand bonheur des jeux de hasards, ou de tout autres pièges à gogo.

Justement ce vendredi 13 janvier 2017 correspondait au rendez-vous fixé par l’oncologue dans le cadre de mon 3ème  protocole de soins auquel j’étais assujetti depuis maintenant pas mal de temps : Au programme mon 55ème scanner, suivi d’un entretien avec le docteur R. Le courrier de convocation que nous avions reçu quelques semaines plus tôt, notifiait de nous présenter à 8h25 au sein du service d’imagerie médicale du CAC de l’espoir. 

Nous nous levâmes donc à l’aurore, en nous accordant une large marge de manœuvre, nous savions en effet  que notre arrivée à Nantes coïnciderait avec un afflux massif d’automobilistes se rendant à leur travail.

L’hiver était un peu plus rigoureux que le précédent, la météo nous avait annoncé des conditions de circulation délicates. Nous constatâmes heureusement que ce n’était pas le cas, nous prîmes donc la route délestés de nos craintes de la veille.  

Il faisait encore noir, les deux fois deux voies était encombrées de nombreux camions et de bien d’autres véhicules de toutes sortes. Je n’aimais guère voyager dans ces conditions, d’autant que se rajoutait à ce malaise, le stress de l’incertitude des résultats d’examen. De plus pour noircir encore davantage le tableau, je me devais d’avaler le contenu d’un flacon de sulfate de Baryum, exercice que mes intestins appréciaient moyennement.   

Nous avions pris le risque de prolonger de deux mois les délais prévus entre deux examens. Mon dernier contrôle datait du 22 juillet, il y avait donc six mois que je n’avais pas fréquenté le service d’imagerie médicale, et j’espérais vivement ne pas avoir à le regretter.

Doucement mais sûrement nous nous approchâmes de la région nantaise, et comme prévu nous dûmes subir un premier ralentissement porte des vignobles.

Le périphérique complètement saturé titillait ma patience, je n’étais pas sûr que nous allions pouvoir arriver dans les temps. Un second goulot d’étranglement alors que nous étions sur le poids de prendre la bretelle en direction de l’ouest aggrava encore un peu plus la situation. Enfin lorsque nous pûmes emprunter un tronçon un peu mieux dégagé, il nous sembla que le flash qui venait de se déclencher, l’avait été probablement à l’encontre de notre véhicule.



Le verre à moitié plein

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« La vie est un mystère qu’il faut vivre, et non un problème à résoudre. »

Gandhi

 

« La vie n’est jamais banale, chaque événement que nous traversons recèle un mystère inexplicable. »

Boris Vian

 

« Chaque phénomène a son mystère ; le mystère est l’âme ignorée des choses. »

Gustave Le Bon

 

Ainsi donc je sortais de ‘’mon isoloir’’ sans avoir eu l’opportunité de me confronté à la plus tenace de mes peurs. Ce radiologue qui m’avait fait tant de mal par son manque total de diplomatie, celui-là même considéré depuis douze ans par mon esprit comme le diable en personne, avait brillé par son absence.

Les pensées cauchemardesques de son regard froid, et de son visage sans expression, pompaient encore et toujours une partie de mon énergie. Hélas ! Ma  détermination à vouloir combattre mes obsessions était faute ‘’d’adversaire’’ réduite à néant.

Ni je ne m’en réjouissais, ni je ne m’en désolais, je ne voulais retenir de ce rendez-vous que la bonne nouvelle des résultats communiqués.   

J’étais soulagé certes, mais je constatais néanmoins que mes essoufflements s’accrochaient à moi comme un dictateur au pouvoir, et ni la prise de sang, ni la radio n’étaient pour l’heure en mesure de m’apporter des éclaircissements sur ces dysfonctionnements respiratoires.

Décembre s’affichait au calendrier, et l’année se terminait sur un bilan mitigé.

J’avais bien mal commencé janvier car outre mon hospitalisation suite à  ma péritonite, il m’avait fallu subir en sus les foudres d’une maladie nosocomiale, dont les conséquences avaient été l’apparition d’une éventration que je devais supporter à présent à vie. Les quinze séances de kinésithérapie n’avaient pas permis de me le libérer de cet œdème au cou, œdème responsable à part entière d’une entrave considérable à mes  mouvements de rotation de la tête. Mes oreilles exigeaient une surveillance de tous les jours, mais de ce côté-là l’audioprothésiste avait constaté une légère amélioration d’écoute, une bonne nouvelle donc assez rare pour qu’il soit important de la souligner.

Pour ce qui était du cancer, le malin s’était montré plutôt sage, marquait-il une trêve, ou semblait-il profondément endormi ? Quelque-fût la réponse, J’espérais qu’il en soit ainsi le plus longtemps possible.

De cinq scanners en 2015, je n’étais passé en 2016 qu’à un IRM et deux scanners, ce qui ne manquait pas de me satisfaire au plus haut point.  

Un bémol cependant, au fil du temps mon corps se dégradait par l’usure de la maladie et de ses différents traitements, reflétant dans le miroir une image de moi que je refusais d’être la mienne. Malheureusement mon état d’âme n’empêchait pas la terre de tourner, et là encore je ne devais compter que sur mon mental pour ne pas sombrer dans le découragement, et dans la perte définitive de l’estime de moi.

La maladie peut être peuplée de mystères difficiles à éclaircir, ainsi donc plusieurs jours après avoir passé ma radiographie mes difficultés à respirer s’estompèrent, pour disparaître ensuite peu à peu. La médecine n’avait pas trouvé la source du mal, mais la source du mal s’était tarie d’elle-même, sans attendre une hypothétique intervention humaine.     

Faire de la marche pour juguler ma prise de poids n’était pas une mince affaire. Certes j’étais plein de bonne volonté, mais cette volonté perdait de plus en plus de terrain face à mon organisme qui n’avait de cesse de se rebeller. J’avais la nostalgie de cette époque où j’étais en mesure de me promener en forêt tout un après-midi durant, une nature à l’état pur où je prenais tant de plaisir à me ressourcer. Je n’étais pas dupe, ce temps était révolu, ma mission actuelle était celle de limiter la casse, et je m’y employais de moins en moins facilement, d’autant que je ne savais pas par quel bout m’y prendre pour inverser durablement la vapeur.

J’étais plein de bonne volonté, et je n’ignorais point qu’il était nécessaire d’en avoir, mon combat contre l’adversité était permanent, car il était bien évidemment vital.

Si je m’employais ardument à relativiser les choses, c’était pour ne pas être mort avant l’heure. L’épreuve de la maladie est un défi de chaque instant, qu’il faut apprendre à relever par étapes successives. Ne chercher à conserver dans son esprit que les pensées positives font partie des leçons qu’il est nécessaire de retenir.

Ne voir que le mauvais côté des choses, s’apitoyer constamment sur son sort vous attire davantage dans une situation de faiblesse, que dans une situation de force. 

Le stress, la colère, l’impression d’injustice sont des émotions difficiles à vaincre, et je sais de quoi je parle. Pourtant s’agissant de sentiments négatifs, il est impératif de les combattre au mieux de nos possibilités,  afin de canaliser le meilleur de notre énergie mentale, celle dont nous avons expressément besoin pour ne pas sombrer dans le néant.

Je m’apprêtais à passer mon 13ème Noël en famille, je ne pouvais donc pas trop me plaindre de mon sort car bon nombre de malades, entres autres parmi mes proches relations, n’étaient plus en mesure d’en dire autant.

Voilà une constatation qui m’aidait à regarder du côté du soleil, plutôt que du côté des ténèbres. Ce n’était pas la panacée, mes cette manière d’aborder les choses avait fait ses preuves, et j’espérais que mon état d’esprit reste toujours axé vers cette politique du verre à moitié plein, plutôt que celle du verre à moitié vide.   

 



On est jamais trop petit

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Si vous avez l’impression que vous êtes trop petit pour pouvoir changer quelque chose, essayez donc de dormir avec un moustique… et vous verrez lequel des deux empêche l’autre de dormir.

Le Dalaï Lama

Vous pouvez blâmer les gens qui se cognent dans l’obscurité ou vous pouvez allumer des bougies. La seule erreur est d’avoir conscience d’un problème en choisissant de ne pas agir.

Paul Hawken

C’est parce qu’on s’imagine tous les pas qu’on devra faire qu’on se décourage, alors qu’il s’agit de les aligner un à un.

Marcel Jouhandeau

“Accepter l’inévitable sans révolte, ne pas s’apitoyer sur soi, penser encore à être utile, bien sûr, c’est cela le courage, beaucoup plus que des actes héroïques.”

Anne Bernard

 

Le quartier était venteux, je marchais à pas lents, et je frissonnais à chaque léger souffle de vent. Comme promis Chantal me rattrapa avant même que j’eus franchi la porte d’entrée du bâtiment. Je ne reconnus pas les hôtesses d’accueil, mais par-contre le décor n’avait pas changé d’un iota.

Mon humeur était aussi changeante que la météo en période des giboulées, j’étais parti gonflé à bloc, en cours de parcours mon anxiété avait repris le dessus, et à présent que j’étais ‘’dans le bain ‘’, cette même anxiété  s’évaporait pareil à de l’eau sur le feu.

Comme je l’avais prédit, la salle d’attente n’était occupée que par trois personnes, dont l’une fut appelée par une secrétaire pour lui remettre l’enveloppe contenant clichés et compte-rendu du médecin, qu’elle s’empara avant de quitter aussitôt les lieux.   

J’étais sur le point de prendre une revue, lorsqu’une femme arborant la cinquantaine apparut dans l’encadrement de la porte. Après avoir pris connaissance de mon identité, elle m’invita à la suivre.

Elle m’installa dans une petite cabine aussi lugubre que la plupart de celles que j’avais l’habitude de fréquenter, et me demanda de me mettre torse nu.

Outre mon blouson, mon gilet et mon polo, depuis mon éventration je portais aussi une ceinture de maintien abdominal, et une paire de bretelles pour soutenir un pantalon qui était passé de la taille 44 à la taille 50. Lorsque j’eus terminé de me débarrasser de tout cela, j’attendis que l’on vienne me chercher.

Je ne connaissais que trop bien cette profonde solitude, et ce silence pesant, pré et post examen, j’avais l’impression dans ces moment-là de vivre dans un monde parallèle à celui des vivants. Heureusement la même femme vint me chercher, brisant ainsi l’état d’esprit dans lequel j’étais plongé depuis ‘’mon enfermement’’.    

En fait elle était manipulatrice en radiologie, je n’étais pas sûr de voir le médecin qui allait étudier mes clichés, et c’était peut-être mieux ainsi.

L’imposante machine m’attendait plus que moi, la salle était sombre et peu accueillante. Je fus prié de m’approcher et de monter sur un petit marchepied pour que mes poumons soient à la hauteur voulue. Mon interlocutrice me demanda d’allonger mes bras le long du corps, les paumes de la main plaquées sur le bas des cuisses, puis de coller mon thorax sur la vitre.

« Inspirez à fond monsieur, et bloquez votre respiration ! »

J’entendis le déclenchement bien spécifique de l’appareil.

« Voilà monsieur c’est terminé, vous pouvez retourner dans votre cabine ! »

J’étais sur le point d’enfiler mon polo lorsqu’elle ouvrit la porte, pour me signifier que l’opération devait être réitérée, les images étant inexploitables.  

Il n’y avait rien de bien réjouissant dans ces propos, mais je lui obéis sans broncher, je renouvelai donc ma séance de déshabillage, afin d’être fin prêt lorsqu’elle viendrait me rechercher.    

La vitre sur laquelle je plaquai de nouveau mon thorax était un peu froide, je me raidi quelque-peu, puis après avoir suivi scrupuleusement les instructions de l’opératrice, je retournai dans mon lieu de ‘’villégiature’’.

Convenablement vêtu je m’assis sur le petit banc prévu à cet effet,  dans l’espoir de ne pas être une nouvelle fois contrarié par un autre imprévu.

L’opératrice vint m’extirper de mes pensées.

« Les clichés sont  nets, le médecin va venir vous voir pour vous communiquer les résultats ! »

J’hochai la tête en signe d’acquiescement, puis dans le silence pesant de mon espace réduit, je retins mon souffle en attendant le verdict. Certes je n’étais pas très à l’aise, mais bizarrement mes nerfs ne semblaient pas vouloir me jouer de mauvais tours, j’étais en effet en mesure de me maîtriser, ce qui n’était pas toujours le cas. 

La porte s’ouvrit de nouveau. Une femme de petite taille et plus âgée que la précédente s’adressa à moi.

« Je suis le médecin qui a étudié vos images. Vous avez des difficultés à respirer parait-il ? »

Elle n’attendit même pas ma réponse.

« Il faudra regarder ailleurs que du côté des poumons, car je n’ai pas trouvé d’anomalie. Vous pouvez retourner dans la salle d’attente, ma secrétaire va vous apporter votre dossier. Bonne journée monsieur ! »

« Merci ! Bonne journée à vous aussi ! »

 

 

 

 

 

 



Le diable en personne

le diable

La chose la plus difficile est de n’attribuer aucune importance aux choses qui n’ont aucune importance.

Charles de Gaulle

Vous pouvez vous désoler que les roses aient des épines mais vous pouvez aussi vous réjouir que les épines aient des roses !

Tom Wilson

Vous ne pouvez choisir ni comment mourir, ni quand. Mais vous pouvez décider de comment vous allez vivre. Maintenant.

Joan Baez

 

Mon traitement à l’Amoxicilline se poursuivait, Chantal mettait donc deux fois par jour une dosette de gouttes, dans chacune de mes oreilles. J’ignorais s’il y avait une relation de causalité, entre le dysfonctionnement de mes appareils, et le fait  d’une probable infection auriculaire, mais je constatai  au fil des jours une nette amélioration dans ma qualité d’écoute. Ces échos désagréables qui déformaient les sons pour les rendre insupportables avaient disparu, et je pouvais jouir à présent de la conversation sans faire de grimaces, et sans ressentir une certaine forme d’agressivité à l’intérieur de moi. De plus je n’observais plus sur mon oreiller que de faibles traces de suintements inodores, provenant de la surface des tympans.   

Le médecin ne considérait pas mes écoulements malodorants comme une preuve d’infection, l’audioprothésiste attribuait mes problèmes d’auditions à un mauvais réglage de l’appareil gauche, deux hypothèses qui s’avéraient peu probables, j’étais même convaincu que tous les deux avaient eu tort.

Des désagréments de toutes sortes empoisonnaient ma vie de malade, et je me rendais bien compte que les médecins, ou les spécialistes de tous bords, n’avaient pas toujours la science infuse, pour en expliquer les raisons. Souvent leurs diagnostics étaient basés sur des suppositions qui s’avéraient plus qu’aléatoires. Dès que je ressentais une valse-hésitation de la part des professionnels de santé, j’écoutais leurs explications, mais par la suite j’effectuais ma propre analyse sur l’origine de mes maux, afin de tenter d’améliorer autant se faire que peut mon bien-être au quotidien, par mes propres moyens.

Ce lundi 28 novembre je me réveillai l’esprit ailleurs, mon rituel journalier allait être mis à mal par un rendez-vous chez le radiologue, afin de terminer éventuellement la cause de mes essoufflements. Ce n’était pas trop la crainte des résultats qui me faisait flipper, mais  plutôt celle de rencontrer, ou même pire encore d’avoir à faire au médecin qui m’avait révélé quelques douze ans plus tôt sans la moindre délicatesse et sans la moindre compassion, le début de mon cauchemar.   

Même si j’avais appris au fil du temps à gérer la maladie et ce qui allait avec, le choc psychologique restait bien présent dans un coin de ma mémoire, et de me retrouver devant ce regard froid risquait à coup sûr d’être l’étincelle qui rallumerait le feu.

Laisser cette obsession s’ancrer définitivement en moi n’était pas une solution, alors que je buvais mon café sans enthousiasme, je songeai qu’il était temps de dédiaboliser le personnage.

Ma détermination me rassura un peu, je passai dans la salle de bain délesté de mon mal être, sûr d’être en mesure de me résonner, du moins si l’occasion se présentait.

L’examen était fixé à 11h30, à cette heure avancée de la matinée,  j’étais convaincu de trouver peu de monde dans la salle d’attente. Comme de coutume Chantal m’accompagnait et comme de coutume il fut difficile de trouver une place de stationnement. Elle me déposa donc à quelques dizaines de mètres du centre de radiologie, avec la certitude de me rejoindre dès qu’elle aurait garé la voiture. Nous étions à six jours de l’anniversaire de ce rendez-vous du 4 décembre 2004, date à laquelle ma vie avait basculé dans un trou noir sans fond. Douze années plus tard j’empruntais le même chemin, pour me rendre dans le même cabinet de radiologie, aussi ne pouvais-je pas penser à cette journée d’horreur absolue, sans ressentir des spasmes intestinaux douloureux.

 



Le chemin de la destinée

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Le succès, c’est d’avoir ce que vous désirez; le bonheur, c’est d’aimer ce que vous avez.

H. Jackson Brown

Il y a deux façons de faire face aux difficultés : soit on les transforme, soit on se transforme en les affrontant.

P. Boltome

Nul ne peut atteindre l’aube sans passer par le chemin de la nuit. 

Khalil Gibran

 

Mon épée de Damoclès trônait invulnérablement au-dessus de ma tête. Elle m’enseignait toutes les minutes que Dieu fait, la fragilité de la vie, et me rappelait également constamment la chance qui était la mienne de pouvoir contempler encore le ciel, malgré toutes ces années de batailles. Je n’étais certes pas indifférent à cet état de fait, mais j’avais appris à m’en accommoder à défaut du reste.

Pourtant lorsqu’il s’agissait de prendre la direction de Nantes, afin d’y passer un examen, la perspective de résultats déprimants désarçonnait mon fragile équilibre façonné au cours des ans, dès lors, je ne voyageais guère l’esprit tranquille.

Cette fois il en était rien, je partais le cœur léger aux antipodes de ce que je connaissais dans de trop nombreuses circonstances.

Le trajet était routinier, et le ronron du moteur me berçait dans un demi-sommeil apaisant. L’heure de mon rendez-vous nous permit de suivre le périphérique sans trop de difficultés, mais nous savions que le retour ne serait pas de même.

Le CAC de l’espoir débordait d’activité, les parkings archicombles en témoignaient. Nous réussîmes à trouver une place sur la nouvelle aire de stationnement aménagée en contre-bas des bâtiments.

La température extérieure était un peu fraîche, mais rien de bien anormal pour la saison. J’atteignis l’accès  au hall d’accueil, essoufflé d’avoir parcouru les 150 mètres d’allées pentues qui nous en séparaient.  

L’entrée disposait d’un sas dont les deux portes automatiques s’ouvraient quasiment en même temps, avec l’inconvénient majeur de laisser le temps au froid de s’engouffrer à l’intérieur des bâtiments. Cette fois la direction du CAC de l’espoir semblait avoir retenu la leçon des hivers précédents, où des centaines d’euros dépensés en gaspillage d’énergie n’avaient pas permis de réchauffer convenablement les lieux. A présent la porte intérieure nous retenait dans le sas, jusqu’à ce que la porte extérieure soit totalement refermée. En l’absence de courants d’air, nous ressentîmes immédiatement à l’intérieur du hall cette chaleur qui faisait si cruellement défaut les années antérieures, particulièrement au personnel y travaillant.

Nous étions légèrement en avance, mais après les procédures habituelles d’admission, nous décidâmes de rejoindre sans plus tarder le second étage.

Les belles lumières d’ambiance qui existaient dans les salles d’attente, lorsque nous avions investi quelques années auparavant ce nouveau lieu, n’existaient plus. Là encore il me sembla que la politique de la direction tendait vers une maîtrise des dépenses.

Je n’avais apporté ni livre ni mots fléchés, je préférai patienter sereinement que mon tour arrive. 

L’oncologue avait beaucoup de retard, mais nous en avions l’habitude, certains patients nécessitaient beaucoup plus d’attention que d’autres, et j’étais bien placé pour le comprendre.

Il y avait peu de temps que N nous avait invités à nous assoir à proximité du cabinet du médecin, lorsque nous entendîmes la porte s’ouvrir et vîmes apparaître R avec sa bonne humeur coutumière.

Il était l’un des très rares médecins à s’excuser de son retard. Il me posa ensuite les questions rituelles. Je n’avais pas subi tous ces différents protocoles sans y laisser quelques plumes, mais globalement j’avais de la chance de pouvoir supporter les effets secondaires des chimiothérapies sans que ces traitements ne deviennent plus nocifs que bénéfiques pour ma santé. Il me restait de gros progrès à faire cependant, notamment dans l’acceptation des changements opérés sur mon aspect physique, mais de ce côté-là l’oncologue ne pouvait pas m’apporter son aide.

Hormis mes essoufflements, je n’avais pas eu de trop gros problèmes depuis notre dernière rencontre, il en fut avisé. Contrairement à ce que nous avions décidé, je lui parlai donc de mes essoufflements en minimisant la chose, et en lui précisant que j’avis consulté déjà le généraliste, avec à présent des examens en cours.  

Il tapota sur son écran et constata que ma prise de sang ne lui donnait aucune de raison de ne pas continuer mes prises régulières de Votrient, il m’en fit la remarque et me proposa donc de ne pas changer de protocole.

Cette fois il n’était plus question de différer un nouvel examen au scanner, il saisit son grand calendrier pour fixer une date, puis se ravisa. Je crus comprendre qu’en raison d’un changement d’organisation, il ne pouvait pas dans l’immédiat me fixer sur mon sort.

Muni de nos deux ordonnances habituelles nous pénétrâmes dans le bureau de N, et il chargea sa secrétaire de faire en sorte de clarifier la situation. Il prit ensuite congé de nous.

« Vous recevrez une convocation par le poste dans le courant de la semaine, je fais le nécessaire auprès des services. »

Après deux ou trois petits échanges courtois, nous remerciâmes N de son accueil, puis nous quittâmes les lieux sans nous retourner.

A l’heure de sortie des usines et des bureaux, nous n’échappâmes pas au traditionnel bouchon de la ‘’ Porte des Vignobles ‘’, mais avec un peu de patience, nous rentrâmes ensuite tranquillement chez nous.

Dès la fin de la soirée, les laboratoires qui avaient pris en charge mon analyse (Protéines – Marqueurs Sériques) pour détecter d’éventuelles anomalies cardiaques, nous indiqua par internet les résultats de ses recherches. De ce côté-là, il n’y avait pas matière à s’inquiéter, restait quand même cette radiographie des poumons qui n’allait certainement pas être au moment voulu, une partie de plaisir. La convocation que nous allions recevoir des CAC de l’espoir ne ferait pas partie non plus des lettres que j’aime recevoir, mais je n’avais pas d’autres alternatives que de me plier aux exigences tracées par mon destin. 



Vis tout de suite

 

vivre

 

« Le plus grand obstacle à la vie est l’attente, qui espère demain et néglige aujourd’hui. C’est de ce qui est entre les mains de la fortune que tu veux disposer alors que tu lâches ce qui est entre les tiennes. Où regardes-tu ? Vers quel lointain vont tes pensées ? Tout ce qui est censé arriver relève de l’incertain : vis tout de suite. »

(Sénèque)

 

Depuis plusieurs années je souffrais de tremblements. Si ce handicap ne menaçait pas ma vie, il entraînait en revanche une gêne quotidienne, tous les gestes essentiels comme l’écriture par exemple, devenaient difficiles  voir même dans certains cas, impossibles à réaliser.

Suivant ma forme, il y avait des jours où j’étais capable de former correctement mes lettres, d’autres jours où mon écriture était celle d’un enfant, d’autres jours encore où la présence des gens me paralysait complètement les muscles. Je n’étais alors même plus capable de signer mon nom autrement que par une espèce de gribouillis peu flatteur.    

De cette difficulté à me confronter au regard des autres, naissait un cercle vicieux, mon angoisse d’être observé et jugé, alimentait ma nervosité qui augmentait mes tremblements, qui augmentait mon angoisse etc. J’en avais parfaitement conscience, mais je n’avais pas encore trouvé la force psychologique de me débarrasser de ma honte.  

Loin de s’y habituer, nous étions au contraire remplis de doute, notre inquiétude venait du fait que ma pathologie ressemblait fortement à celle d’un individu atteint de la maladie de Parkinson, nous demandâmes donc au médecin son point de vue.  

« Dans votre cas il s’agit d’un tremblement d’action, c’est en sollicitant vos muscles que vos mains se mettent à trembler, si vous posez vos mains sur la table elles restent immobiles. Dans le cas de la maladie de Parkinson, c’est totalement l’inverse.» 

La réponse était tout aussi rassurante que décourageante. J’évitais Parkinson mais pour le reste il fallait faire avec.  Il ne me proposait pas de traitements, il n’y en avait sans doute pas, c’était du moins les conclusions que j’en tirais. Une fois de plus devais faire en sorte de poursuivre mon chemin, comme si aucun obstacle ne venait l’entraver.  

L’autre sujet du jour relatait la présence permanente de gaz aussi bien dans mon estomac que dans mes intestins, présence dont j’avais beaucoup de mal à supporter les effets.

« Après l’opération d’une péritonite, le système digestif reste irrité un bon moment. Tout finira bien par rentrer dans l’ordre ! »

Je ne peux pas dire que ces explications me remplissaient de joie non plus, il y avait quand même presque un an que j’étais passé sur le billard, je voulais bien être persévérant mais il y avait des limites ! Le médecin pouvait bien me conseiller d’être patient, ce n’était pas lui qui subissait les méfaits de cette réaction inflammatoire tenace, j’évitai une fois encore de manifester ma frustration.  

Ce rendez-vous anticipait celui qui rentrait dans la cadre de mes renouvellements trimestriels de médicaments, soignant mes différentes pathologies annexes au cancer. Nous sortîmes donc avec l’ordonnance habituelle sans avoir obtenu de solutions à nos préoccupations du moment.

Nous reprîmes le chemin de notre domicile en ayant oublié de lui parler de mon genou, mais sans doute n’y aurait-il pas eu là encore de solution à apporter à cet autre déficience corporelle présente elle aussi sur ma liste.

Mes prothèses auditives continuaient à me transmettre épisodiquement des sons déformés et insupportables pour les nerfs, je n’étais pas retourné chez l’audioprothésiste mais j’envisageais de le faire dans un très bref délai. Le soir même Chantal commença à m’administrer dans mes conduits auditifs les précieuses gouttes d’Ofloxacine qui devait éviter une infection sous-jacente.         

Quatre jours après notre passage chez le généraliste, l’infirmière passa le matin pour prélever un peu de mon sang, afin de faire effectuer par un laboratoire d’analyses et conformément aux souhaits du généraliste, les recherches de dosage des Protéines et Marqueurs Sériques dans mon sang. 

Le même jour nous avions rendez-vous cette fois dans la région nantaise, pour faire un ixième bilan obligatoire, après deux mois de traitements au Votrient. Cet entretien auprès de mon oncologue était la deuxième visite intermédiaire entre deux scanners. Comme je l’ai déjà précédemment signalé, le docteur R avait décidé d’espacer de 2 mois supplémentaires la périodicité des examens.  

Nous avions décidé de passer sous silence mes défaillances respiratoires, ma légère hypothyroïdie et tout le reste de mes désagréments ‘’ à la mode’’, l’oncologue ayant déjà bien assez à faire avec mon cancer métastasé, dont la politique de soins relevait proprement de ses compétences et de son autorité.   



D’élève on devient le maître

 

 

lllll

Comment déchiffrer les traces de l’enfant sur la peau de l’adulte que nous prétendons être devenus ? Qui peut lire ses tatouages invisibles ? Dans quelle langue sont-ils écrits ? Qui est capable de comprendre les cicatrices que nous avons dissimulées ?

 

Delphine de Vigan

 

 

Il ne faut pas se plaindre de sa destinée et, quoi qu’il advienne, en prendre son parti et tourner toute aventure à son avantage. Ce qui compte ce n’est pas ce qu’on endure, mais la manière de l’endurer.

 

Sénèque

 

Si en arrivant sur cette terre nous sommes gorgés d’innocence, au fil du temps les coups de poings assénés par les épreuves successives, ainsi que les profondes blessures infligées par la lame acérée du destin, nous apprennent très vites que l’existence n’est pas un conte de fée.

Les bleus et les cicatrices de l’âme nous enseignent aussi que le bonheur n’est pas un objectif facile à atteindre, et lorsqu’on pense l’avoir rattrapé, ce bonheur devient aussi fuyant qu’une poignée de sable entre nos doigts. 

Cette adversité permanente nous contraint sans relâche au combat, et il faut apprendre aussi à vivre avec ses stigmates, notre ardeur de vivre ne s’entretient que par le sourire, même si ce sourire est approximatif. Dans le cas contraire notre source d’énergie s’épuise jusqu’à extinction, et on a alors bien peu de chance de trouver ne serait-ce qu’un petit moment, une source réelle de plénitude. 

Ne considérons pas les épreuves comme quelques choses d’injustes, même si c’est plus souvent le cas, tenons les au contraire comme une manière de s’endurcir tout en avançant vers une certaine forme de sagesse, d’élève on deviendra alors le maître.

 

Joël Gautier 28 décembre 2016

 

Nous arrivâmes chez le généraliste avec une liste de questions à lui poser au sujet de quelques-uns de mes petits problèmes, qui s’additionnaient à d’autres de plus grande importance.

Mes tremblements incessants des mains, mes oreilles qui continuaient à couler durant la nuit, mon genou droit qui craquait à chacun de mes pas, mes gaz intestinaux qui perdurait depuis des mois, et enfin et surtout ma gêne respiratoire qui s’intensifiait depuis quelques nuits, tout ça était soigneusement noté sur un morceau de papier que Chantal avait emporté avec elle.

Il était 12h30 quand nous franchîmes la porte du cabinet médical. Nous étions les seuls à attendre  notre tour, et je n’avais pas l’habitude de ce genre de situation. Je n’eus pas le temps de prendre une revue que le généraliste nous invita à passer dans son bureau.

Ma visite était en priorité destinée à découvrir l’origine de mes essoufflements à répétition, c’est donc par-là que le médecin débuta sa consultation.

Il commença par écouter soigneusement mes battements cardiaques, puis s’inquiéta de savoir si mes chevilles étaient enflées. Il me rassura car de ce côté-là tout allait bien.

Il étudia ensuite mes mouvements respiratoires à l’aide de son stéthoscope, et en conclut que l’air circulait bien dans les bronches, en outre ma tension était normale.

Je lui précisai qu’un contrôle d’une possible apnée du sommeil avait été déjà faite, et que les résultats s’étaient avérés négatifs. 

A première vue il ne trouvait pas la cause de mes désagréments, et pour plus de sûreté il décida de me faire passer une radiographie pulmonaire, ainsi qu’une prise de sang (Protéines – Marqueurs Sériques) pour détecter d’éventuelles anomalies. 

A l’aide de son otoscope il examina mes conduits auditifs, et trouva un liquide clair qui ne reflétait pas à son opinion la présence d’une infection quelconque. Il préféra néanmoins me prescrire deux boîtes d’Amoxicilline à titre de précaution.

Je descendis de la table d’examen, puis il m’invita à passer sur la balance. J’avais encore pris des kilos depuis la dernière fois, aussi étais-je désormais en légère surcharge pondérale.

« Peut-être que vos essoufflements viennent de là ! »

J’étais sceptique quant à un prétendu rapport entre mon poids et mes essoufflements, mais je me gardai bien de lui donner mon opinion. Je n’étais pas très inquiet de ce léger embonpoint, car je n’avais pas modifié mes habitudes alimentaires depuis des lustres, sa cause venait probablement d’un manque d’activité, je marchais en effet très irrégulièrement. J’avais conscience que du fait de cette sédentarité de plus en plus évidente, je rentrais progressivement dans un cercle vicieux. En effet moins je marchais plus je m’empâtais, et moins j’avais de résistances à l’effort, mais j’en étais persuadé ma fatigue physique n’avait rien à voir avec mes difficultés respiratoires qui se déclenchaient au repos le matin à mon réveil. 

Je voulais bien donner un peu de crédit à son avis médical, et faire en sorte d’appliquer ses conseils, mais parfois malgré ma meilleure volonté, le défi sportif sensé me faire retrouver ‘’ma taille de guêpe’’ était quasi impossible à relever.   



L’évolution de l’espèce

l'évol

L’évolution de l’espèce dans un univers souvent hostile n’est pas un parcours de tout repos, bien des souffrances sont infligées, bien des larmes sont versées, bien des drames font le sujet de l’actualité et pourtant, tout n’est pas négatif dans l’existence des humains, loin s’en faut, il suffit de regarder du bon côté du miroir pour se nourrir salutairement  des beautés de la vie.

Il y a longtemps de cela, mes enfants étaient encore petits, nous avions décidé de faire une petite excursion en bord de mer en famille. A l’époque j’adorais prendre une caméra pour filmer l’instant présent.

Je compris très vite comment à travers l’œil de la caméra je pouvais influer le spectateur sur sa vision du monde. Nous étions au cœur de l’hiver et la plage était quasi déserte. Un triste spectacle s’offrait à nous, des centaines de déchets de toutes sortes ramenées par la mer s’amoncelaient au fur et à mesure de notre promenade, pire encore ma paire de basket blanche presque neuve était maculée d’une substance noire et gluante, résidus de boulettes de mazout disséminées çà et là sur le sable. J’aurais pu filmer les effets de l’incivisme peu scrupuleux d’une humanité qui n’avait pas conscience qu’elle hypothéquait l’avenir d’une planète ne lui appartenant pas, mais je préférai au contraire attarder mon regard sur le bleu du ciel, sur le spectacle d’une envolée de mouettes, ou sur celui de pêcheurs à la ligne grimpés sur des rochers, qui tentaient la prise du siècle.

Bien sûr il n’était pas question de me voiler la face,  je constatais une fois de plus que nous vivions dans un environnement moderne, mais contradictoirement de moins en moins civilisé. Cependant je voulais faire confiance en l’avenir, j’étais sûr que notre monde allait trouver un jour une solution à ses dérives, c’est la raison pour laquelle mon reportage devait susciter le rêve et l’évasion, en éludant les côtés sombres et désespérants de l’humanité.

La photographie ou l’image animée en fonction du sens que l’on veut bien leur donner peuvent être ou non vectrices de transmission de l’optimisme, lui-même source de bien-être, et de performance. Un bon  état d’esprit donne l’envie de passer à l’action positive, à l’inverse il freine l’investissement de soi au risque de sombrer dans le néant.

Il en va de même pour le cancer, la première vision que l’on a de la maladie, c’est un peu comme cette plage souillée par l’inconscience collective, il faut apprendre à détourner son regard vers un horizon bleuté, afin d’emmagasiner suffisamment d’énergie positive, pour  s’attaquer ensuite à la racine du mal.

Qui affronte la pire des tempêtes, doit avoir l’instinct de s’agripper à la barre du navire, plutôt que celui d’enfiler une bouée de sauvetage, par peur de la noyade. L’océan n’est pas éternellement agité, la tempête finit toujours par ce calmer, laissant ainsi au bateau le loisir de rejoindre son port d’attache. Certes parfois ce navire arrive très endommagé, mais il accoste quand même, et son capitaine peut être certain de retrouver sur le quai des êtres chers qui ont été, qui sont et qui seront la source de son énergie combative.     

 

                                                            Joël Gautier le 16 décembre 2016

 

Le plaisir d’une qualité d’écoute retrouvée ne dura pas longtemps. Dès le début d’après-midi l’écho parasitant les sons de différentes origines recommença à me transpercer les oreilles et donc à me fracasser la tête. Cette déconvenue eut le don de me contrarier au-delà de l’ordinaire et me rendit maussade pour le reste de la journée.

La maladie et ses conséquences allaient-elles me laisser un jour un long moment de répit ? Il n’y avait rien de moins incertain, d’autant plus qu’à mes problèmes d’écoute, s’ajoutait depuis quelques jours des difficultés à respirer, plus particulièrement en fin de nuit, ce qui écourtait quelque peu mon temps de sommeil. Je souffrais depuis assez longtemps d’arythmie cardiaque, pour savoir que le problème venait d’ailleurs. L’apnée du sommeil ne semblait pas non plus être la cause du mal, puisque au mois de février dernier j’avais subi un examen à ce sujet, examen qui s’était révélé négatif.     

Dans le but de me rendre prochainement à un rendez-vous au CAC de l’espoir, l’oncologue m’avait ordonné une prise de sang, dont les résultats dévoilaient un taux de TSH trop élevé, et donc une tendance à l’hypothyroïdie.

Mon généraliste qui recevait un double de ces résultats, nous le fit savoir par téléphone, ce qui permit à Chantal de lui parler de mes essoufflements.     

« Joël m’a tellement prit de court depuis ces nombreuses années de maladie, que je ne veux pas prendre de risque avec lui, venez donc me voir en consultation en fin de matinée. »

Ainsi donc en ce vendredi 18 novembre je n’avais pas d’autres issues que de me rendre à son cabinet, la récréation loin des milieux médicaux que j’espérais depuis mon dernier passage chez l’oncologue devenait de plus en plus illusoire.

 



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