Un semblant de sérénité

 

chemin de séréntié

 

Alors que je m’apprêtais à reprendre ma place sur ma chaise, le manipulateur radio sortit de la zone interdite pour nous signaler que nous pouvions partir. J’avais attendu tellement longtemps qu’il n’y avait plus de doute possible dans mon esprit, une nouvelle catastrophe allait me tomber sur le coin de la figure.

Cette pensée me hanta l’esprit tout le long du voyage de retour.

Lorsque la voiture franchit l’ouverture du garage et que je m’installai devant mon ordinateur, je recouvrai de nouveau un semblant de sérénité.

J’avais deux jours à vivre dans l’incertitude, plutôt que de m’engluer la tête de spéculations funestes, je tentais tant bien que mal d’appliquer ma doctrine : vivre le moment présent sans réfléchir au lendemain.

L’épée de Damoclès qui pendait au-dessus de ma tête ne tenait plus que par un fil, il fallait espérer que le fil soit assez solide pour me permettre de poursuivre ma route encore un petit moment.

Impossible pour moi de fuir mon prédateur, impossible non plus d’arrêter les aiguilles, je n’avais pas d’autres choix que d’affronter la réalité aussi cruelle soit-elle.

Paradoxalement, même si je n’avais pas très bien dormi,  les deux nuits qui avaient suivi mon examen au scanner n’avaient pas été peuplées de démons. Ce vendredi 22 août il fallait d’ailleurs se lever assez tôt, car mes deux rendez-vous étaient fixés en deuxième partie de matinée.  

Comme à toutes les fois que l’angoisse me tenaillait les entrailles, le voyage jusqu’à Nantes s’effectua dans le silence. Le CAC de l’espoir nous accueillait pour l’ixième fois, et pour l’ixième fois nous accomplirent les démarches administratives.

Le centre antidouleur était toujours aussi coloré et toujours empreint d’une indéfinissable quiétude. Nous étions les seuls ‘’invités’’ et j’espérais ne pas trop attendre.

Madame Q immergea soudainement de je ne sais quel endroit de l’établissement, puis nous invita à nous asseoir.

« Comment allez-vous depuis la dernière fois ? »

« Je vais plutôt bien, à part que je suis terriblement stressé d’attendre les résultats. »

« Vous pouvez vous rassurer immédiatement, car le scanner ne montre aucune évolution négative. »

D’un coup j’eus l’impression que mon corps se vidait de tous ses organes, et que j’allais flotter dans l’air comme une plume d’oiseau. Comme j’ai eu l’occasion de le dire mainte et mainte fois durant ces presque dix années de témoignage, j’avais la sensation d’assister à une nouvelle renaissance. Il y avait moins d’un quart d’heure que j’avais mis les pieds au  CAC de l’espoir, et voilà que j’étais déjà tranquillisé sur mon sort. Nul doute que le docteur Q venait de me faire un cadeau avant l’heure.

« Utilisez-vous toujours  le neurostimulateur transcutané pour assouplir les mouvements de votre coup et de vos épaules ? »

Je regardai Chantal avec un petit sourire en coin, je n’avais pas intérêt à mentir.

« J’avoue que ces derniers temps, j’ai ressenti un peu de lassitude à pratiquer tous les matins l’exercice que vous m’aviez préconisé, mais j’ai bien l’intention de recommencer. »

Le docteur Q ne fit aucune remarque concernant ma réponse.   

« Comment vous situez vous devant la douleur sur une échelle de 1 à 10 ? »

« Je dirais 3, aussi je voulais vous demander s’il était possible de diminuer la morphine ? »

« Bien sûr même au contraire, vous ne vous en porterez que mieux. Nous allons passer à 37 mcg/h et je vais vous prescrire de l’Oxynormoro pour soulagement immédiat, en cas de réveil ponctuel de la souffrance. »

« Mon sommeil est très agité, j’ai l’impression d’avoir toujours le cerveau en ébullition, difficile dans ce cas-là de ne pas être fatigué le matin. Et puis j’ai également très souvent les pieds complètement glacés, une sensation désagréable dont j’ai du mal à me débarrasser, même en enfilant deux paires de chaussettes de laine. »

« Votre thyroïde peut être la cause des deux phénomènes, sommeil difficile et pieds froids. Je vois d’après votre prise de sang que les résultats ne sont pas satisfaisants, vous êtes passé en hypothyroïdie. Nous allons changer une fois de plus votre traitement, mais il faut bien l’avouer avec votre pathologie et les médicaments qui vont avec, trouver le bon dosage de Lévotyrox pour stabiliser le taux de TSH s’avère une opération délicate. »  

J’en étais bien conscient car ce n’était pas la première fois que les médecins devaient intervenir dans ce domaine, mais j’avais l’impression que les symptômes s’intensifiaient de plus en plus.  

« Puis-je vous demander de me prescrire un collier cervical semi-rigide, car celui que j’ai en ma possession est un peu défraîchi »

« Vous n’utilisez plus votre collier rigide ? »

« Si comme vous me l’aviez conseillé la dernière fois, c’est-à-dire quand je fais des grands trajets en voiture. »

« Ok mais soyez vigilent quand-même ! »

J’acquiesçai en hochant de la tête.

« Bon je crois que nous avons fait le tour des questions, aurions-nous oublié quelques choses ? »

« Je pense que non. »

« Vous voyez le docteur R à présent ? »

« Oui. »

« Je me calquerai sur son prochain rendez-vous pour vous revoir. »

Madame Q se leva doucement de sa chaise, puis nous invita à regagner la porte d’entrée. Elle nous salua puis repartit vers d’autres horizons.

Il nous restait un petit peu de temps avant de rejoindre le service de consultation des oncologues. Nous décidâmes néanmoins de nous y rendre sans plus tarder.



La cruauté de l’espoir

corps en souffrance

L’amélioration que m’avait apportée la consultation chez l’ORL avait été de courte durée. Voilà que de nouveau les bruits se faisaient de plus en plus sourds, et la sensation désagréable d’oreille bouchée recommençait. La paracentèse de mon oreille gauche, avait permis l’écoulement de ce liquide infecté, que je sentais glouglouter derrière mon tympan depuis plusieurs semaines, mais il semblait que la petite perforation pratiquée par le généraliste se soit refermée, et à cause de ça, mes problèmes refaisaient surface.   

Un rendez-vous avec le docteur M était prévu pour le lundi 11 août, je prenais donc mon mal en patience, quoiqu’à force de cumuler des pathologies de différentes natures, il m’arrivait parfois de me lever le matin avec un sérieux coup de blues.

Entre temps une prise de sang était prévue, ce qui me rappelait que nous approchions dangereusement de la date de mon examen au scanner, cette perspective ne m’enchantait guère, pire elle me désarçonnait l’esprit.

Depuis le début des vacances la période estivale avaient du mal à se mettre en place, la pluie était beaucoup plus souvent au rendez-vous que le soleil. Ce lundi matin c’était le soleil qui nous accompagnait non pas pour s’en aller faire une promenade de plaisir, mais pour nous rendre hélas à l’hôpital.  

Le docteur M constata très vite que la paracentèse n’avait pas apporté pour le moment une amélioration significative. Contrairement à ce que j’avais pensé le petit orifice par lequel le liquide infecté était en mesure de s’écouler n’était pas refermé.

Il me demanda de me boucher le nez, de fermer la bouche et de souffler très fort pour exercer une pression dans les tympans, et je sentis le liquide de nouveau se libérer de son emprisonnement. Le docteur M introduisit ensuite quelques gouttes d’eau oxygénée dans le conduit auditif, puis par micro aspiration me nettoya soigneusement le fond des deux oreilles.

« Est-ce que vous entendez mieux maintenant ? »

Je lui répondis que oui, mais ce mieux n’était que relatif, car lorsqu’il s’adressa à Chantal pour lui donner multiples explications, je constatai que je ne comprenais pas complètement la conversation.  

Une semaine s’était écoulée depuis cette petite intervention chez l’ORL, je n’étais finalement pas si mal loti que ça, même si mon audition laissait toujours à désirer, le médecin m’avait débarrassé de cette incommode impression d’avoir toujours l’oreille de gauche obstruée, et j’accueillais plus que positivement tout ce qui pouvait contribuer à améliorer mes conditions de malade.   

Le mercredi 20 août s’affichait au calendrier, j’allais traverser une nouvelle fois les pires moments de ma vie, le CAC de l’espoir m’attendait pour effectuer mon 46ème examen au scanner. Comme à chaque approche de ces échéances fatidiques, ma vie s’était arrêtée quelques jours plus tôt, il n’était pourtant point question de me dérober, or j’avais vraiment l’impression d’aller à Nantes, comme on mène une bête à l’abattoir.

Plusieurs personnes occupaient les sièges de la salle d’attente, j’avais envie de ne rien faire, sinon que de prier pour que je sois rapidement libéré de ce cauchemar. Le radiologiste ne donnerait pas les résultats il faudrait donc attendre la consultation avec le docteur R pour savoir si je devais effectivement m’inquiéter ou non.

Le passage dans le tunnel de l’impressionnante machine, n’avait été qu’une simple formalité de routine, mais il fallait que j’attende avant de partir, le médecin voulait savoir si les clichés étaient viables.

Cette procédure était relativement récente, et d’habitude je n’attendais pas plus de cinq minutes avant que le manipulateur ne vienne me donner le feu vert. Cette fois le temps s’écoulait sans que rien ne se passe, faisant monter d’autant chez moi la pression, au point où je n’arrivais plus à tenir en place.

Comme un lion en cage, je faisais des va-et-vient dans le couloir, pour canaliser mon agressivité, mais aussi et surtout pour essayer de ne pas exploser.

Je comprenais à présent pourquoi dans le film de Spielberg, Amon Goethe disait à Schindler, qui était en train d’arroser avec une lance à incendie, les wagons des déportés assoiffés par la chaleur.

« Vous êtes plus cruel que moi Oskar, car en leur donnant de l’eau, vous leur donnez de l’espoir ! »

Terrible à entendre, mais le mal qui m’avait rongé les cervicales, me donnant aucune illusion, je m’étais présenté au précédent examen, résigné et donc zen comme je ne l’avais jamais été. Avec les rayons, et la disparition des souffrances, j’avais repris l’espoir de continuer encore un petit bout de chemin sur terre, et voilà que ce médecin qui tardait tant à me libérer de mes chaînes, recommençait à me faire douter, oui vraiment mon destin était cruel.  

 

 

 

 

 

 



Comme deux ronds de frites

hanche fémur

 

Avec un problème aussi récurrent que le manque de stationnement, nous avions décidé de profiter des services d’une ambulance, pour nous rendre en plein centre de l’agglomération nantaise. Nous avions choisi de jouer la prudence, les faits nous révélâmes que nous avions raison. Par contre ce n’était pas le manque de places qui était à l’origine de notre problème, mais en cette période estivale, c’était plutôt la multitude des travaux engagés par la municipalité, qui nous obligea à prendre des chemins détournés. Des travaux qui rendaient également l’accès au CHD bien plus difficile encore, et qui malgré son professionnalisme, faisaient pas mal galérer notre chauffeur.  

Je retrouvais le service d’orthopédie dont le professeur G était le chef de service. C’était d’ailleurs le professeur G qui m’avait opéré de mon bras en mai de l’année 2013.

Nous passâmes à l’accueil pour les démarches administratives habituelles, tandis que notre chauffeur prit congé de nous.

« Vous téléphonerez au bureau pour que l’on revienne vous chercher.» Nous avait-il dit.

Nous étions les seuls occupants de la salle d’attente, notre rendez-vous était fixé à quatorze heures, mais comme à l’habitude, il fallait attendre, encore et toujours.

Le professeur B, avec lequel nous devions avoir cet entretien, était un homme grand, légèrement grisonnant, et son visage était sans expression. Il nous invita à nous asseoir dans son bureau, resta un moment silencieux, puis nous demanda à notre grand étonnement ce que nous attendions de lui.

J’avais très envie de lui dire sur le ton de la plaisanterie que j’étais venu acheter des choux, mais je me retins. Je lui expliquai donc en deux mots le scanner qui avait montré la présence d’une tumeur à la hanche, et la démarche du CAC de l’espoir, qui m’avait conduit ici. Je n’eus pas plus de réactions, pas plus de paroles. L’homme semblait embarrassé, il tapotait sur son écran d’ordinateur pour avoir une certaine contenance, mais j’étais sûr qu’il ne savait pas où chercher.

En dix ans de maladie, et de confrontations avec le monde médical, c’était la première fois que nous nous trouvions devant un tel scénario.

« Patientez deux secondes, je vais voir si j’ai reçu un courrier. »

Outrés de vivre la scène, nous nous sentions comme des individus de moindre importance.

Après quelques minutes d’attente, il professeur B refit son apparition.

« Je n’ai dû recevoir le courrier que ce matin. »

« J’avais la certitude qu’il mentait, parce-que c’était justement à la suite d’une lettre du centre antidouleur du CAC de l’espoir, que le rendez-vous avait été convenu. 

« Ah j’y suis maintenant ! »

Ah j’y suis maintenant, trahissait le mensonge.

A présent qu’il avait les coordonnées de mon dossier, il eut son accès par intranet.

« Deux solutions étaient possibles. Il tourna son écran pour nous montrer l’image de ma hanche. Nous aurions pu injecter du ciment dans l’os de la jambe, mais la tumeur se situe juste sur la périphérie de la tête du fémur, aussi une fuite du produit étant une quasi-certitude, l’incident aurait pour conséquence de vous bloquer irrémédiablement l’articulation, vous privant ainsi de marcher. »

« Donc on abandonne cette solution? »

« Je le regrette mais oui ! »

« L’autre solution serait de scier la partie haute du fémur, et de la remplacer par une prothèse. »

Cette solution de m’enchantait guère, j’y étais même formellement opposé.

« Souffrez-vous beaucoup de la hanche ? »

« Je sens qu’à cette endroit il se passe quelques choses, mais rien qui puisse m’affecter dans mes déplacements. »

« Justement il serait ridicule de tenter une opération lourde, alors que je vous sens terriblement fatigué. Le risque serait plus important que les bénéfices. Je vous propose donc de ne rien faire du tout. »

« J’acquiesçai de la tête. »

« Sauf un changement de situation, il sera inutile de revenir nous voir. »

L’homme se leva, nous raccompagna, prit congé de nous, puis referma la porte de son bureau, nous laissant comme deux ronds de frites, dans le couloir.   

Et voilà notre voyage à Nantes s’achevait, et le déplacement avait été bien inutile.

Terriblement frustrés, presque écœurés, nous nous sentions encore une fois, rétrogradés au rang de simples numéros.

Comment ne pas éprouver de la colère. Il aurait suffi au professeur B de donner son point de vue à madame Q, nous aurions été informés par elle de la situation, nous évitant ainsi d’être ballotés d’un endroit à l’autre.

Nous retournâmes à l’accueil pour prévenir le service des ambulances, de venir nous chercher, puis nous nous installâmes dans le hall d’entrée.  

L’attente était longue, très longue alors qu’on nous avait certifié de la présence d’un véhicule dans notre environnement. J’avais eu le temps de faire deux grilles de mots fléchés, et Chantal de lire pas mal de pages de son livre, lorsqu’elle décida de téléphoner aux enfants pour leur donner de nos nouvelles.

J’étais en train de perdre patience, et je fermais les yeux, la tête appuyé sur le mur, lorsqu’elle m’aborda pour me dire que notre chauffeur était arrivé. En fait c’était le même qu’à l’aller, il y avait plus d’une demi-heure qu’il était dans sa voiture à poiroter, personne ne lui avait signalé la fin de notre visite. Le destin avait prévu que cette journée, serait un sale moment à vivre, il avait bien réussi son coup.   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



Le côté négatif de ma personne

 

 

 

agressivité

Le premier mois des vacances d’été s’achevait, et j’étais plein d’amertume. Alors que j’avais déjà passé le mois d’août de l’année précédente coincé dans un lit de clinique, voilà qu’il me fallait également annuler le séjour que m’avait offert mon fils aîné à l’occasion de mes soixante ans. Il m’arrivait parfois de sortir un peu de chez moi, et d’effectuer quelques pas, souvent en fin d’après-midi d’ailleurs, pour éviter un soleil trop ardent. Le plus souvent j’étais au bord du malaise, et bien incapable de faire autre chose que de passer de mon fauteuil à mon lit. Du côté de la nourriture ça ne s’arrangeait pas non plus, et je continuais à perdre du poids.

Cette impression croissante de me sentir captif par des chaînes, exacerbait le côté négatif de ma personne. Mon agressivité prenait le pas sur toute autre forme de raisonnement, et comme souvent dans ce cas-là, je me mettais à envier les autres, voir même à les détester.

Bougrement terrible de vivre avec ce sentiment d’injustice qui vous colle à la peau, et vous empêche d’avancer par sa lourdeur. Mon environnement n’arrangeait pas les choses, le quartier, la ville partout où je passais me semblait désert. En regardant les nombreux reportages à la télévision consacrés à ce sujet, j’avais l’impression d’être le seul couillon à ne pas profiter de la plage, pire je gardais ma femme avec moi en otage, ce qui m’insupportait encore plus que tout le reste.

Au risque d’un isolement total, je n’avais  surtout pas intérêt à jouer les méchants, il fallait au contraire afficher mon plus large sourire, et écouter les autres me raconter les anecdotes de leur séjour estival.

Ravaler son amertume n’était pas bon pour mes nerfs, ni pour mon estomac, mais je n’avais malheureusement aucune solution décente de défoulement.

La secrétaire du docteur R, nous avait téléphoné pour m’informer de la date de mon rendez-vous avec l’ORL. Il était fixé au jeudi 24 juillet, la démarche avait donc été énergique.

Deux jours après mon passage en Nantes, nous nous rendîmes à l’hôpital, dans le service du docteur O, qui était en congé. Ce fut  monsieur M, qui le remplaça.

Je n’imaginais pas à tel point que mon audition avait baissé, l’audiogramme le confirma, et c’était un résultat sans appel. Nous passâmes ensuite dans une autre salle, où le médecin m’invita à m’allonger sur la table d’observation. 

« Je vais faire une otoscopie de vos tympan, ne bouger pas ça ne fait pas mal. »

L’examen confirmait une forte inflammation des tympans. Il n’y avait pas d’autres moyens que d’effectuer une parasynthèse pour libérer le liquide infecté, ce qui devait théoriquement m’aider ensuite à mieux entendre.

L’idée d’une aiguille qui me perce une partie aussi sensible, me donnait des sueurs froides. Je craignais l’intervention du docteur M, comme la peste. Il y avait longtemps que je n’avais pas été stressé à ce point, la crise d’angoisse n’était d’ailleurs pas très loin de moi. Il fallut que son assistante me tienne la main, comme un petit garçon, pour que l’opération de l’oreille gauche puisse être menée à terme. Après dix ans de calvaire, j’avais tellement, tellement souffert, que mon corps et mon esprit, n’en voulaient plus. Je refusai catégoriquement qu’il s’occupe de mon autre oreille, qui de toute façon me paraissait beaucoup moins douloureuse.

Je ne suis pas sûr que le médecin encore moins son assistante eurent compris ma réaction, leur regard étonné  me prouvait que non. J’entendais légèrement mieux, c’était pour moi l’essentiel de mes préoccupations du moment. Puis nous partîmes avec une ordonnance d’antibiotiques en gouttes, qu’il fallait introduire dans le creux de l’oreille deux fois par jour, pour tenter d’éliminer l’inflammation.

Le mois n’était pas totalement terminé pour autant, j’avais sur mon mémento, une prise de sang à faire à domicile pour un contrôle approfondi de mon état de santé, puis à cause de mon extrême sécheresse buccale, il fallait me rendre le 28 juillet chez le dentiste, car j’étais un sujet à risque concernant les carries. Enfin sans jeux de mots, pour couronner le tout, j’avais un rendez-vous de fixer au CHD de Nantes, pour y rencontrer un chirurgien orthopédique, comme le service antidouleur du CAC de l’espoir, me l’avait conseillé.

Avec un programme aussi chargé, il n’y avait plus aucune place pour le plaisir, il fallait cependant tenter de s’accrocher aux branches, car le courant risquait de m’emmener bien loin, et pour toujours, de toutes vies humaines.

 



Les cheveux dressés d’effroi

 

 

 

effroi

A dix jours de la fin juillet, le va et vient du personnel médical, ainsi que des malades et de leurs accompagnants, avait perdu de son intensité habituel. En effet le service des consultations n’accueillait pas beaucoup de monde, et les chaises adossées au bureau de l’oncologue étaient vides. N  sa secrétaire était probablement en vacances, Chantal signala notre présence à sa remplaçante.

J’avais l’espoir d’être libéré très vite de cette consultation, et pourtant l’entretien entre le docteur R et le patient qui me précédait, durait plus longtemps que la moyenne. Sans doute avait-il une mauvaise nouvelle à lui annoncer, je connaissais malheureusement trop bien cette  situation, pour avoir vécu le même cataclysme à plusieurs reprises.

Ma planche à mots fléchés me détourna l’esprit de ces vilaines pensées, et ce fut l’oncologue lui-même qui vint nous chercher.

Il nous invita à nous assoir, puis scruta mon visage sans me poser de questions, il savait que j’allais parler. Je ne pouvais pas faire autrement que de lui relater les derniers évènements. Il était au courant puisqu’il avait reçu un courrier de l’hôpital.

« Comment allez-vous à présent ? »

« Je ressens toujours un extrême fatigue, mais surtout j’ai recommencé à vomir. »

Impossible de savoir la cause exacte de cette pathologie récurrente, je ne voulais pas cependant qu’il me diminue mon traitement au Votrient, et il semblait ne pas être enclin, à le faire lui non plus.

« Je vais vous prescrire un anti vomitif extrêmement puissant. »

Le Zophren était utilisé spécifiquement pour les malades traités par chimiothérapie, et dont les effets secondaires étaient particulièrement virulent sur eux. L’oncologue devait remplir une ordonnance à part, car en raison de son coût élevé, le produit n’était distribué qu’à titre exceptionnel.

Il fallait aussi que je lui parle de mon audition, et de cette sensation de liquide en mouvement derrière les tympans.

« Je vais vous envoyer à un spécialiste. En connaissez-vous un dans votre ville ? »

« Oui le docteur O au centre hospitalier. »

« Ah oui ! Je le connais bien. »

Le docteur R marqua un temps de silence, sans doute pour réfléchir à ce que nous aurions pu oublier de nous dire.

« Bon ! On se revoit dans un mois, disons le 22 août. Cette fois vous passerez un scanner de contrôle. »

L’idée ne me réjouissais guère, et elle me faisait dresser d’effroi les quelques cheveux qui me restaient sur la tête. L’oncologue donna ses instructions à la secrétaire, puis il prit congé de nous. Je désirais ardemment passer l’examen au CAC de l’espoir, elle téléphona donc au service concerné qui pouvait me recevoir le 20 août.

« Je ne peux vous proposer mieux. »

En effet l’inconvénient majeur de ce rendez-vous, c’était qu’il m’obligeait à attendre deux jours pour connaître les résultats. Un délai bien difficile à supporter par les nerfs, lorsqu’il faut vivre dans l’incertitude du moment. Je n’avais cependant pas envie de le refuser.

« Pour ce qui est de votre rendez-vous chez l’ORL, je vais m’en occuper, et vous recevrez un courrier pour vous informer de la date. »

Munis des ordonnances de prise de sang, de médicaments, et de mes convocations du 20 et 22 août, nous pûmes quitter les lieux, avec déjà dans un coin de l’esprit, l’appréhension de notre prochaine visite.  

A l’extérieur le soleil brillait de mille feux, mais il était trop tard pour en profiter, trois quart d’heure de route nous attendaient pour rejoindre nos pénates, et ensuite la journée serait bien avancée.



Le coeur au bout des lèvres

vomissements

Retrouver ma maison était la meilleure façon pour moi de reprendre un peu de courage, afin de combattre cette fatigue lancinante, et le coup de blues qui risquait d’aller avec. Ce que je craignais le plus c’était de voir réapparaitre les vomissements, car j’avais le plus souvent le cœur au bout des lèvres, et un simple regard sur la nourriture me provoquait des spasmes à l’estomac, bien difficile à contrôler, dans l’immédiat.

Cette épisode à nouveau désastreux m’avait affecté beaucoup plus que je l’imaginais. Je ne voulais pas connaître de nouveau cette situation dans laquelle je m’étais empêtré, me conduisant irrémédiablement à l’hôpital, aussi je prenais soin de moi, à la manière d’un flacon de nitroglycérine que l’on n’aimerait pas voir exploser. 

L’interne de service avait maintenu mon rendez-vous chez le cardiologue, mais également celui qui était programmé pour le mardi 22 juillet au CAC de l’espoir. Elle m’avait vivement recommandé de me déplacer quitte à prendre une ambulance en position allongée.

Au matin de ce mardi, le réveil fut douloureux puisque je vomis ce que je n’avais pas mangé, c’est-à-dire rien sinon un peu de bile.

Il y a une expression populaire qui dit ceci : « Ne vous faites pas de bile. »

Eh bien moi, je me faisais de la bile dans les deux sens du terme.  

Cette 83ème visite programmée au service du docteur R, devait suivre deux autres rendez-vous dans le même lieu. Le docteur P m’avait téléphoné dans la semaine pour me dire qu’une radiographie du cou avait été décidée, et qu’ensuite je serais reçu par sa collègue qui prenait le relais. En effet le docteur P était anesthésiste avant d’être spécialiste de la douleur, désormais madame Q suivrait mon dossier, y compris si je devais être hospitalisé pour injection de morphine, à des doses beaucoup plus élevées que celles que l’on me prescrivait en patchs, jusqu’à présent.

Depuis que je faisais tous les matins le traitement par TENS (neurostimulation électrique transcutanée), la raideur de mon épaule gauche et de mon cou s’était nettement améliorée, il n’en restait pas moins vrai que le voyage vers Nantes fut pénible à supporter. Mon collier cervical rigide, et mon repose tête, restèrent tout le long du trajet, des alliés précieux.

Le service radiologie était désert, en pleine période estivale et avec l’avance que nous avions, sur un examen planifié en tout début d’après-midi, il ne fallait guère s’en étonner. Il avait fallu donc attendre que le personnel de service rentre de déjeuner, en lisant dans la salle d’attente, des vieux ’Paris Match’ bien froissés, pour avoir été trop souvent manipulés.

Une femme probablement proche de la retraite, et son acolyte, s’occupèrent de prendre les clichés qu’on leur avait demandé. Pas satisfait de leur travail ils s’y étaient repris souvent à deux fois, avant de me libérer. Immédiatement après l’examen, nous redescendirent au premier étage pour rejoindre le service antidouleur. Le sol, les canapés et les murs étaient toujours aussi colorés, j’appréciais également le silence des lieux. Trois ou quatre personnes attendaient qu’on veuille bien les recevoir, quant à moi ce déplacement à Nantes commençait à peser lourd sur mon corps.

La doctoresse Q était d’une petite taille et très menue, elle était jeune son âge ne devait guère dépasser la trentaine. Elle consulta mon dossier sur intranet et me demanda à quel stade j’en étais avec les douleurs de mon fémur gauche, ainsi que celles de mes cervicales. De ce côté-là je ne pouvais guère me plaindre, il fallait que je touche du bois avant de le dire, mais les horribles souffrances que j’avais dû endurer étaient derrière moi, restait un je ne sais quoi de sensation qui m’indiquait clairement qu’il se passait quelques choses à ces deux endroits, mais rien qui puisse m’empêcher de vivre disons normalement.   

Pour ce qui était des vomissements, mon interlocutrice rejoignait l’analyse de sa collègue interne de l’hôpital de Cholet, les explications étaient diverses, mais aucune réponse n’était à retenir au détriment des autres. Nous décidâmes de baisser la morphine, et de changer le dosage de Lévothyrox. Elle me rappela aussi qu’un rendez-vous avait été fixé au CHD avec le professeur B pour trouver une solution concernant ma hanche.

Elle donnait l’impression de ne pas comprendre le rapport qu’elle venait de recevoir sur Intranet, concernant la radio que je venais de passer. Elle prit son téléphone, puis s’adressa au service concerné. Je crus comprendre que le radiologiste n’était pas satisfait de son travail, car madame Q avait répondu que l’on ne pouvait tout de même pas me faire passer un scanner tous les huit jours. Après avoir raccroché, elle s’adressa à moi, en me disant que les résultats ne montraient aucun signe de progression maligne. Je voulus bien la croire. Nous quittâmes notre interlocutrice, alors qu’elle nous avait précisé que notre prochaine rencontre serait calquée sur celle choisie par l’oncologue. A présent, il nous restait plus qu’une étape à franchir, avant de rentrer chez nous, le service des consultations et monsieur R  nous attendaient de pied ferme.      



Comme la Neva en hiver

sang glacé

 

Le pouvoir du mental sur le physique est une force mystérieuse, il est bon d’en ressentir les bénéfices. En ce lundi 21 juillet, je me démenais comme un diable et c’était bien ma volonté qui était à l’origine de tout cela. Mes pensées n’étaient orientées que dans un seul but, sortir de cette prison dorée certes, mais dans laquelle j’étais resté enchaîné tout le week-end.

Je ne peux pas dire que je trottais comme un petit lapin, mais la veille je ne pouvais pas mettre un pied devant l’autre, sans voir l’humanité tout entière vaciller sous mes yeux, et voilà que debout sur mes jambes, je m’apprêtais à retrouver ma très chère liberté.  

La luminosité du ciel me fit cligner les paupières, deux jours et demi d’enfermement m’avaient suffi pour me donner l’impression d’atterrir d’une autre planète. La polyclinique n’était pas bien loin, en deux temps trois mouvements, notre voiture fut garée dans un emplacement prévu à cet effet.

Le soleil à l’extérieur brillait de tous ses éclats, il devait faire chaud car les patients arrivaient aux consultations externes très légèrement vêtus. A l’inverse j’étais frigorifié, ma peau était chaude, mais le sang qui circulait dans mes veines ressemblait à la Neva au mois de décembre

Le docteur R remplaçait le cardiologue que j’avais l’habitude de rencontrer, j’eus très vite la certitude qu’il suppléait d’ailleurs pas mal de monde à cause des vacances.

Nous avions rendez-vous à quatorze heures, et ce fut précisément à cet instant qu’il partit déjeuner. Je ne pouvais pas lui reprocher de prendre un peu de repos, mais ce contretemps n’arrangeait guère mes affaires.  

Notre salle d’attente ne regorgeait pas de personnes, et le silence régnait un peu partout dans le service. Chantal avait prévu de la lecture, mais moi je n’avais pas envie de m’intéresser à quoique ce soit. J’essayai de poser ma tête sur le mur en glissant les fesses légèrement à l’avant de mon siège, mais mon cou me fit très mal, me rappelant que lui aussi avait besoin d’être bichonné, je compris donc que la sieste serait pour une autre fois.  

Il fallait faire preuve de patience, aussi en songeant à mon départ précipité du samedi, je m’encourageai à conserver mon calme, car le dénouement heureux était proche.

Le cardiologue avait mis une heure à se restaurer et sans doute aussi à se détendre, il y avait une seule patiente après moi dans la salle, je ne comprenais guère pourquoi il avait pris tant de retard le matin.

Je m’attendais à rencontrer un homme fatigué par une charge de travail trop lourde, il n’en fut rien. Le docteur R était au contraire quelqu’un d’affable, à l’écoute du patient. Chantal lui tendit le courrier que le généraliste nous avait confié, puis j’entamai pour la énième fois des explications que beaucoup trop de médecins et de spécialistes en tous genres avaient déjà entendus à mon goût. Je doutais en effet que les traitements soient efficaces puisqu’ils changeaient sans arrêt suivant l’humeur et la façon de soigner de chacun.

Je n’échappai pas à l’électrocardiogramme, plus poussé que celui que l’on m’avait effectué à l’hôpital, et les conclusions étaient plutôt rassurantes. Forcément mon cœur était toujours sage quand on lui demandait de ne pas l’être, et il piquait toujours ses colères lorsque je lui avais surtout rien demandé.

Compte-tenu du rapport du docteur C et de mes propres indications, il conclut qu’il fallait de nouveau changer de traitement. Il me prescrivit de l’Amiodarone en remplacement de tout ce qui avait pu m’être ordonné avant. Je voulais bien lui obéir, j’espérais simplement que cette troisième ou quatrième molécule, je ne savais plus très bien le nombre testé, serait la bonne pour que mon confort de vie en soit enfin amélioré.    

« Surtout pas du tout de soleil avec ce médicament. » M’avait-il dit, il fallait impérativement que je suive le conseil.

Lorsque nous sortîmes de son bureau, deux autres personnes avaient pris place dans la salle d’attente, je n’avais qu’une hâte quitter les lieux et rejoindre mes pénates.  



Rapports conflictuels

nourriture berk

 

En ce dimanche soir, alors que je n’attendais surtout pas la visite d’un médecin, une interne pénétra dans la chambre et s’adressa directement à moi.

« Monsieur Gautier ? »

« Oui c’est bien moi. »

« Bon j’ai reçu le bilan de votre prise de sang effectuée par l’équipe du matin, elle est normale, par conséquent, nous avons la confirmation qu’il n’y a pas lieu de s’alarmer. Difficile de savoir si vos vomissements sont à l’origine de telle ou de telle chose, l’essentiel c’est que nous ayons réussi à les stopper. Vous avez rendez-vous demain avec un cardiologue à la polyclinique je crois ? »

« Oui une date qui avait été prise sur ordre de mon généraliste, la dernière fois que je l’avais rencontré. »

« A quelle heure êtes-vous convoqué ? »

« Quatorze heures. »

« Bon nous maintenons  ce rendez-vous, je vais faire en sorte de signer votre bulletin de sortie, pour que vous puissiez vous rendre à l’heure à cette consultation. »

« J’ai demandé aussi que vous repreniez dès ce soir vos médicaments par voie orale. » 

« Est-ce que je vais encore garder ma perfusion toute la nuit ? »

« Non je vais demander à l’infirmière dès qu’elle sera disponible, de venir vous l’enlever. Avez-vous des questions à me poser ? »

« Je ne vois rien qui puisse me contrarier l’esprit. »

« Bon dans ce cas, je vous souhaite une bonne nuit. »

A l’inverse du déjeuner, je n’avais pas très envie de manger, mes rapports avec la nourriture restaient pour le moins conflictuels. Dans ce domaine  il fallait avoir aussi, ce que l’on peut appeler, une certaine forme de courage, donc avec un peu d’effort,  j’avais fini par prendre ma fourchette, dans l’espoir de ne pas ressentir la nausée tout de suite après  avoir vidé mon assiette. L’interne venait de me dire que j’allais rentrer à la maison,  je n’avais pas l’intention de la faire changer d’avis.

« Monsieur Gautier ! Je viens vous apporter vos médicaments du soir, et je vais en profiter pour vous retirer votre perfusion. »

 Les évènements continuaient à évoluer dans le sens que je le désirais. 

Je n’avais pas mis les pieds à terre, depuis le veille au matin, à présent que j’étais libéré de toutes contraintes, et que mon déplacement en serait facilité, je décidai de me rendre au toilette, plutôt que d’utiliser un urinal qui n’avait normalement plus lieu d’être. Il fallait me rendre à l’évidence j’étais beaucoup trop faible pour tenter le diable, par conséquent je m’inquiétai de savoir comment j’allais pouvoir tenir le coup, pour me rendre à la consultation du cardiologue.  

Une appréhension qu’il valait mieux chasser de mon esprit, si je voulais que ma nuit ne soit pas totalement blanche.

Mon voisin de chambre restait toujours aussi gentil, et toujours aussi discret. Il recevait régulièrement des appels téléphoniques, mais  n’avait reçu qu’une seule visite. Il était célibataire, et demeurait dans la région. Son état de santé se dégradait, et il n’espérait pas guérir de sitôt. Il souffrait d’une cirrhose du foie, c’était la raison pour laquelle son ventre était si gonflé. Nous avions tous les deux nos petites et nos grandes misères, je ne sus vraiment pas comment faire pour lui donner de l’espoir, alors que moi-même j’étais bien las de me battre.

Ce bruit particulier d’un liquide qui bout sur le feu me poursuivit toute la nuit, et au petit matin l’équipe de jour vint me déloger des bras d’Orphée pour contrôler mes constantes. Restait à venir le petit-déjeuner qui ne me faisait pas rêver, l’infirmière pour une dernière prise de sang dont je ne connaîtrais jamais les résultats, puis enfin l’attente de la libération promise.  

« Bonjour messieurs, nous venons refaire vos lits, enfin pas le vôtre, car je crois que vous partez, n’est-ce pas ? »

« J’espère que oui. »

Les deux femmes qui parlaient entre elles de problèmes internes, et qui ne s’occupaient plus de notre présence, ne laissèrent pas mes draps pour autant. Désormais il me fallait patienter dans un fauteuil, que je trouvais inconfortable. Sans aucun doute j’étais excessivement fatigué. J’avais même l’impression de ne pas avoir été autant épuisé depuis des lustres.

La télévision était un timide réconfort, car en ce lundi matin, à part des niaiseries sans intérêt, je ne trouvais aucunement matière à m’évader l’esprit.

J’avais grand besoin de faire ma toilette, mais là encore sans motivation il fallut me faire violence pour connaître enfin un peu de confort.



Un haut-lieu de villégiature

 

apnée

En dix ans de maladie j’avais passé plus de jours en milieux médicaux, qu’à l’hôtel durant mes soixante années de terrien. Je ne peux pas dire que je m’y habituais vraiment, mais puisqu’il fallait passer encore un week-end et plus si affinité à l’hôpital, autant ne pas se prendre la tête. Je ne peux pas dire non plus que je souffrais de quelque chose, j’étais simplement faible et sous-alimenté, depuis beaucoup trop de temps. J’étais parti à la hâte le matin, je n’avais donc ni lecture, ni mots fléchés pour me distraire. 

Depuis mon dernier passage l’équipement télévisuel s’était amélioré. Chaque malade de la chambre possédait son téléviseur qu’il ne pouvait entendre qu’avec un casque sur les oreilles. Je trouvais ainsi un bon moyen de m’isoler de cet environnement, je ne dirais pas hostile, mais qui avait un arrière-goût de déjà-vu.

J’avais coutume de dire que le cancer était un suppo de satin, et lorsque j’étais terriblement faible, comme c’était le cas, je ressentais en moi ce quelque chose d’indéfinissable, cette présence maligne qui n’avait pas décidé de me faire souffrir dans l’instant, mais qui n’oubliait pas de me signaler sa présence par des signes qui ne trompent pas. Me gaver de télévision à défaut d’autres moyens d’occuper mon temps, voilà qui m’aidait à faire semblant d’ignorer l’influence de mon ennemi.

Mon coup de grisou du matin avait encore bien affecté et bien perturbé ma famille, je m’en voulais terriblement de ne pas être en mesure de leur épargner mes épreuves. Pour l’heure le calme était encore une fois revenu, chacun de mes enfants devait avoir repris le cours de son existence, d’autant que leur mère avait rapporté dans ses bagages, des nouvelles plutôt rassurantes me concernant.

Si durant des semaines, je ne saurais dire combien exactement, je n’avais pas réussi à passer une journée sans avoir la nausée, sans avoir vomi, ou sans avoir avalé un repas correct, en moins de douze heures l’équipe médicale, qui s’occupait de moi, venait de rétablir la situation. Outre le petit en-cas que l’aide-soignante m’avait proposé en fin d’après-midi, j’avais enfilé la quasi-totalité de mon plateau repas, sans être barbouillé plus que ça. Il est vrai que l’on avait adapté le menu à ma situation, mais quand même l’établissement dans lequel j’avais tant rechigné à rentrer le matin même, était en train de gagner des points.

Mon voisin de chambre n’était pas un ronfleur, mais comme je n’ai décidément pas de chance, il souffrait d’une apnée sérieuse du sommeil, aussi devait-il être appareillé pendant la nuit. J’entendais donc en permanence un genre de bouillonnement continuel, qui devenait gênant si je voulais fixer mon attention dessus. Ce n’était pas pour moi une surprise, à chaque séjour en chambre double j’avais connu des désagréments de différentes  natures, je décidai donc de prendre une fois de plus mon mal en patience, en préservant mes nerfs qui avaient bien besoin de répit.

Avec en prime deux  passages des soins de nuit, dormir longtemps avait été bien difficile, néanmoins j’avais mon dimanche entier pour jouer le rôle de ‘’la belle au bois dormant’’ car sans aucun doute il y aurait bien peu de blouses blanches pour me réveiller, repos dominical oblige.

En fait j’étais en vacances, car le généraliste m’avait envoyé ici uniquement parce que j’avais besoin d’être perfusé, et surveillé, l’hospitalisation à domicile ayant été trop tardive à mettre en place. J’avais bon espoir de rentrer chez moi le plus rapidement possible, car il faut bien l’avouer la télévision n’était pas la panacée.  

Mon coéquipier était bien gentil, il n’était pas de naturel expansif, et j’avais cru comprendre que son affection l’entraînait dans un sommeil répétitif. Il ne fut d’ailleurs pas troublé par la présence de Chantal, ni par celle de mes enfants qui vinrent meubler mon ennui, une bonne partie de l’après-midi.

Odile et Patrice amis de longue date qui ne connaissaient rien du nouvel épisode de mon histoire sans fin, et qui avaient appris mon hospitalisation par mon fils cadet, vinrent également m’honorer de leur présence. De fil en aiguille, cette longue et ennuyeuse journée avait fini par se passer. De nouveau tout seul je repris mon activité favorite, les commentaires concernant  l’arrivée du tour de France. Il y avait à l’horizon une seconde nuit à subir dans ce haut-lieu de villégiature.  



La bête immonde

 

 

 

bête immonde

Dix ans de médicaments m’avaient profondément affecté le métabolisme, l’affection elle-même m’avait fait changer radicalement de personnalité, je ressentais cette maladie comme un démon qui avait pris possession de mon corps et de mon âme, plus rien autour du moi n’existait d’autre que ce maître du mal contre lequel j’avais de plus en plus de difficultés à lutter.

Lorsque je pouvais encore sortir de chez moi, je trouvais une arme efficace pour extirper de moi la bête immonde. Certes le cancer était encore là, pourtant je dénichais suffisamment de place dans mon esprit pour y redécouvrir tout ce qui peut faire la beauté du monde. A présent j’étais bien coincé, incapable de mettre un pied devant l’autre, ma maison était devenue ma prison.

Les huit jours qui suivirent le passage du généraliste, je ne fus rien d’autre qu’une loque, et malgré les bons soins que l’on voulait m’apporter, je continuais à vomir, à ne presque pas manger, et à me battre contre une fatigue qui ne voulait pas laisser un pouce de terrain. Le pire c’était cette arythmie cardiaque qui ne consentait pas non plus, à m’accorder la moindre pause, en m’infligeant ses assauts continuels. En un mois j’avais perdu 12 kg et je me refusais de regarder dans le miroir, mon corps décharné.

Le vendredi 18 juillet le docteur C dut revenir me rendre visite car j’avais atteint la limite du supportable. Il me proposa un nouveau traitement, mais son visage trahissait sa perplexité, d’ailleurs ses mots chuchotés à l’oreille de Chantal ne faisait que confirmer mon ressenti.

Le soir même alors que  par un effort surhumain, j’avais tenté de manger quelque chose, la nausée puis les vomissements reprirent que de plus belle. Au réveil le lendemain matin je n’étais absolument plus capable de faire quoique ce soit, sinon que de rester alité. Un coup de fil au cabinet médical suffit pour signer mon bulletin d’hospitalisation.    

Ne pouvant plus faire autrement que de me déplacer en fauteuil roulant, mon fils aîné était venu aider sa mère à me sortir de la maison,

Les urgences étaient celles que nous connaissons tous, c’est-à-dire qu’il ne faut pas être pressé. J’avais eu pourtant bon espoir, car j’avais été admis dans un box assez rapidement. Le médecin m’avait ausculté, une prise de sang était partie au laboratoire, il fallait attendre les résultats. Une infirmière vint me poser une perfusion, puis me déplaça dans le grand hall de réception des malades ou des blessés.

« Patientez ici un petit moment m’avait-elle dit. »

Le brancard sur lequel j’étais installé, avait la particularité d’être très inconfortable et dur au point qu’il aurait réveillé un individu pourtant passé au repos éternel. J’étais très mal, et surtout très énervé, j’avais envie de m’enfuir pas la grande porte afin d’oublier tout ça. Il n’est pas facile de revenir à la raison, lorsque l’on a perdu toute patience, et c’était mon cas. Allais-je devenir fou ? 

Arrivé à l’hôpital à dix heures, je n’avais intégré ma chambre qu’à seize heures, j’étais au bout du bout du rouleau.

Le simple fait de m’installer dans un lit douillé, m’apaisa le corps et l’esprit, je pouvais enfin souffler d’un périple qui n’avait que trop duré.

Chantal me laissa seul, bien fatiguée elle aussi de cette énième épreuve que le ciel de toute sa bonté nous offrait en cadeau.

J’étais à côté d’un homme d’une dizaine d’années plus vieux que moi, il semblait gentil et paisible, je craignais en effet les nuits dans une chambre à deux lits comme la peste.

L’interne de garde m’expliqua que la prise de sang n’avait rien révélé de grave, je souffrais très probablement d’une déshydratation, et surtout il fallait stopper ces vomissements récurrents pour que je puisse enfin me soigner correctement.    

« Je vais ordonner que l’on vous donne un anti vomitif, et votre hydrocortisone en perfusion. Pour tous les autres médicaments nous allons faire un break, car peut-être que votre corps réagi à un surdosage. Reposez-vous bien je reviendrais vous voir demain. »

Fermez les yeux, ne plus rien entendre, ne plus rien vouloir comprendre, je voulais désormais que l’on me fiche la paix.

« Vous n’avez rien avalé depuis ce matin ? » Une aide-soignante venait de rentrer pour s’occuper de mon sort.

J’avais envie de lui dire qu’il y avait plusieurs jours que je ne mangeais pas et que ça ne me manquait pas, mais je préférai faire l’effort de ma battre et d’accepter une petite collation, en attendant un repas léger le soir.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



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