Emancipation

Chacun de nous doit accepter un jour de devenir un homme. Cette citation s’appliquait à ma nouvelle situation. J’étais désormais tout seul face à mon destin, et j’imagine que personne de mes camarades ne m’enviait cette émancipation forcée. Je n’avais que seize ans et les pensées se bousculaient dans ma tête. Ma vie venait pour la seconde fois d’éclater en morceaux, et il me faudrait reconstituer le puzzle sans l’aide avisée de parents attentifs et aimants. Le destin m’accablait, mais me donnait également un chèque en blanc, à moi d’en être digne.

Tout était resté chez nous totalement figé depuis que maman s’en était allée, il m’appartenait à présent que mes chaînes étaient brisées de réveiller notre maison d’un trop long sommeil.

Mon père n’était plus qu’une étoile dans le ciel, j’étais triste mais pas accablé de chagrin, car paradoxalement sa mort était pour moi un apaisement. Il était désormais débarrassé de cette croix qui l’avait empêché de marcher pendant ces neuf dernières années. J’avais partagé au fond de mon cœur le poids de son chagrin, sans jamais avoir été en mesure de le soulager, aussi je me retrouvais moi aussi tout à coup délié de ce fardeau.

Extrait du livre de mes mémoires

J’avais reçu en échange de l’immense douleur qu’avait suscité en moi le décès de mon père, l’indépendance d’action, que d’ordinaire les us et coutumes n’accordent aux jeunes, qu’à l’âge de la majorité.

Handicapée physique de naissance, mon aïeule n’avait pas envie d’exercer une quelconque autorité sur ma personne. Elle n’en n’avait d’ailleurs ni la capacité corporelle, ni la capacité mentale.

En fait nous étions complémentaire l’un de l’autre, elle m’aidait à survivre en garantissant la partie matérielle et financière de mon existence. De mon côté j’étais sa tête et ses jambes, et ceux afin d’assurer le bon fonctionnement administratif de notre cohabitation.

Dans les premiers jours qui suivirent la sépulture de mon père, je pris l’initiative de surveiller, d’arroser et de ramasser les légumes de son jardin, afin que rien ne se perdre. Mon père aimait son potager, son travail méritait le respect, je considérais comme logique de poursuivre son œuvre jusqu’aux dernières récoltes de la saison, un hommage post mortem en l’occurrence.

Par contre, à l’automne, le terrain resterait en friche car je n’avais ni la passion, ni la motivation nécessaire pour préserver une telle surface de terres cultivables.

Je décidai cependant d’entretenir les parterres de fleurs qui se situaient dans les abords immédiats de notre champ de vision, c’est à dire dans l’enceinte de la cour au pied du grand cerisier, car tout laisser à l’abandon aurait été de l’inconvenance pour les gens du voisinage et un manque de goût préjudiciable à notre équilibre mental.

L’intérieur de notre maison était figé, depuis la disparition prématurée de ma mère. L’autorité parentale m’interdisait de modifier l’agencement des lieux. Il n’était pas dans l’ordre du jour de déplacer ou de remplacer un accessoire, ni d’ajouter sa touche personnelle dans les éléments du décor.

Ma toute nouvelle émancipation avait eu comme conséquence de chambouler totalement l’ordre établi, et de permettre à ma chambre de ressembler peu à peu à une chambre d’adolescent. En supprimant des objets qui rappelaient de vilains souvenirs, en rajoutant posters de mes idoles et ornements correspondants à mon style, j’avais donné à l’endroit le bain de jouvence dont il avait tant besoin.

L’acharnement que mon père manifestait à vouloir avancer à contre courant des modes, faisait qu’à cette époque où la tendance était d’avoir les cheveux longs, je me voyais passer régulièrement à la tondeuse. Je sortais toujours de chez le coiffeur, avec un sentiment d’humiliation, et avec la rage d’avoir subi quelques choses de contraire à ma volonté. Plus rien ne pouvait désormais m’empêcher de laisser pousser ma tignasse et je ne privai point de cette disponibilité.

De même que l’enfant et l’adulte avaient composé ma personnalité après le décès de ma mère, c’était à présent l’adulte ou l’adolescent qui s’exprimaient en moi en fonction du moment.



La fin d’une histoire

Ce dernier dimanche de juin de l’année mille neuf cent soixante dix ressemblait à n’importe quel autre dimanche. Je ne pouvais pas me douter qu’il marquerait un terme au second chapitre de ma vie.

L’année scolaire s’était achevé sur une bonne note, puisque mon passage en classe de seconde était confirmé et que j’avais en poche mon brevet d’étude du premier cycle (actuel brevet des collèges).

Nous avions assisté la veille, au mariage de mon cousin Daniel, qui en plus d’être le filleul de ma mère, avait aussi la particularité de s’entendre comme un frère avec mon père.

J’avais longtemps souffert du profond changement que le décès de maman avait provoqué dans les rapports que nous entretenions avec le reste de la famille. Rien ne serait jamais plus comme avant, mais grâce à différents évènements familiaux récents, j’étais rassuré sur le fait que papa, rétablissait petit à petit des contacts avec nos proches.

Pour l’heure, nous étions encore dans l’euphorie de la fête. Quoique un peu fatigué d’avoir trop dansé, il n’avait point négligé son petit tour dominical au café du coin,. Il passait maintenant l’après-midi à se reposer, avant qu’une nouvelle semaine de labeur ne commence.

Aucun indice ne me laissait présager du drame que je m’apprêtais à subir, nous passions la journée en toute quiétude, papa joyeux et parfaitement satisfait d’avoir assisté aux noces de son neveu, et moi la tête remplie de projets pour ses congés qui débutaient, et tout excité à l’idée de passer une seconde année en camp d’adolescent.

Le soir venu nous nous couchâmes sans plus d’échanges verbaux qu’à l’habitude, j’ignorais que le bonsoir de cette soirée là serait un adieu à jamais.

Extrait du livre de mes mémoires

 

Tandis que je dormais profondément , une voisine martelant à coups de poings mes volets, me réveilla brutalement. Elle vociférait des phrases inaudibles et je compris très vite que le pire était arrivé.

Mon père en se rendant à son travail s’était écroulé sur la place du village terrassé par une hémorragie interne. Une rupture de l’artère aorte était à l’origine du drame. Les pompiers prévenus, étaient arrivés sur les lieux, mais il était déjà trop tard car papa était décédé instantanément.

Mon premier réflexe fut d’alerter ma tante à l’étage. Après lui avoir donné de brèves et confuses explications, elle descendit précipitamment rejoindre mon aïeule.

La scène que j’avais vécu neuf ans auparavant se reproduisait. Sans vraiment savoir pourquoi il fallait encore et encore que je souffre à l’extrême. En état de profond traumatisme psychologique, je restais planté là, seul et abandonné de tous, entièrement cloîtré dans mon silence. Je passai ensuite le reste de la matinée chez ma tante, assis sur un chaise de la cuisine, entouré de mes cousines qui tentaient en vain d’établir le contact avec un individu qui n’était plus tout à fait moi.

Je ne sais plus si j’avais déjeuné, mais c’est peu probable.

Dans l’après midi je m’étais enfui, sans savoir si réellement on s’était inquiété de mon absence. J’avais marché et marché sans fin avec dans l’esprit l’idée de ne plus jamais rentrer à la maison.

Le rapatriement du corps à notre domicile, les soins prodigués par une infirmière sur la dépouille mortelle, la déclaration du décès en mairie, toutes les initiatives pour prévenir la famille, et le curé, furent accomplis sans ma présence.

Le premier soir de ma nouvelle vie était tombé et je me décidai difficilement à rentrer. Je découvris une cuisine pleine d’amis et de gens de la famille, tous remplis de compassions mais impuissants à trouver les mots, tant l’injustice était trop grande.

Mon oncle François m’ayant proposé le gîte et le couvert pour la nuit, je pris la décision de partir immédiatement, l’atmosphère de la maison étant beaucoup trop pesante pour mes nerfs à vifs.

Avant de quitter les lieux, il fallait que je regarde la mort en face afin d’apaiser mon esprit bien mal mené depuis ce début de journée. En penchant ma tête dans l’encadrement de la porte, j’aperçus subrepticement papa dans son sommeil éternel. Ma réaction excessivement brutale se manifesta par un mouvement de recul. Je sentis le froid envahir mon corps et j’eus le souffle coupé. Il aurait fallu que je pousse un cri, que j’éclate en sanglots, mais rien ne se produisit, je préférai m’échapper le plus vite possible.

J’avais sans doute passé une nuit de cauchemars, mais ma démarche de la veille ayant eu sur moi un effet d’électrochoc, il me fut plus facile en ce mardi matin de me rendre au chevet de mon père.

Je restais de longues heures assis et immobile, à regarder son visage et ses yeux fermés. La mort avait été longtemps son obsession , son désir de retrouver ma mère était désormais exaucé. Je lui en voulais tellement de me laissé seul, mon cœur saignait mais personne autour de moi ne voyait l’énorme plaie qui resterait béante jusqu’à ce que les années passant, elle ne se referme, laissant à défaut de guérison, la place à l’apaisement et à un semblant d’acceptation.

Les gens autour de moi s’afféraient à me sortir de mon mutisme, mais je répondais à leurs questions par des hochements de tête. De par cette attitude j’essayais de contrôler mes émotions, prohibant tous excès de sentiments. Il ne fallait pas tomber dans la folie.

J’avais de nouveau accepté le gîte et le couvert offert par mon oncle, mais la nuit ne m’avait toujours pas apporté l’apaisement dont j’avais expressément besoin. Le soleil se leva sur le troisième jour de ma nouvelle vie.

Nous étions le mercredi premier juillet, mon père devait être enterré dans la matinée et il me fallait revêtir mes plus beaux habits pour lui dire adieu. Et se fut devant son cercueil que je m’exécutai. La bière reposait sur deux tréteaux et était recouverte d’un drap blanc sur lequel des gerbes de fleurs et une plaque du souvenir avaient été placées. Ce fut l’instant le plus intense de mon recueillement, notre dernier moment d’intimité. La famille arrivait petit à petit, puis les cloches de mirent à sonner. Mes premières larmes coulèrent enfin sur mes joues, ma douleur semblait être en mesure de s’extérioriser.

La cérémonie m’avait paru trop courte, je redoutais la séparation définitive, j’étais tellement triste, tellement meurtri, tellement rempli de souffrance, le cauchemar allait-il s’arrêter ?

Je n’avais pas attendu la descente du cercueil dans la fosse avant de quitter les lieux, mais je n’avais pas pu éviter le regard attristé des gens ni leurs discours de condoléances auquel je n’avais pas la force de répondre même pas par des remerciements

A présent la journée s’achevait et le vide s’était fait petit à petit autour de moi. J’etais noyé dans le silence de la nuit.

Ma première décision d’adulte fut de dormir dans le lit sur lequel le matin même, mon père était encore allongé

Je n’avais pas d’autres choix que de prendre le train du temps qui passe et poursuivre seul mon chemin, au risque de me retrouver définitivement abandonné sur le quai.



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