Sorties nocturnes

Le combat que je menais depuis toujours, et qui m’imposait de fréquenter une société dans laquelle je ne me reconnaissais pas, entretenait en moi une sorte de malaise. Il faut dire que j’étais constamment intimidé en communauté et cet effort permanent, qui me faisait singer d’une manière fortement maladroite, ce que je n’étais pas vraiment, m’épuisait de telle sorte que mon désir de couper les ponts s’amplifiait au fil du temps. Vouloir disparaître dans l’anonymat des foules était dans mon esprit une ambition réjouissante en cette période excessivement difficile de ma vie. Secrètement enfouie dans un coin de mon cœur, ces pensées positives m’aidaient à ne pas rayer le mot espoir de mon dictionnaire.

Je ne reniais pas cette ambiance de petite bourgade dans laquelle j’avais évolué pendant toutes ces années, mais je me sentais de plus en plus étriqué dans cet univers. J’avais le pressentiment de passer à côté de milliers de choses, et j’avais une envie irrésistible de corriger mon ignorance. Ces idées envahissaient ma tête, jusqu’à en devenir une obsession.

Pierre était la seule personne avec laquelle j’entretenais encore une relation d’amitié durable. Sa longue convalescence était terminée et nous allions bientôt pouvoir reprendre nos activités, là ou son accident de chasse les avait quelques peu interrompues. Mais Pierrot n’avait pas à lui seul le pouvoir de combler cette sensation de vide qui me perturbait jusque dans la manière de me comporter. C’est dans ce contexte que je débutais en coulisses de ma vie mes premières escapades nocturnes qui me conduisirent irrémédiablement vers cet inconnu tant convoité.

Extrait de mes mémoires

Dans notre petit village tous nos agissements étaient contrôlés commentés et jugés par une population qui formait une grande communauté, chacun se sentant garant de la morale des autres membres du groupe. Le moindre faux pas était immédiatement repéré et signalé aux familles responsables, aussi devions nous obéir à une règle stricte qui nous limitait aux seules et uniques activités permises et acceptés par la bienséance. Pendant de trop longues années, je n’avais pas fait autres choses que de partager mon emploi du temps entre l’école, la messe dominicale et les après midi football, j’avais besoin d’élargir mon champ d’action.

Ma décision était prise, il fallait que je m’échappe le plus souvent possible de ce enfermement.

J’avais d’abord commencé timidement à arpenter les rues éclairées de la ville. Même si ce n’était pas une grande agglomération, j’appréciais de m’y sentir seul parmi de parfaits inconnus. Puis j’avais ensuite pénétrer pour la première fois à l’intérieur d’un bar de nuit et comme personne ne se préoccupait de mon âge, j’avais pris l’habitude de fréquenter ce même lieu sans y être jamais inquiété.

Ce fut durant l’une de ces nuits, que je fis la connaissance d’un barman tout droit arrivé de la capitale.



9 novembre 1970

Nous étions en septembre, les prémisses de l’automne se faisaient sentir car les arbres commençaient à perdre leurs premières feuilles. La mort de mon père avait définitivement brisé les chaînes de son autorité parentale. Pas un seul obstacle ne mettait désormais un frein à la soif de liberté, que j’éprouvais comme tout adolescent qui se respecte. Sans protection ni surveillance, j’aurais pu verser dans la délinquance, mais rien ni personne ne m’a dévié à cette époque de ma trajectoire. Certains diraient qu’un ange protecteur veillait sur moi, d’autres seraient convaincus qu’il n’était pas inscrit dans mes gênes de vouloir faire le mal. Moi je pense tout simplement qu’aucune vilaine histoire n’était écrite dans le livre de mon destin.

Vivre mon autonomie fut d’abord de me rendre le plus souvent possible au lycée par mes propres moyens, l’autocar restant une option pour les jours de mauvais temps. C’était sans regret que je ne retrouvais pas les élèves qui avaient composés ma classe de l’année précédente. L’établissement étaient de part sa taille largement plus imposant que mon ancien collège, mais j’étais totalement indifférent à la chose, car largement forgé par mes bouleversements familiaux, je considérais simplement que mon avenir en ce lieu, rajoutait une pierre de plus, à l’édification incertaine de ma nouvelle vie.

La grisaille de novembre se tinta cette année là de noir. Charles de Gaulle mourut en emportant avec lui un morceau de notre histoire. L’événement largement commenté par les journaux réveillèrent en moi le souvenir de ces jours heureux de ma prime enfance où quelquefois, on écoutait solennellement, retransmis sur notre vieille TSF, les discours percutants de notre libérateur. C’est par ce qualificatif que mes parents m’avaient instruit de son existence. L’eau avait coulé depuis sous les ponts, le modernisme avait envahi les maisons et la révolution de mai 68 avait été fatale au vieil homme.

Le trimestre s’écoulait paisiblement et favorablement au niveau des cours, j’obtenais d’excellentes notes, et je n’avais qu’un seul regret, que mon père ne soit pas là pour que je lui offre ce cadeau. Je n’avais jamais eu de pression durant toutes mes années collèges, car papa savait que je travaillais pour le mieux, ce n’était donc pas sa disparition qui faisait la différence, mais plutôt l’orientation professionnelle que mes cours avaient pris. J’aimais ce que nos professeurs nous enseignaient.

Extrait du livre de mes mémoires

Au lycée ma classe était entièrement reconstituée de nouveaux élèves venus d’horizons différents, et je ne connaissais personne. Par contre je retrouvais régulièrement dans la cour, une amie qui sans être de ma classe, avait été collégienne en même temps que moi, et Bernard qui habitait notre petit village.

Nous avions également sympathisé avec Yvelines, une fille un peu bizarre, mais diablement attachante. Nous formions un petite équipe fidèle. A chaque récréations, nous nous réunissions sous le préau de l’école où nos discussions sur tel ou tel sujet de l’actualité, nous refaisions le monde.

Les parents d’Annie possédaient une petite société de maçonnerie. Cette entreprise familiale qui employait une dizaine d’ouvriers, alimentait ses chantiers, en fabriquant elle même, les parpaings dont elle avait besoin pour mener à bien ses travaux. Une partie de cette production était vendue à des particuliers. Pour être utilisés, les parpaings devaient être décollés des moules dans lesquels ils avaient été coulés, puis disposés sur des palettes pour assurer leur transport. Ce travail de manutention avait souvent besoin de main d’œuvre au moment ou le personnel de l’entreprise était occupé à d’autres tâches. Ma camarade avait proposé ma candidature à ses parents pour assurer cette besogne pendant les vacances et les week-ends. Mes premiers contacts avec le monde du travail commencèrent donc par cet emploi qui ne demandait pas de qualification professionnelle, mais qui exigeait une grande résistance physique ainsi qu’une bonne robustesse d’esprit afin de supporter les gestes répétitifs et le côté rébarbatif du métier.

J’étais récompensé de mes efforts car mes patrons étaient plutôt gentils avec moi et m’accueillaient à leur table à l’heure du déjeuner, avec les mêmes égards que si j’avais été un invité de marque.

De plus je recevais en échange de ma collaboration, une petite rémunération qui me permettrait de moins dépendre de ma grand mère, car notre situation financière était des plus précaires.



Les démons de mes nuits

J’avais terminé mes années collège, des idées plein la tête pour occuper la période estivale qui commençait. A présent mon esprit troublé par les évènements, m’interdisait de penser. L’incertitude de l’avenir avait réveillé en moi des vieux démons qui hantaient mes nuits et mes crises d’angoisses s’étaient de nouveau manifestées.

J’étais dans ces moments là, habité par la souffrance, comme on est habité par le diable.

Entièrement obsédé par la maladie, je m’imaginais atteint de telle ou telle pathologie, m’interdisant de ce fait un sommeil réparateur. Je restais très souvent des heures entières assis sur le rebord de mon lit, le front perlant de sueurs, en essayant d’apaiser des palpitations cardiaques, causées par un de ces vilains cauchemars qui me faisaient me réveiller en sursaut. J’étais comme un petit enfant extrêmement vulnérable et il ne me restait que mon aïeule pour me consoler, non pas par des paroles, mais simplement par sa présence rassurante, et c’est en dernier recours que j’allais me glisser dans ses draps pour me blottir auprès d’elle, avant que la folie ne me rattrape.

Je connaissais un moyen d’échapper à ce terrible enfer, la prière n’ayant plus chez moi l’effet de réconfort escompté.

Je me battais depuis longtemps contre moi-même pour fuir cette solitude que j’aimais tellement mais qui à haute dose était aussi une prison néfaste à mon équilibre. Il fallait donc rompre avec cette mauvaise habitude et malgré mes réticences à affronter les regards et la compassion des autres, je me devais de partir en vacances, comme il était prévu de longue date.

Extrait de mes mémoires

Comme l’année précédente, des vacances au bénéfice de l’adolescence défavorisée, étaient organisées, par l’association des familles. Lors de mon inscription, qui datait du moi d’avril, il avait été précisé que le séjour s’effectuerait dans les Pyrénées Atlantiques. Malgré le deuil qui me frappait, j’avais décidé de ne pas remettre en cause ma participation à cette quinzaine de jours de détente, loin des soucis et des tracasseries du quotidien.

Nous avions piqué nos guitounes à proximité d’une grange désaffectée, sur un espace de verdure prêté par le municipalité du petit village, dans lequel nous allions passer notre séjour. Notre emploi du temps était établi sur le même principe que celui des années antérieures. Nous alternions périodes de randonnées, périodes d’ateliers créations, périodes de visites découvertes. Nos soirées se terminaient souvent par une veillée autour d’un feu de camp avec guitare sèche et chants collectifs.

La nostalgie de ma vie passée et l’incertitude de l’avenir m’avaient rendu mélancolique et j’avais beaucoup de mal à me débarrasser d’une certaine anxiété, bien que mes camarades rivalisaient en ingéniosité d’esprit pour rendre à ma jeunesse, le sourire et la joie de vivre auxquelles elle pouvait prétendre.

J’écrivais des lettres à ma grand-mère le plus souvent possible bien qu’elle ne soit pas restée toute seule, car nous avions adopté un chien, la semaine qui avait suivi la disparition de mon procréateur.

Mon père étant décédé l’année de mes seize ans, le conseil de famille dut se réunir auprès du tribunal d’instance de Cholet pour désigner un tuteur légal qui se substituerait à l’autorité parentale défaillante. Mes oncles et mes tantes ainsi que ma grand-mère composèrent ce conseil. Il fut décidé que mon aïeule deviendrait responsable de mon éducation, elle aurait également le devoir de subvenir à mes besoins. François, le frère de maman, aurait la charge en tant que cotuteur, de surveiller au bon fonctionnement des mesures adoptées. L’état m’accordait une pension d’orphelin de trois cent francs par trimestre jusqu’à ma majorité, et me dispensait du paiement de la cantine scolaire. Tout ceci n’était que théorique, car dans la pratique en dehors de la somme modique versée par l’état, il me fallait bien continuer à vivre en essayant de n’ importuner personne.

C’est dans ce contexte que je repris le chemin des cours à la rentrée de septembre en classe de seconde au lycée. Je continuais à faire le voyage en car lorsque la météo était incertaine, mais par soucis de liberté, j’utilisais de plus en plus ma motocyclette lorsque qu’il n’avait pas été prévu d’intempéries. Ma troisième vie petit à petit se mettait en place.



Soleil de juillet

Le soleil de juillet avait très vite fané les gerbes de fleurs déposées sur ce monticule de terre, qui recouvrait désormais pour l’éternité les corps de mes deux parents. Je me retrouvais là à constater l’implacable réalité, et je pensais à mon père qui neuf ans auparavant, m’avait conduit au même endroit. Le souvenir de sa main serrant fortement la mienne était encore tenace dans mon esprit. Bien plus que de longs discours, il m’avait par ce geste inoculé son immense chagrin, et je m’étais senti à cet instant précis investi d’une mission difficile, lui rendre la joie de vivre. Force était de constater que j’avais largement échoué dans ma fonction et j’éprouvais un réel soulagement de le savoir enfin en paix avec lui même.

Pour trop de malheurs, mes larmes s’étaient taries. Je me promettais de revenir au cimetière le plus souvent possible, mais je quittais les lieux sans exprimer d’émotions particulières. Je n’étais pas indifférent, mais simplement résigné, et s’il m’arrivait parfois de culpabiliser à l’idée de concevoir de tels sentiments, très vite je me remémorais le visage mélancolique de papa, et me confortais dans l’idée qu’il était à présent déchargé de son fardeau..

Cette nouvelle et difficile épreuve avait largement ébranlé mes convictions religieuses. Je ne comprenais pas l’acharnement du destin à vouloir m’imposer tant d’épreuves, et à présent, je n’avais plus confiance au créateur, pire je le craignais. J’étais en train de perdre mon guide spirituel, et je me sentais seul et perdu. Il me faudrait retrouver impérativement le chemin du refuge, mais comment sortir d’un tunnel aussi long et tellement ténébreux.

Il restait quelques bribes de ma vie antérieure auxquelles j’aurais aimé ancrer mon bateau , mais il s’avérait que mes appréhensions étaient fondées car le peu de points de repères dont je disposais encore, s’effaçaient de mon chemin au fur et à mesure que les mois avançaient, à commencer par mes cousines avec lesquelles j’avais partagé tant de moments de mon enfance et qui déménageraient prochainement vers d’autres horizons.

Extrait de mes mémoires

Nous vivions depuis tellement longtemps en famille que nous n’avions jamais songé mes cousines et moi pouvoir un jour être séparées . Cependant nos routes finirent par s’éloigner l’une de l’autre, au mois d’octobre de cette année soixante dix, lorsque le propriétaire de notre habitation encouragea Marie Berthe et Maurice à chercher un nouveau logement. Il souhaitait en effet entreprendre d’importants travaux de rénovation et installer sa fille et son gendre dans l’appartement restauré à la place de ses anciens locataires. Mon oncle et ma tante prirent la décision de faire construire une petite maison à Cholet qu’ils pourraient occuper avant la date limite fixée pour leur déménagement.

A la même période Maurice dut se battre contre un infarctus du myocarde qui avait failli lors d’une crise aiguë l’emporter, quelques mois après le décès de mon père. Ces anicroches avaient profondément métamorphosé les rapports entre nos deux familles. Leurs avenirs se dessinant vers un autre lieu, les épreuves et les inquiétudes suscitées par la maladie de leur géniteur, tous ces évènements avaient forgé les caractères de mes deux cousines et bouleverser leurs comportements.

A présent rien n’était plus comme avant et nos relations fraternelles resteraient ineffaçables dans nos mémoires, mais la page était tournée et définitivement tournée.



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