Soleil de juillet

Le soleil de juillet avait très vite fané les gerbes de fleurs déposées sur ce monticule de terre, qui recouvrait désormais pour l’éternité les corps de mes deux parents. Je me retrouvais là à constater l’implacable réalité, et je pensais à mon père qui neuf ans auparavant, m’avait conduit au même endroit. Le souvenir de sa main serrant fortement la mienne était encore tenace dans mon esprit. Bien plus que de longs discours, il m’avait par ce geste inoculé son immense chagrin, et je m’étais senti à cet instant précis investi d’une mission difficile, lui rendre la joie de vivre. Force était de constater que j’avais largement échoué dans ma fonction et j’éprouvais un réel soulagement de le savoir enfin en paix avec lui même.

Pour trop de malheurs, mes larmes s’étaient taries. Je me promettais de revenir au cimetière le plus souvent possible, mais je quittais les lieux sans exprimer d’émotions particulières. Je n’étais pas indifférent, mais simplement résigné, et s’il m’arrivait parfois de culpabiliser à l’idée de concevoir de tels sentiments, très vite je me remémorais le visage mélancolique de papa, et me confortais dans l’idée qu’il était à présent déchargé de son fardeau..

Cette nouvelle et difficile épreuve avait largement ébranlé mes convictions religieuses. Je ne comprenais pas l’acharnement du destin à vouloir m’imposer tant d’épreuves, et à présent, je n’avais plus confiance au créateur, pire je le craignais. J’étais en train de perdre mon guide spirituel, et je me sentais seul et perdu. Il me faudrait retrouver impérativement le chemin du refuge, mais comment sortir d’un tunnel aussi long et tellement ténébreux.

Il restait quelques bribes de ma vie antérieure auxquelles j’aurais aimé ancrer mon bateau , mais il s’avérait que mes appréhensions étaient fondées car le peu de points de repères dont je disposais encore, s’effaçaient de mon chemin au fur et à mesure que les mois avançaient, à commencer par mes cousines avec lesquelles j’avais partagé tant de moments de mon enfance et qui déménageraient prochainement vers d’autres horizons.

Extrait de mes mémoires

Nous vivions depuis tellement longtemps en famille que nous n’avions jamais songé mes cousines et moi pouvoir un jour être séparées . Cependant nos routes finirent par s’éloigner l’une de l’autre, au mois d’octobre de cette année soixante dix, lorsque le propriétaire de notre habitation encouragea Marie Berthe et Maurice à chercher un nouveau logement. Il souhaitait en effet entreprendre d’importants travaux de rénovation et installer sa fille et son gendre dans l’appartement restauré à la place de ses anciens locataires. Mon oncle et ma tante prirent la décision de faire construire une petite maison à Cholet qu’ils pourraient occuper avant la date limite fixée pour leur déménagement.

A la même période Maurice dut se battre contre un infarctus du myocarde qui avait failli lors d’une crise aiguë l’emporter, quelques mois après le décès de mon père. Ces anicroches avaient profondément métamorphosé les rapports entre nos deux familles. Leurs avenirs se dessinant vers un autre lieu, les épreuves et les inquiétudes suscitées par la maladie de leur géniteur, tous ces évènements avaient forgé les caractères de mes deux cousines et bouleverser leurs comportements.

A présent rien n’était plus comme avant et nos relations fraternelles resteraient ineffaçables dans nos mémoires, mais la page était tournée et définitivement tournée.



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