Dignité humaine

Nous approchions des beaux jours et j’étais assuré de travailler pendant mes vacances. Mes cousines avaient déménagé, emportant dans leurs valises beaucoup de souvenirs de note enfance. Nous avions fait un bout de chemin ensemble, mais le livre de notre histoire était achevé. L’appartement désormais vacant à l’étage, n’était plus qu’un vaste chantier. Je savais que mes rapports avec les nouveaux occupants ne seraient que pur politesse, rien à voir avec les dix années de ces précieux liens familiaux que le propriétaire avaient défaits en reprenant partiellement possession des lieux. Je savais que ces nouvelles conditions nous isoleraient grand-mère et moi, encore un peu plus du reste de cette société que nous tenions, sans doute par pudeur à l’écart de notre douloureux destin, mais j’étais loin de me douter de l’importance du chamboulement suscité, ni d’en mesurer encore les sombres conséquences.

Il était en effet prévu que la rénovation s’étendrait également à notre demeure sans qu’il soit à l’ordre du jour de financer chez nous des travaux de finition. Cette attitude était terriblement méprisante envers nous, mais nous étions plus qu’en état de faiblesse, et donc facilement influençables. Nous constatâmes le désastre sans avoir eu l’idée de réclamer le respect de nos droits. Impitoyable et sans remord, le propriétaire laissa notre cuisine en état de chantier et cette attitude indigne de la nature humaine reste encore à ce jour l’épisode le plus humiliant de mon existence.

 

Extrait du livre de mes mémoires

 

Aux alentours de mai ou de juin nos conditions de vie se dégradèrent encore un peu plus. Le propriétaire de la maison avait décidé d’installer les sanitaires et le coin douche aussi bien à l’étage, que dans notre propre logement.

Il fallait percer une ouverture dans le mur qui séparait notre cuisine du local dans laquelle les ouvriers effectueraient les travaux. Ce local qui faisait autrefois office de débarras, avait été libéré par la mon oncle lors de son déménagement. Il nous était désormais alloué, en échange de notre ancienne grange. Ce transfert partiel de location m’obligea à faire du tri parmi le bric-à-brac entreposé dans cette dépendance qui ne nous servait plus guère.

La modernisation de notre habitat aurait pu nous être profitable, mais le propriétaire n’avait pas jugé bon de mener les travaux jusqu’au bout et notre cuisine avait de ce fait, pris l’allure d’un chantier inachevé. La porte qui nous conduisait autrefois sur la cour avait été bouchée. La partie supérieure de notre vaisselier ne pouvait plus être montée, car le mur sur laquelle cette partie était autrefois fixées, était désormais traversé par une porte. Les deux pans de murs ayant fait l’objet de transformations, étaient tapissés de raccords de plâtre, et aucune peinture n’avait été refaite. Le tout n’était plus qu’un spectacle de désolation.

Le manque de respect de la dignité humaine que manifestait notre propriétaire envers nous, ne l’empêcha pas par la suite de nous humilier encore un peu plus. Il devina rapidement nos difficultés financières et craignit rapidement de ne pouvoir être payé. Pas une once de compassion ne l’aurait fait plier lorsqu’il s’agissait de récupérer son dû. Son courage le conduisit même à passer par un intermédiaire pour réclamer le montant de notre loyer et ce fut un proche de mon père qui fut choisi pour effectuer cette tâche ingrate.



Précarité pécuniaire

Mon état de santé ne cessait pas de se dégrader. Je souffrais continuellement de douleurs musculaires, mais aussi et surtout de maux de têtes qui me clouaient au lit dès que ma journée d’école s’achevait.

Mes conditions de vie n’étaient sans doute pas étrangères à cet état de fait.

En effet mes problèmes d’ordre psychologique ne m’exonéraient pas de mes soucis financiers, et l’année soixante et onze ne débutait pas sous les meilleurs hospices. Malgré l’allocation d’orphelin ainsi que la gratuité de la cantine scolaire auxquelles j’avais droit, l’argent que nous avions perçu à la mort de mon père et qui correspondait au capital décès était désormais dépensé.

En dehors de mes prestations, il nous restait pour vivre exclusivement la petite pension trimestrielle de retraite de ma grand-mère, majorée du montant du loyer versé par l’allocataire d’une petite maison située dans la ville voisine et dont nous étions propriétaire. Cette modeste rentrée d’argent nous aidait à payer notre propre loyer mais ne suffisait pas à nous sortir d’une situation trop souvent périlleuse. Nous avions malgré tout, la satisfaction de ne pas avoir de dettes.

La privation n’était pas pour moi une punition car je n’avais pas été élevé dans le désir du toujours plus. Ce trait de caractère me faisait percevoir l’abandon de la plupart de mes projets non pas comme un sacrifice, mais plutôt comme un effort nécessaire. Rien n’empêchait cependant notre lente descente aux enfers, et c’était de plus en plus le sentiment de honte qui prédominait face à cette précarité pécuniaire que je n’avais pas mérité de connaître.

 

Extrait du livre de mes mémoires

Le mois d’avril était le mois de mon anniversaire. Je n’avais jamais encore osé réunir mes amis, mais les nouvelles circonstances que furent le décès de mon père, ainsi que l’entrain avec laquelle j’avais transformé le décor intérieur de notre maison, me permirent d’envisager la possibilité d’un tel rassemblement. Il me fallut d’abord surmonter le sentiment de honte que la vétusté de notre demeure m’inspirait. La précarité est un état de fait qui donne toujours à celui qui en est victime l’impression d’être responsable de cette pauvreté et les sentiments qu’elle inspire ne sont pas toujours faciles à gérer. Néanmoins je réussi à vaincre mon appréhension et ma petite fête put se dérouler sans incident. J’étais satisfait d’avoir franchi ce pas, d’autant plus que j’avais été invité de nombreuses fois chez des amis et que je n’avais jamais pu rendre la pareille



Les meurtrissures du destin

Il pleuvait en ce début de janvier, l’eau ruisselait sur mon visage et sur mes cheveux mouillés, mais je ne sentais pas l’humidité pénétrer à l’intérieur de mes vêtements. Mon regard n’avait de cesse de fixer la petite plaque d’ardoise qui identifiait désormais la tombe de mes parents. Le décès de mon père avait mis mes nerfs à dure épreuve et mes muscles toujours terriblement contractés me faisaient souffrir à travers tout le corps. Je me sentais vieux.

Ma délivrance aurait très certainement pu venir par les larmes, mais je n’étais en mesure d’en verser une seule. Au contraire, rien dans mon attitude me donnait l’espoir d’un quelconque changement. Je restais impassible et froid sans savoir vraiment bien pourquoi il en était ainsi et pas autrement.

Ma présence en ce lieu de repos éternel m’apportait néanmoins un peu de cette nourriture spirituelle qui paradoxalement me manquait alors que je m’étais volontairement éloigné des églises. Je sentais comme une présence à l’intérieur de moi et je me surprenais de brefs moments à penser positivement en l’avenir.

Tout entier occupé à gérer mes propres tourments, je n’avais jusqu’à présent pas prêté attention à mon aïeule qui payait également très cher d’être née sur cette terre.

Extrait du livre de mes mémoires

De son côté mon aïeule ne cherchait pas à se libérer de cette tristesse qui l’envahissait tous les jours un peu plus. Son visage s’était débarrassé de toutes expressions en dehors de celle qui dénonce une profonde mélancolie de l’esprit.

Malgré les visites régulières de quelques membres de sa famille, elle était devenu taciturne et encore plus mystérieuse qu’avant. Son attitude parfois incohérente me faisait redouter un nouveau drame, et je n’avais de cesse de découvrir l’origine de ce comportement.

Cette situation évoluait de manière négative, et me préoccupait la pensée chaque jour un peu plus. J’avais tenté d’aider mon père à porter sa croix et j’étais supposé être libéré de ce fardeau depuis sa mort, mais je prenais conscience tout à coup que mon mal être venait du fait que grand-mère avait pris le relais de son fils et qu’il me faudrait désormais l’aider à supporter à son tour les meurtrissures de son destin.



Décembre

Le mois de décembre était désormais à l’affiche des calendriers, et l’hiver n’était pas en retard pour sa première offensive. J’abordais sereinement les vacances, car le trimestre s’était achevé pour moi sur un bilan plus que positif.

Le destin m’avait laissé un goût amer dans la bouche, et Noël que s’apprêtaient à célébrer la plupart des foyers, serait bientôt là pour accentuer la rancœur qui couvait en moi.

Je n’étais cependant pas encore suffisamment brisé, pour être insensible à la nativité, l’éducation que j’avais reçu de ma mère perdurait quelques part dans mon esprit, mais je savais que je passerais à côté de l’événement, en réponse à cette cruelle injustice qu’une soit disant volonté divine m’avait imposée sans que j’en sache réellement la raison.

Pour la première fois de mon existence la crèche et ses décorations resteraient dans leurs emballages. Quant aux manifestations religieuses, elle se dérouleraient sans ma présence.

La vie n’est pas que synonyme de défaites, elle peut aussi prendre des allures de victoires. Notre précarité financière ne nous permettant aucun écart, nous aurions cependant ma grand-mère et moi, un grand cadeau à nous offrir ce soir de réveillon, celui d’avoir trouvé l’argent nécessaire pour nous chauffer correctement pendant le reste de la saison.

Je n’en redouterais pas moins l’heure du coucher, car si il est vrai que j’aimais profondément ma solitude, je n’avais pas choisi celle qui me privait de mes parents, et n’ayant pas encore réalisé mon deuil, mon sommeil serait fortement perturbé, au regard de cette névrose qui n’avait de cesse de m’empoisonner la santé, depuis que papa nous avait quitté. Les larmes de soulagement de seraient hélas toujours pas au rendez-vous.

Extrait du livre de mes mémoires

Cholet était plus riche que nos petits villages de campagne, et la municipalité s’autorisait l’installation de quelques guirlandes électriques dans ses principales artères commerçantes. Les premiers supermarchés avaient vu le jour dans des quartiers extérieurs, mais il existait pour un temps encore deux grands magasins de type Samaritaine dans le centre ville. Un sapin géant trônait au milieu de la grand place, mais son ornementation était encore bien modeste au regard de ces débauches de lumières de notre vie moderne.

Mes escapades nocturnes me permettaient de constater le profond bouleversement qui était en train de s’opérer dans la société. La consommation de masse et le matérialisme s’affichaient à grand renfort de publicités, l’aspect profane de la fête prenait petit à petit le pas sur l’aspect religieux.

En m’arrêtant devant une devanture de magasin, j’observais la décoration réalisée à l’aide de vieux jouets des années cinquante, et je me souvins de cette discussion que j’avais eu avec ma mère lorsqu’elle était revenu de la ville et qu’elle m’avait raconté le père noël et son échoppe de jeux, c’était son dernier hiver, ce fut mes ultimes rêves de petit enfant.



Le monde de la nuit

Je ne sais pas encore aujourd’hui pourquoi cette intuition qui m’habitait depuis les prémices de l’adolescence, m’avait poussé à me retrouver seul au milieu de la ville, par cette nuit fraîche et humide d’octobre, mais je savais que je trouverais très probablement dans cet univers excitant et angoissant à la fois, un certain nombre de réponses à ma curiosité. Il m’avait fallu franchir cette porte de bar, pour constater effectivement que le monde ne s’arrêtait pas au pied d’un clocher d’église et qu’il était temps pour moi de concevoir mon existence, autrement que par procuration.

Extrait du livre de mes mémoires

Mon nouvel ami était de sept ans mon aîné, âgé de vingt trois ans il avait déjà vécu bien des aventures. Considéré par son entourage comme un marginal, il avait quitté la région pour exercer sa profession de barman en plein centre de la capitale.

A cette époque, l’idée même d’évoquer Paris me transportait dans un rêve. Rien ni personne n’aurait pu m’en défaire. Il me racontait son histoire et au fil du temps devenait la quintessence de mon imagination. Il avait déjà tellement vécu, et je n’étais jamais sorti de mon trou, très vite sa présence à mes côtés me fut indispensable, il devenait le moteur de mes ambitions. Il était l’allié qui venait m’ouvrir les portes de ma prison.

Pourtant la métropole n’avait pas été son paradis, mais je n’étais pas en mesure de le constater, car je flottais et je flotterai pour un bon moment encore sur un gros nuage blanc.

Surmenage, éloignement et manque d’affection l’avaient plongé dans une grave dépression, à l’issue de laquelle il s’était retrouvé sans travail et sans ressources.

Sa maladie avait contribué à un semblant de réconciliation avec les siens, ce qui lui avait permis de revenir dans la région et de retrouver la voie de la guérison.

Il avait ramené dans ses bagages des souvenirs de rencontres insolites. Un pianiste d’origine noire américaine, avait fait parti de ses amis. J’eus la chance de rencontrer ce musicien. Il avait également connu la faune qui hante les boîtes de nuit de la capitale et qui étaient pour la plupart des personnalités aussi originales que différentes. Une richesse de cultures, une diversité de modes de vies et de pensées, que nous ne risquions pas de connaître dans nos provinces, tant l’uniformité était grande.

Il avait appris la tolérance et le respect des différences. Il savait pour l’avoir vécu que la discrimination conduit à la marginalisation à la solitude et à la mort sociale de l’individu. Toute cette philosophie était la mienne depuis bien longtemps et j’étais bien heureux de pouvoir enfin la partager avec quelqu’un.

Outre son activité de barman la nuit, il était également employé à temps partiel chez un disquaire dans la journée. Sa compétence en matière de musique était indéniable et je profitais de ses connaissances pour enrichir les miennes.

Les semaines s’écoulant, il m’avait fait ce privilège de me présenter les rares amis qu’il possédait dans notre petite ville provinciale et j’avais été très rapidement transporté dans un cercle d’intellectuels aisés dont le mode d’existence se plaçait aux antipodes de ce que j’avais pu imaginé jusqu’à présent. J’avais été ravi de lui faire connaître mon acolyte de Pierrot, mais ne souhaitant pas mélanger mes deux univers je n’avais pas fait en sorte qu’une seconde rencontre soit organisée.



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