Le jour J

Ce printemps généreusement ensoleillé représentait pour moi la fin d’une histoire. L’heure de faire mes paquets était arrivée et je n’abordais pas cette nouvelle étape de ma vie sans appréhension. Je connaissais un peu l’environnement dans lequel j’allais prochainement évoluer, car la famille de mon père résidait à proximité de notre nouvelle demeure, mais mon état esprit était le même que celui que j’avais connu lorsque mes parents s’étaient extirpés du très rassurant cocon familial de ma naissance. Ce déménagement avait été la première expérience douloureuse de mon existence et j’en gardais au fond de moi une trace indélébile.

J’avais cette faculté de laisser aller mes yeux et mes pensées dans un ailleurs meilleur que celui dans lequel mon destin m’avait placé. Depuis toujours cet échappatoire me permettait d’oublier un temps donné l’âpreté de mon sort et par la même il contribuait à diminuer considérablement l’intensité de mon stress. Dans ce contexte d’indescriptible pagaille, où notre maison chamboulée de toutes parts, voyait ses pièces envahies par des montagnes de cartons, j’étais dénué de tous mes repères, et l’exercice devenait difficile, car la panique qui m’envahissait petit à petit, brouillait mes capacités de concentration. La réalité était plus forte que la fiction et je n’avais pas d’autres choix que de faire face à mes obligations en espérant que la tempête se calme rapidement.

Extrait du livre de mes mémoires

Bien que la société évoluait, un certain nombre de préjugés restaient fortement ancrés dans notre petite communauté villageoise et mon ardent désir de m’échapper de cette étouffante emprise restait toujours d’actualité. Néanmoins maintenant que j’étais au pied du mur, je me rendais compte qu’il n’était pas aussi facile de dire adieu à dix huit ans de mon existence. Je ne quittais pas cette grande famille de villageois sans en être marqué de son empreinte.

Loin de rogner mes origines, cette ruralité malgré ses imperfections demeurait au contraire dans ma mémoire comme l’héritage d’un mode de vie auquel j’avais participé, la source de bien des moments de plaisirs.

La date de notre départ étant fixée un week-end de début mai, il me fallut empaqueter linge, vaisselle et bibelots divers.

Par habitude de nous débrouiller seul, ou par pudeur et timidité nous n’avions pas fait appel à de l’aide extérieure, mais la tâche était trop lourde pour moi et la préparation du déménagement prenait beaucoup de retard.

La panique gagnait du terrain car je me sentais de plus en plus le besoin d’être guidé. Me reposer sur l’autorité d’un adulte aurait contribué à apaiser mon anxiété, j’avais brutalement envie d’être un simple adolescent.

Les miracles n’existent que dans les livres et ma requête ne fut pas exaucée pas plus que mes larmes que j’espéraient depuis si longtemps ne furent versées.

Le jour fatidique arriva, alors que toutes les conditions n’étaient pas réunies pour que le chargement des meubles et appareils ménagers se fassent dans de bonnes conditions.

La compassion n’étant pas le fort de certaines personnes, on me fit des remarques blessantes sur le travail qui n’avait pas été accompli. J’avais envie d’exprimer la révolte qui me brûlait les entrailles, mais je me tus, car il était inutile de montrer un désarroi que nul n’était en mesure de comprendre.

En dehors des gens de ma famille, Annie et le plus jeune des ouvriers de son père avec lequel j’avais sympathisé lorsque je travaillais à confectionner des palettes de parpaings, voulurent bien nous prêter main forte.

Finalement notre transfert s’était passé sans anicroches et après des semaines d’angoisse et de doute, la porte s’était refermée une fois de plus sur notre solitude. Le soir tombait et j’étais devenu un citadin.



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