Vacances aux Sables

Un an à présent que j’avais quitté le lycée, et j’avais signé mon contrat définitif le 31 octobre de l’année 1973. J’étais désormais titulaire de mon poste d’employé de bureau pour une somme de 1220 francs (186 euros) par mois.

La décision de m’octroyer le statut de soutien de famille et de me dispenser de mes obligations militaires n’avait pas porté préjudice au collègue qui avait été embauché pour me remplacer. Nous travaillions désormais côte à côte.

Ma période de congés annuels avait été fixée par ma hiérarchie pour le mois d’août. A l’époque les salariés d’une entreprise bénéficiaient de vingt jours de repos, souvent pris à la suite. La gauche n’était pas encore au pouvoir et la cinquième semaine pas encore instituée. Les sports d’hiver se démocratisaient mais n’avaient pas atteint le niveau de fréquentation que nous leur connaissons aujourd’hui.

Les circonstances avaient fait que la plupart des camarades avec lesquels j’avais passé de bons moments de ma vie, n’étaient plus que des anciennes fréquentations.

Jean-Noël seul rescapé de la bande et qui avait été mon acolyte durant l’été précédent, était à son tour parti effectuer son service militaire.

Depuis longtemps dans ma tête, je bâtissais le projet de m’en aller seul, à la découverte d’un pays étranger. Pour l’heure ma décision n’était pas encore tout à fait réalisable, faute de moyens financiers.

J’étais sur le point de tirer un trait sur des vacances à la mer, lorsqu’au hasard d’une discussion je pus de nouveau espérer organiser mon départ vers le soleil et les plages de sable fin.

Extrait du livre de mes mémoires

Pierrot navigant désormais seul de son côté, la réorganisation de mes loisirs au profit de nouvelles activités, m’avait donné l’occasion de reprendre contact avec Patrice dont les parents avaient été autrefois les amis intimes de mes père et mère. Elisabeth et Jean Pierre faisaient également partie du cercle de ces gens qui étaient disparus de mon horizon et que je redécouvrais depuis peu.

C’est dans ce contexte de nos retrouvailles, que nous décidâmes de nous rendre tous les quatre et pour une quinzaine de jours sur la côte Vendéenne. Du fait de mon expérience antérieure en matière de séjour dans une auberge de jeunesse, j’avais pu argumenter sur les avantages que ce genre d’hébergement pouvait nous apporter et j’avais convaincu le groupe d’adopter cette solution. Nous choisîmes les Sables d’Olonne comme lieu de résidence, et pour nous y conduire, l’auto stop comme moyen de locomotion.

Notre petit coin de paradis était situé à la périphérie de la ville dans un groupe scolaire provisoirement désaffecté. Cette école était constituée de plusieurs bâtiments en préfabriqués, les uns faisant office de dortoirs et les autres utilisés comme cuisine et salle de réfectoire. Enfin nous pouvions disposer de l’ensemble des infrastructures sportives ainsi que d’un bloc sanitaire annexe. Le principe de fonctionnement de ce refuge était identique à celui que j’avais connu l’année précédente et était fréquenté en majorité par de jeunes étudiants d’origine étrangère. Leur séjour ne durait généralement pas plus d’une semaine. La directrice de l’auberge n’était pas secondée. Elle ne devait compter que sur elle même pour faire face aux problèmes administratifs et garantir la sécurité et l’ordre moral de ce lieu d’accueil. En conséquence les animations à l’intérieur du camp étaient quasi inexistantes, ce qui avait pour conséquence de nous voir passer la plupart de nos nuits dans une boîte à la mode. Dans la journée, les conditions anticycloniques favorisaient le farniente. L’inactivité m’incitait à fumer de plus en plus, j’en étais à une étape de mon existence où ce défaut, loin de s’estomper, devenait un problème majeur pour ma santé. Ma consommation journalière oscillait entre un et deux paquets, j’allumais ma première cigarette avant le petit déjeuner du matin et éteignais mon dernier mégot tard dans la nuit. Je ne retrouvais pas dans cette auberge, l’ambiance et la convivialité qui avaient caractérisé mon séjour à Saint Jean de Monts. Les règles applicables à la communauté étaient connues et respectées de tous , cependant les relations humaines restaient très limités.

Nous avions sympathisé avec une alsacienne qui possédait une voiture et qui nous proposait souvent de l’accompagner. De mon côté et malgré quelques difficultés de communications, à cause essentiellement des barrières du langage, j’avais établi un contact avec deux garçons d’origine danoise. Ces rapports amicaux ne pouvaient être que furtifs, les deux routards n’étant que de passage. Le dimanche qui suivit notre arrivée, nous reçûmes la visite de quelques amis. Gaby et Odile faisaient partie du voyage, Chantal avait également pris place à bord de la 2ch Citroën qui avait conduit à bon port cette charmante équipe. Nous avions accueilli nos compères et entamé cette journée par une rapide visite des lieux, nous avions pris connaissance des derniers potins du village et occupé fort agréablement notre après-midi sur la plage, à profiter des rayons bienfaiteurs du soleil.

Dès mon retour à la vie active, il me fallut reprendre les rênes de la maison. Le jardin laissé à l’abandon exigeait que je me consacre un peu plus à son entretien. Mon chien privé d’exercices depuis beaucoup trop longtemps, requérait davantage d’attention. Quant à grand-mère, ses éternels difficultés de mobilités, réclamaient d’urgence que je me transforme en pédicure. Enfin les démarches administratives étant également de ma compétence, il me fallait régler les dossiers en cours avant qu’il ne soit trop tard.

 



La table des lois

La tolérance n’est pas le fort de notre humanité. Les gouvernements successifs n’ont de cesse de faire taire la haine, mais cette haine muselée par les différentes lois établies, attend patiemment au fond de sa tanière, et bien souvent de la manière la plus sournoise qu’il soit, le moment propice pour pouvoir enfin s’exprimer.

J’ai eu en 55 ans d’existence maintes occasions de le constater, et c’est la raison pour laquelle ma confiance en l’homme est bougrement limitée. Je ne crois pas non plus en sa volonté d’évoluer.

Cet état d’esprit était déjà le mien en ce début d’été ou ma vie bascula de nouveau, à cause d’une histoire sordide et du risque qui ‘était le d’être sali par cette affaire. Mon mal-être était tel que je ne pouvais plus affronter le regard des autres.

 

Extrait du livre de mes mémoires

Mon ami le barman ne se contrôlait plus , et se complaisait dans des excès de tous genres. Il ne protégeait pas non plus grand chose de sa vie privé et son inconduite l’avait rendu tristement célèbre dans une affaire à scandale qui n’avait pas défrayé la chronique, mais dont l’onde de choc avait sans doute éclaboussé sa famille. Je ne sortais pas non plus indemne de cette affaire, car ses agissements avaient semé le trouble dans l’esprit de mes amis sur la nature des relations que j’avais pu entretenir avec l’individu. Il n’était pas dans mon tempérament de pardonner, quand on m’a compromis, cet épisode mit donc un terme définitif à nos rencontres.

Malgré mon jeune âge, j’avais déjà affronté pas mal d’épreuves depuis ma naissance, et ce nouvel incident s’ajoutait à liste.

J’avais la certitude d’être quelqu’un d’honnête et pourtant la table des lois condamnait fermement une partie de moi. J’étais donc décidé de modifié en profondeur ma façon d’être, mais rompre irrémédiablement avec mon passé récent ne ferait pas taire les rumeurs. Je sais aujourd’hui que ces rumeurs n’étaient qu’une imagination de mon esprit, mais à l’époque j’étais beaucoup trop perturbé pour aboutir à un raisonnement cohérent.

Parce que je n’assumais pas mes actes, je détournais désormais le regard d’un passé qui m’avait pourtant incontestablement sauvé la vie. Je désirais effacer de ma mémoire ce milieu intellectuel pour lequel j’avais eu tant d’admiration, et ma crainte de rencontrer l’un de ses membres à chaque coin des rues devenait chez moi une obsession.

Parallèlement à cet épisode de ma vie, je prenais également de plus en plus de distances envers mon ami Pierrot. Il se complaisait définitivement dans un milieu d’individus, pour lequel je n’avais aucune attirance. Nous n’étions pas en mauvais terme, simplement nos chemins s’éloignaient naturellement l’un de l’autre. Notre belle histoire d’amitié avait duré de très longues années, elle était en train de s’éteindre chaque jour un peu plus.

Petit à petit, le vide s’effectuait donc autour de moi. Il restait pourtant pas bien loin de moi une amie d’enfance qui m’observait dans l’ombre et qui allait devenir très vite le pilier essentiel du reste de ma vie.



L’instant présent

Ma mère était morte en laissant dans mon cœur un vide affectif immense. Sa nièce à peine plus jeune qu’elle était ma marraine de baptême et depuis que j’étais en âge de prendre la plume, je n’avais jamais cessé de lui écrire. C’était pour moi un lien indispensable qui me rattachait à ma famille maternelle, à une époque ou mon père avait tendance à faire le vide autour de lui, en m’entraînant immanquablement dans ce retranchement.

De nombreux kilomètres nous séparaient, et cette correspondance soutenue nous permettait de nous tenir régulièrement informés, des évènements nouveaux, qui rythmaient les différentes périodes de nos existences

Elle s’était mariée dans la région parisienne et habitait désormais en Touraine. Mère de trois enfants, elle secondait son mari qui exerçait la profession de boulanger. Ils étaient propriétaires de leur commerce et le travail accaparait beaucoup de leur temps, nous avions peu l’occasion de nous rencontrer.

C’est à l’occasion de la profession de foi de leur fille, que je fus convié à me rendre à leur domicile. Mon cousin Patrick était aussi du voyage car il était également son filleul. Elle avait demandé à son frère de passer nous chercher car nous n’avions ni l’un ni l’autre une automobile.

L’événement était de grande importance, car il existait au fond de moi une affection particulière pour ma cousine. J’ignorais si ce sentiment était partagé, mais je savais que nos nombreux courriers échangés avaient fabriqué au fil du temps, une certaine complicité entre nous, et ce lien privilégié était empreint d’une pudeur et d’une discrétion que nul ne pouvait mettre en cause.

Cette affinité avait évidemment pris racine et s’était nourri du drame qu’avait été la disparition de ma mère, et du besoin qui était le mien de me sentir aimé. Je pense que ma cousine avait bien compris à ce moment là le rôle que le destin lui avait confié et elle l’avait jusqu’à présent correctement rempli.

J’étais donc excité à l’idée de retrouver ce seize juin celle que je considérais un peu comme une seconde mère, et nos joyeuses retrouvailles s’effectuèrent à l’image de ce qu’était notre corrélation c’est à dire sans effluve intempestive de sentiments. Je me satisfaisais simplement de profiter de l’instant présent.

Lorsque notre réunion familiale prit fin et qu’il fallu partir, je savais que je ne verrais pas ma marraine de sitôt, la vie était ainsi constituée de moments trop rares mais tellement précieux, qu’il fallait savourer pleinement avant d’affronter de nouveau les incertitudes du lendemain.

Je rentrai chez moi ressourcé et plein d’indulgence envers ce très pénible passé qui me collait encore et toujours à la peau.

Méditations

Il faut profiter du moment présent dans notre vie.
Car ce moment ne reviendra pas.
L’avenir sera meilleur ou pire.
Mais maintenant vous êtes là.

Regardez ce qui se passe ici.
Écoutez les sons du moment.
Respirez le parfum de la vie.
Et buvez en l’enchantement.



2 et 6 avril 1974

La radio avait interrompu la diffusion de ses programmes habituels et ne passait à l’antenne que des morceaux musicaux du répertoire classique. Je n’avais pas entendu parlé d’une grève, il devait donc se passer un événement important pour que les émissions quotidiennes soient annulées ainsi.

Mes questionnements furent de courte durée, car un flash d’information m’apprit qu’en ce mardi 2 avril de l’année mille neuf cent soixante quatorze, Georges Pompidou était mort. Notre chef d’état qui avait gouverné un pays dopé par une forte croissance, quittait ce monde en même temps qu’apparaissaient en France de graves difficultés économiques, liées évidemment à la politique internationale du moment. La nouvelle était d’autant plus brutale que l’état de santé du président de la république avait été soigneusement caché à la presse.

L’état d’effarement dans lequel cette annonce m’avait plongé fut de courte durée, car la réalité de la vie quotidienne me rappelait à l’ordre et il était temps pour moi de partir au travail.

Extrait du livre de mes mémoires

Georges Pompidou était décédé, les stations de radios avaient interrompu leurs émissions et en signe de deuil, émettaient en boucle des morceaux de musique classique, soulignant ainsi le côté solennel et historique de l’événement.

J’attendais toujours de savoir si ma demande de dispense adressée au service des armées par notre député maire allait aboutir. De la décision qui serait prise, dépendait mon inscription ou non dans un centre d’apprentissage à la conduite.

Je songeais à toutes ces années écoulées depuis le décès de mes parents. Les épreuves à répétition m’avaient vieillis prématurément l’esprit. Mon enfance et mon adolescence m’avaient été volées, et je n’avais de cesse de crier à l’injustice.

Dans ce contexte nous approchions de la date de mon vingtième anniversaire, l’événement avait un goût d’amertume, je n’avais plus réellement confiance en cette existence, qui prend pourtant parfois une tournure à laquelle on ne s’attend pas.

En ce samedi 6 avril, j’avais été de permanence à mon bureau comme il était dans mes obligations de le faire une fois par mois. La première des bonnes surprises de cette fin de semaine fut de retrouver ma grand-mère avenue Bonaparte alors que je m’apprêtais à récupérer ma motocyclette pour rentrer chez moi. Ma tante avec la complicité de sa famille, avait dressé la table et m’invitait à rester déjeuner pour souffler mes bougies. Hormis l’année de mes dix sept, on ne m’avait jamais fêté mon anniversaire. Ce geste aussi simple soit-il me donnait la sensation d’exister et ne manquait assurément pas de me faire plaisir.

Le second des imprévus heureux de la journée, m’attendait dans la boîte à lettre. Ma demande de dispense du service national était accordée. Le courrier avait été signé par le préfecture d’Angers, en date du 2 avril 1974. Les autorités compétentes avaient admis ma responsabilité en tant que soutien de famille auprès d’une personne handicapée.

Cette excellente nouvelle rayait d’un trait tous les différents déboires qui m’avaient passablement empoisonnés la vie depuis quelques temps.

Grand-mère de nature peu loquace et encore moins expansive, n’avait pas réagi à la lecture de la lettre, de la manière dont j’espérais, pourtant cette décision positive la concernait autant que moi. Je ne souhaitais pas garder ce grand bonheur pour nous seuls, et je savais un lieu, où trouver des personnes à mon écoute, aussi je me privai point de m’y rendre sur le champ.

Mon avenir immédiat se clarifiait et au fil des jours je me rendais compte à quel point l’attente de cette décision administrative avait pesé lourd sur mes épaules. Je n’avais plus mal à la tête et surtout mes insupportables maux de ventre avaient disparu.

C’est donc dans ce contexte particulier du moment que ma résolution de m’inscrire à l’auto école de mon quartier fut ferme et définitive.



Overdose

On fait avec, mais on ne s’habitue pas. Les ennuis de toutes sortes j’en avais ma dose et même une overdose. La tempête se calmait me laissant présager l’espoir d’une éclaircie, puis de nouveaux les nuages venaient assombrir ma vie me laissant peu d’espoir pour une sortie définitive du tunnel.

Je n’étais pas encore tout à fait remis des douleurs musculaire engendrées par le stress que l’incident de la chaudière avait provoqué sur moi, qu’une arête se coinçait de nouveau dans ma gorge.

Extrait du livre de mes mémoires

La note avait été salée mais nous avions récupéré le chauffage dans nos pièces, et nous pouvions espérer quelques économies, car le radoucissement du temps semblait durer.

La pluie ayant remplacé le gel, apporta à son tour son lot de calamités.

A la faveur d’une gouttière qui s’était produite je ne sais comment, l’eau de ruissellement de la cheminée extérieure s’infiltra dans la toiture, pénétrant le long du mur intérieur. L’humidité formait autour de l’orifice d’évacuation des fumées, une tâche jaunâtre. Un liquide ocre et très épais suintait et coulait le long du tuyau de raccordement à la chaudière, rajoutant à notre humble demeure un peu plus d’austérité.

Nous fîmes appel à un couvreur, qui n’effectua qu’une réparation de fortune, nous n’avions évidemment pas les moyens d’entreprendre des travaux de grande envergure. La zone affectée était en très mauvais état, il fallut attendre que le mur soit suffisamment sec pour masquer les dégâts avec des raccords de peinture, le résultat n’était pas brillant et ne faisait que rajouter à la modestie et à la décrépitude des lieux.

Je sortais de cette série d’épreuves considérablement irrité, et passablement agressif.

Comme à chaque période de crise aiguë, la maladie de la percussion m’envahissait l’esprit, j’avais la sensation que le monde entier s’était allié contre moi, pour me rendre la vie impossible.

Je ressassais sans arrêt dans ma tête la même constatation. Je ne trouvais personne dans ma vie qui soit en en mesure de comprendre ma nature sculptée, façonnée et nourrie à travers vingt années d’une vie mouvementée, marquée par des cris et des pleurs, par l’angoisse et la douleur, résultant de la série de drames qui m’avait frappé. Je souffrais d’un manque réel de compassion et d’une relative indifférence de la société envers ce destin injuste qui me collait à la peau. Je ne comprenais pas encore à l’époque que venir au monde, c’est d’avancer toujours et toujours sur le chemin, sans jamais perdre de temps de s’apitoyer sur son sort. Il ne faut pas atteindre des autres la solution et encore moins croire au miracle.

Pour l’heure j’en étais toujours à fulminer. Les gens de ma génération vivait leur insouciance, je les regardais sourire et profiter avec enthousiasme de la vie, comme on regarde un train qui passe mais que l’on ne prend pas.

Le temps apaise les esprits, et les travaux de restauration achevés, j’avais retrouvé comme toujours un brin de force, pour recoller les morceaux en attendant de pouvoir solidement me reconstruire



Très chère énergie

Comme je l’ai déjà mentionné maintes et maintes fois sur mes écrits, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, la société française n’avait eu de cesse de se transformer en profondeur. En une trentaine d’année la population ouvrière avait peu à peu accédé aux progrès. On était entré dans une société de consommation de masse. Les bouleversements permanents des conditions de vie avait changé les comportements, et notre société n’existait que par et pour l’argent, au détriment souvent des valeurs morales et de la solidarité humaine. Les pays producteurs de pétrole qui venaient de prendre conscience de leur puissance, détenait à présent les clés du pouvoir, et notre avenir immédiat dépendait de leur politique économique. La croissance prenait du plomb dans l’aile en ce début des années soixante dix, il était temps à présent de revenir à la raison. D’ailleurs la situation n’était pas dramatique car la grande majorité de la population française ne vivait pas dans la misère. Simplement il fallait réapprendre à faire des économies et notre gouvernement désireux de maîtriser le déficit commercial, s’employait à nous le faire savoir.

Cette crise ne me touchait pas réellement car je partais de rien et j’étais donc habitué à vivre plus que modestement. Je n’avais pas besoin que l’on m’apprenne à ne pas gaspiller, car j’en n’avais pas eu jusqu’à présent la possibilité.

Et pourtant ce début d’année ne débutait pas sous les meilleurs augures.

Extrait du livre de mes mémoires

 

L’hiver tenait ses promesses et les températures glaciaires n’incitaient pas à faire des économies d’énergie. Suite à diverses tentions géopolitiques, le prix au litre de l’or noire avait subi une augmentation considérable. Cependant au risque de mourir de froid, nous ne pouvions pas faire autrement que de remplir notre cuve et payer la facture adéquate, au détriment de notre pouvoir d’achat. Comme un malheur n’arrive jamais seul, nous dûmes en ce mois de janvier supporter un problème technique qui affecta fortement le bon fonctionnement de notre chaudière, entraînant dans sa lignée certains désagréments dans notre vie de tous les jours.

L’implosion eut lieu durant notre sommeil, un bruit sourd et bref contrastant fortement avec le silence de la nuit. Outre le fait que nous n’avions été réveillés en sursaut et que nous étions désormais sans chauffage, les dégâts provoqués par la panne étaient affligeants. Une fine pellicule de suie résultant de la combustion du fioul qui s’était petit à petit, mais naturellement accumulée depuis le début de la saison à l’intérieur de la chaudière, recouvrait à présent aussi bien les murs que l’ensemble du mobilier de la cuisine. Rien n’avait été épargné par l’incident, du plus petit bibelot décoratif accroché au mur, ou exposé sur une étagère, en passant par la plupart des éléments soigneusement rangés dans les placards, chaque objet était maculé d’une matière noire et poisseuse qu’un simple chiffon n’arrivait pas à faire partir, tant la substance incriminée avait le pouvoir de s’étaler comme du beurre sur un morceau de pain grillé ou du cirage sur une paire de chaussures.

La remise en état des lieux fut longue et excessivement délicate, et m’obligea à faire appel à de l’aide extérieure. L’eau très chaude additionnée d’un produit détergeant était venue à bout de la saleté collée sur les peintures murales. Le plafond avait subi quelques avaries, mais dans une moindre mesure, il fallait cependant envisager de le reblanchir. L’alcool à brûler semblait efficace pour le nettoyage des meubles et des carreaux. Enfin nous avions, à force de patience et d’obstination réussi à remettre en état, entre autres choses, ustensiles culinaires et divers pièces de la vaisselle, de manière à revenir à un situation quasi normale. La réparation de l’installation eut un coût qui vint alourdir un peu plus notre budget et comme le sort ne s’était pas encore assez acharné sur nous, une baisse importante des températures eut pour conséquence de geler le mazout dans notre cuve de stockage, qui se trouvait malheureusement à l’extérieur de la maison, nous privant ainsi pendant deux jours et pour la seconde fois de l’hiver, de notre précieux chauffage.

Je pouvais cependant remercier Dieu d’avoir attendu ma première année de vie active pour nous infliger ces désagréments , car nous n’aurions pas pu financièrement affronter la situation durant mes années lycée.



Devoir accompli

La pauvreté de la France en ressources naturelles se faisait durement sentir. Notre grave dépendance extérieure, particulièrement en matière de pétrole, faisait que nous subissions de plein fouet la politique des pays de l’OPEP.

L’essor économique des années soixante avait permis aux milieux ouvriers et paysans de sortir de la précarité, mais après avoir dépensé sans compter, l’heure était aux économies et pour la première fois le gouvernement incitait les français à maîtriser leurs dépenses d’énergies.

Pour l’heure le message n’était pas encore tout à fait passé, et notre ville s’apprêtait à célébrer les fêtes de fin d’année. Les guirlandes lumineuses et le sapin géant scintillaient de milles feux, égayant le regards des passants plutôt démoralisés dans le perspective de devoir débourser beaucoup d’argent pour réjouir les familles en cette période très inflationniste de notre histoire.

Moi, les problèmes de trésorerie je connaissais, j’étais même dans la partie basse de l’échelle pour ce qui était du niveau de vie des français, sans avoir néanmoins connu la grande pauvreté. J’avais pris l’habitude de ne pas considérer Noël comme une source de dépenses essentielles ni incontournables, je n’avais donc aucune compassion pour ces restrictions que les ménages s’apprêtaient à adopter dans leur budget de fin d’année, parce que dans ce domaine j’avais le vécu et donc les compétences nécessaires pour montrer l’exemple.  

Extrait du livre de mes mémoires

Jean-Noël qui habitait toujours dans notre village natal, m’avait contacté. Pour lui, la veillée de Noël se déroulait cette année là en l’absence inaccoutumée de ses frères et sœurs, aussi avec l’accord de ses parents, m’avait-il invité à partager leur soirée.

J’avais accepté pour lui faire plaisir mais en réalité j’aurais aimé ne pas abandonner ma grand-mère dans des moments pareils.

Je ne voulais pas que cette petite réunion s’éternise, aussi après avoir effectuer quelques parties de cartes et bu un chocolat chaud, j’avais pris congés de mes invitants.

J’avais trouvé le chemin du retour lugubre et glacial. Le brouillard humidifiait mes vêtements, je ne sentais plus mes doigts gelés sur ma motocyclette qui à défaut de m’apporter le confort idéal, me procurait néanmoins le moyen de vivre décemment ma liberté.

Il me fallait bien du courage pour me mortifier le corps de telle manière, mais je le faisais par compassion .

Mon aïeule était endormie dans la chambre d’à côté, avec notre chienne couchée au pied de son lit. Les voisins devaient être partis car le silence envahissait l’espace.

Je retrouvai la chaleur de mes draps et m’endormis avec la satisfaction du devoir accompli



Amitié faiblissante

La guerre n’avait duré que 18 jours et s’achevait en ce mercredi 24 octobre. J’appris par mes collègues, la nouvelle d’un probable cessé le feu en montant dans la navette. L’inquiétude laissa subitement la place à l’indifférence, car j’étais pour l’heure davantage préoccupé par mes vêtements trempés que j’allais devoir garder toute la journée.

Un déluge de pluie s’était abattu sur moi alors que j’effectuais mon trajet en deux roues à destination de l’avenue Bonaparte, lieu de ma prise en charge par le véhicule de l’entreprise.

Tant pis si les journaux nous annonçaient la crise pétrolière et la voiture comme l’achat d’un produit de luxe, mais j’envisageais sérieusement de passer mon permis de conduire.

Mes craintes étaient fondées, car j’avais attrapé froid. Ma semaine s’était achevée péniblement. A présent j’étais pris d’un accès de fièvre, il me fallait garder le lit et renoncer à mes sorties du week-end.

Enfermé dans la solitude de ma chambre, j’écoutais sous mes couvertures, Mozart en musique de fond et faisais le point sur les récentes évolutions de mes relations avec mes proches amis.

Extrait du livre de mes mémoires

Je trouvais dans ma récente indépendance financière, matière à combler mes nombreuses années de frustration. Cinéma, musique, lecture, excentricités vestimentaires appartenaient à la panoplie des plaisirs que je m’accordais.

Pour assouvir mes envies, j’avais donc repris mes flâneries en centre ville, et ce fut au cours de l’une de ces escapades que ma route croisa de nouveau celle de mon ami le barman.

Je n’avais pas eu de ses nouvelles, depuis son mariage surprise, mais nous avions profité de cette rencontre pour renouer contact.

Il était redevenu célibataire après avoir divorcé quelques temps auparavant. Il était désormais père d’une petite fille dont il n’avait la garde qu’un week-end sur deux. Nos rapports avaient changé, j’étais dorénavant beaucoup plus distant, cependant j’éprouvais toujours de la sympathie pour le personnage, j’avais donc accepté de lui rendre visite car il souhaitait me présenter son enfant.

Nos rencontres régulières s’effectuaient systématiquement dans un cadre élargi à l’ensemble de nos amis respectifs, la complicité d’autrefois n’existait plus.

Pierrot malgré ses trois années de plus que moi, n’avait pas changé d’un pouce. Il était resté naïf et même parfois très enfantin dans ses comportements. Ce caractère enjoué contrastait avec ma propre personnalité. Ne dit-on pas que les opposés s’attirent ?

J’avais beaucoup aimé l’être et nous avions été très intimes, mes nos différences de tempéraments s’accentuaient de plus en plus vite. Je vieillissais et lui se complaisait dans l’univers des adolescents.

Depuis quelques temps, il sympathisait avec une bande d’individus envers laquelle je ne sentais aucune affinité. Du coup j’avais la désagréable impression de ne pas être à ma place au sein de cette équipe et j’éprouvais de moins en moins de plaisir à sortir le week-end.

De mes camarades avec lesquels j’avais passé plusieurs de mes vacances, il ne restait que Jean-Noël qui n’avait pas encore rejoint le corps d’armée dans lequel il était affecté. Une unité de chars de combat implantée dans un département de l’est de la France.

Quant à moi j’attendais de savoir si mon courrier adressé à notre député allait porter ses fruits.



Yom Kippour

Cette fois, ce n’était pas un drame familial qui était la cause du chamboulement considérable qui s’opérait dans ma vie, mais bien ma toute jeune insertion dans le monde du travail. Mon échec à l’examen du baccalauréat n’était que le cadet de mes soucis, l’important pour moi étant de prendre mes marques en tant qu’employé au sein de l’entreprise qui m’avait fait confiance en me signant ce précieux contrat d’essai. J’avais trois mois pour prouver mes compétences et alors que l’automne s’installait, j’abordais la dernière ligne droite, avant que mon sort ne soit définitivement scellé.

Ma peur irrationnelle et majeure de connaître la guerre n’était pas qu’une phobie passagère de mon enfance, car mes tourments réapparaissaient à chaque fois que l’actualité internationale m’en donnait l’occasion.

Je connaissais le témoignage effrayant de ceux qui avaient connu les deux grandes guerres mondiales, mais je n’avais que peu d’échos de la guerre d’Algérie. En revanche mon adolescence avait été profondément marqué par le conflit meurtrier du Vietnam qui perdurait et j’avais tremblé à l’annonce de l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes russes en soixante huit, ainsi qu’en soixante sept lors de la guerre israélo-arabe des six jours.

En ce mois d’octobre c’était de nouveau le proche orient qui faisait la une de l’actualité et qui alimentait la plupart des conversations. L’événement risquait de raviver les tensions entre les superpuissances en menaçant gravement l’équilibre mondial.

Je suivais fébrilement mais assidûment l’évolution sur le terrain des forces en présence, grâce à mon nouveau téléviseur.

 

Extrait du livre de mes mémoires

L’humiliation infligée aux pays arabes par l’armée israélienne lors de la guerre des six jours n’avait de cesse d’alimenter les rancœurs, d’autant qu’à l’issue du conflit, le désert du Sinaï, le plateau de Golan et la Cisjordanie étaient occupés.

Le vif désir de vengeance constituait un danger permanent et la région toute entière était une poudrière qui donnait bien du fil à retordre à la communauté internationale.

L’attaque eut lieu le 6 octobre simultanément dans la péninsule du Sinaï et sur le plateau du Golan, le jour même de Yom Kippour (fête religieuse juive).

La coalition égypto-syrienne profita de l’effet de surprise pour avancer rapidement en territoire ennemi, mais la tendance s’inversa au bout de deux jours.

Il est évident que l’aide militaire américaine fut décisive dans la nouvelle victoire remportée par Israël, mais cette ingérence américaine amena des représailles économiques de la part des pays arabes détenteurs de la plus importante réserve mondiale de pétrole qui décidèrent de réduire leur production et d’augmenter de 70% le prix du baril.

Le choc pétrolier sonnait le glas d’une énergie bon marché et également la fin d’une croissance immodérée de l’économie mondiale. Le niveau de vie des familles allait également marquer le pas face aux nombreux problèmes économiques qui s’en suivirent.

 



Autonomie mon amie

En ce mois d’août, la ville était désertée par ses habitants qui avaient pris temporairement le chemin de l’exode en quête d’un peu de repos vers un quelconque lieu de villégiature.

L’essor économique dont nous avions assisté à la naissance au début des années soixante continuaient sa progression et les ménages pour la plupart matériellement équipés , consacraient désormais un peu plus des dépenses à leurs plaisirs, et un peu moins à la solidarité humaine.

Le matérialisme et l’individualisme étaient des comportements qui évoluaient dans les mêmes proportions, c’est ainsi que de moins en moins d’individus pensaient à une qualité de vie et un bonheur atteints autrement que par le biais de l’argent.

Je ne faisais pas exception à la règle car ayant connu le désengagement des autres à mon égard et la manque évident de moyens financiers, je m’apprêtais à imiter la plupart de mes concitoyens.

Extrait du livre de mes mémoires

Mon réveil me tira des bras de Morphée à six heures du matin, ce mercredi premier août mille neuf cent soixante treize, signifiant ainsi pour moi l’instant crucial d’un nouveau départ dans la vie.

Mon contrat stipulait qu’il serait mis à mon service un transport gratuit. La fourgonnette était conduite par un membre du personnel qui avant de quitter la ville devait effectuer un circuit régulier afin d’embarquer plusieurs de ces collègues

L’itinéraire emprunté par la navette passait par l’avenue Bonaparte, lieu de résidence de la famille de ma grand-mère. Deux kilomètres séparaient mon domicile de mon secteur de prise en charge. Je n’avais pas un autre choix que d’utiliser ma motocyclette pour me rendre à ce point de rencontre. Il me restait le problème de stationner l’engin en toute sécurité. Ce fut mon oncle qui trouva la solution en me proposant d’héberger dans son garage ce véhicule tout à la fois précieux et encombrant. L’essentiel étant désormais correctement ficelé, je pouvais débuter ma carrière professionnelle dans des conditions raisonnables.

L’entreprise venait d’inaugurer la construction d’une tour à deux étages. Mon bureau était situé au rez-de-chaussée, le second étage était encore inoccupé mais conçu dans la perspective d’un accroissement de l’activité

Affecté au service facturation mon rôle fut dans un premier temps de taxer les récépissés de transport. Je fus ensuite muté au poste de contrôleur de trafic afin de recenser la totalité des expéditions effectuées dans le mois. Il s’agissait de ne pas oublier d’établir certaines factures. Mon acclimatation fut rapide et ma motivation d’autant plus grande qu’un salaire m’attendait à la fin de chaque mois.

Cette rémunération régulière, indispensable à mon autonomie financière, modifiait tous les jours un peu plus mes conditions d’existence.

Mon emploi du temps était à présent bien rodé et mes huit heures quotidiennes de travail, ponctuées par mes différents trajets, ne présentaient pas dans mon organisation journalière de difficultés particulières. Le midi je ne rentrais pas chez moi, car je déjeunais sur place dans un restaurant local. Le soir je ne regagnais jamais mon domicile sans avoir au préalablement salué mon oncle et sa famille.



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