Devoir accompli

La pauvreté de la France en ressources naturelles se faisait durement sentir. Notre grave dépendance extérieure, particulièrement en matière de pétrole, faisait que nous subissions de plein fouet la politique des pays de l’OPEP.

L’essor économique des années soixante avait permis aux milieux ouvriers et paysans de sortir de la précarité, mais après avoir dépensé sans compter, l’heure était aux économies et pour la première fois le gouvernement incitait les français à maîtriser leurs dépenses d’énergies.

Pour l’heure le message n’était pas encore tout à fait passé, et notre ville s’apprêtait à célébrer les fêtes de fin d’année. Les guirlandes lumineuses et le sapin géant scintillaient de milles feux, égayant le regards des passants plutôt démoralisés dans le perspective de devoir débourser beaucoup d’argent pour réjouir les familles en cette période très inflationniste de notre histoire.

Moi, les problèmes de trésorerie je connaissais, j’étais même dans la partie basse de l’échelle pour ce qui était du niveau de vie des français, sans avoir néanmoins connu la grande pauvreté. J’avais pris l’habitude de ne pas considérer Noël comme une source de dépenses essentielles ni incontournables, je n’avais donc aucune compassion pour ces restrictions que les ménages s’apprêtaient à adopter dans leur budget de fin d’année, parce que dans ce domaine j’avais le vécu et donc les compétences nécessaires pour montrer l’exemple.  

Extrait du livre de mes mémoires

Jean-Noël qui habitait toujours dans notre village natal, m’avait contacté. Pour lui, la veillée de Noël se déroulait cette année là en l’absence inaccoutumée de ses frères et sœurs, aussi avec l’accord de ses parents, m’avait-il invité à partager leur soirée.

J’avais accepté pour lui faire plaisir mais en réalité j’aurais aimé ne pas abandonner ma grand-mère dans des moments pareils.

Je ne voulais pas que cette petite réunion s’éternise, aussi après avoir effectuer quelques parties de cartes et bu un chocolat chaud, j’avais pris congés de mes invitants.

J’avais trouvé le chemin du retour lugubre et glacial. Le brouillard humidifiait mes vêtements, je ne sentais plus mes doigts gelés sur ma motocyclette qui à défaut de m’apporter le confort idéal, me procurait néanmoins le moyen de vivre décemment ma liberté.

Il me fallait bien du courage pour me mortifier le corps de telle manière, mais je le faisais par compassion .

Mon aïeule était endormie dans la chambre d’à côté, avec notre chienne couchée au pied de son lit. Les voisins devaient être partis car le silence envahissait l’espace.

Je retrouvai la chaleur de mes draps et m’endormis avec la satisfaction du devoir accompli



Amitié faiblissante

La guerre n’avait duré que 18 jours et s’achevait en ce mercredi 24 octobre. J’appris par mes collègues, la nouvelle d’un probable cessé le feu en montant dans la navette. L’inquiétude laissa subitement la place à l’indifférence, car j’étais pour l’heure davantage préoccupé par mes vêtements trempés que j’allais devoir garder toute la journée.

Un déluge de pluie s’était abattu sur moi alors que j’effectuais mon trajet en deux roues à destination de l’avenue Bonaparte, lieu de ma prise en charge par le véhicule de l’entreprise.

Tant pis si les journaux nous annonçaient la crise pétrolière et la voiture comme l’achat d’un produit de luxe, mais j’envisageais sérieusement de passer mon permis de conduire.

Mes craintes étaient fondées, car j’avais attrapé froid. Ma semaine s’était achevée péniblement. A présent j’étais pris d’un accès de fièvre, il me fallait garder le lit et renoncer à mes sorties du week-end.

Enfermé dans la solitude de ma chambre, j’écoutais sous mes couvertures, Mozart en musique de fond et faisais le point sur les récentes évolutions de mes relations avec mes proches amis.

Extrait du livre de mes mémoires

Je trouvais dans ma récente indépendance financière, matière à combler mes nombreuses années de frustration. Cinéma, musique, lecture, excentricités vestimentaires appartenaient à la panoplie des plaisirs que je m’accordais.

Pour assouvir mes envies, j’avais donc repris mes flâneries en centre ville, et ce fut au cours de l’une de ces escapades que ma route croisa de nouveau celle de mon ami le barman.

Je n’avais pas eu de ses nouvelles, depuis son mariage surprise, mais nous avions profité de cette rencontre pour renouer contact.

Il était redevenu célibataire après avoir divorcé quelques temps auparavant. Il était désormais père d’une petite fille dont il n’avait la garde qu’un week-end sur deux. Nos rapports avaient changé, j’étais dorénavant beaucoup plus distant, cependant j’éprouvais toujours de la sympathie pour le personnage, j’avais donc accepté de lui rendre visite car il souhaitait me présenter son enfant.

Nos rencontres régulières s’effectuaient systématiquement dans un cadre élargi à l’ensemble de nos amis respectifs, la complicité d’autrefois n’existait plus.

Pierrot malgré ses trois années de plus que moi, n’avait pas changé d’un pouce. Il était resté naïf et même parfois très enfantin dans ses comportements. Ce caractère enjoué contrastait avec ma propre personnalité. Ne dit-on pas que les opposés s’attirent ?

J’avais beaucoup aimé l’être et nous avions été très intimes, mes nos différences de tempéraments s’accentuaient de plus en plus vite. Je vieillissais et lui se complaisait dans l’univers des adolescents.

Depuis quelques temps, il sympathisait avec une bande d’individus envers laquelle je ne sentais aucune affinité. Du coup j’avais la désagréable impression de ne pas être à ma place au sein de cette équipe et j’éprouvais de moins en moins de plaisir à sortir le week-end.

De mes camarades avec lesquels j’avais passé plusieurs de mes vacances, il ne restait que Jean-Noël qui n’avait pas encore rejoint le corps d’armée dans lequel il était affecté. Une unité de chars de combat implantée dans un département de l’est de la France.

Quant à moi j’attendais de savoir si mon courrier adressé à notre député allait porter ses fruits.



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