Objet précieux

Tel un objet précieux, que l’on dépose discrètement dans un coffre-fort, pour le préserver de la convoitise humaine, je prenais le soin de dissimuler une partie de ma vie au regard inquisiteur d’une société qui s’émancipait peu à peu de presque deux millénaires d’un sectarisme religieux sans faille. Notre monde bougeait, mais il n’était pas encore totalement engagé sur la voie de la tolérance. Cette notion était d’ailleurs très peu ancrée dans les esprits, et la route serait longue avant de constater un semblant d’amélioration, semblant d’amélioration obtenu grâce à une multitude de lois votées par nos gouvernements successifs.

Les remous provoqués par l’insouciance de mon ami le barman risquait de jeter en pâture un bout de mon histoire et je ne supportais pas l’idée de cette intrusion étrangère dans mon intimité.

Ma crainte d’être livré à la vindicte populaire tournait à l’obsession et me poussait désormais à renier le milieu intellectuel dans lequel j’avais tellement aimé évoluer.

J’ignorais si cette différence était le fruit du hasard, ou si elle s’était forgée par le biais des épreuves que mon destin m’avait imposé, mais il fallait bien se rendre à l’évidence, j’étais un être à part.

La lecture de nombreux ouvrages et l’observation de mes semblables, m’avaient appris que l’ignorance conduisait une civilisation toute entière vers l’obscurantisme. Il y avait eu tellement de souffrances et tant d’êtres humains étaient morts à travers les siècles à cause de leur nature profonde ou à cause de leur convictions diverses, que je me sentais l’instinct de rejeter en bloc une partie de moi-même.

Mon comportement de tous les jours ne trahissait jamais le mal-être dans lequel j’avais décidé de m’enfermer, personne ne pouvait imaginer un seul instant mes tourments, pas même Pierrot qui avait été mon ami pendant si longtemps et qui était à ce jour parti vers d’autres horizons.

A l’inverse de Pierre qui était disparu de ma ligne de mire, Chantal avait à présent croisé mon chemin et nous apprenions progressivement à faire connaissance.

Mon fardeau était devenu trop lourd à porter, et je ne sais par quel pressentiment en ce dimanche de juillet je décidai de lui confier les clés du coffre-fort.

Extrait du livre de mes mémoires

Elle acceptait mes révélations comme un cadeau, une immense preuve de confiance à son égard . Elle n’avait pas à me juger parce qu’il n’y avait rien à juger ni à pardonner, mais de cette conversation était en train de naître dans sa tête une nouvelle manière de penser et d’aborder la vie. De la même manière que j’en avais été la victime, elle pâtissait d’une éducation rigide. Le conservatisme absolu qui définissait la mentalité des habitants de nos campagnes, se heurtait petit à petit à l’évolution des mœurs et parmi les jeunes grâce à une éducation moderne, les prémisses d’une plus grande ouverture d’esprit voyaient le jour. Il restait un long chemin à parcourir aussi en l’espace de quelques phrases je venais d’ouvrir à Chantal la porte d’un monde qui lui était jusqu’à présent totalement inconnu. Malgré cette relative ignorance, son grand mérite avait été d’accepter sans jugement mes confidences et de considérer notre nouvelle complicité comme un grande richesse, l’opportunité d’un avenir différent. 

J’avais toujours souhaité davantage de sincérité dans les rapports humains, mes fréquentations de jusqu’alors ne me donnaient pas l’impression d’être parvenu à mes fins. Ces évènements marquants me donnèrent la conviction de gouverner ma vie d’une manière plus constructive, je souhaitais tourner la page, tirer un trait sur une partie de mon passé et prendre un nouveau départ,. Plus que jamais, je voulais croire en l’amitié et en l’intégrité absolu de l’être.



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