Le vilain lutin

Le président Giscard d’Estaing était au pouvoir depuis le 19 mai et avait fait voter une loi qui abaissait l’âge de la majorité à 18 ans. Cette loi en vigueur depuis le 5 juillet ne révolutionnait pas mon quotidien car il y avait belle lurette que la vie m’avait donné les pleins pouvoirs.

Il en allait de mon histoire, comme d’un bateau sur la mer, je traversais, tantôt des phases de turbulences à la limite de la tempête et de l’anéantissement, tantôt des phases d’accalmies durant lesquelles j’apercevais un levé de soleil sur la ligne d’horizon.

Il était terriblement pesant de ne pas pouvoir poser ma tête sur l’épaule d’un adulte, mes parents me manquaient cruellement et sans carte de navigation je ne savais pas dans quel port j’allais débarquer.

Rires ou pleurs ne changeaient rien, j’étais le seul maître à bord et il fallait compter sur mon intuition pour mener ma destinée dans les meilleurs conditions.

Chantal constituait un espoir sérieux, mais en attendant de découvrir notre avenir, il fallait franchir encore et encore les obstacles qu’un vilain lutin s’obstinait de semer sur mon passage.

Extrait du livre de mes mémoires

En ce début d’automne, grand-mère paraissait sereine. L’évolution positive de son comportement améliorait considérablement nos relations, mais par expérience, je restais méfiant

Je bénissais ce petit commerce de proximité, qui lui donnait les moyens de faire elle même ses emplettes, lui garantissant ainsi, une certaine autonomie. Je bannissais tout autant cette liberté de mouvement qui lui permettait d’assouvir beaucoup trop souvent ses penchants

Le calme précède souvent la tempête, l’embellie ne fut effectivement que de courte durée.

Alors qu’elle n’avait jusqu’alors jamais tenté l’expérience, elle décida le jour de l’incident d’emmener au marché notre chienne, qui redoublait de vivacité lorsqu’elle comprenait que l’heure de la promenade était arrivée.

Si j’étais en mesure par mon autorité et par ma force physique de modérer l’ardeur de notre animal, sa maîtresse à l’inverse était dans l’incapacité de dominer la situation.

Je connaissais cet état d’esprit euphorique dans lequel mon aïeule se trouvait parfois, état d’esprit qui lui interdisait de mesurer réellement les conséquences de ses actes.

Elle ne mit pas bien longtemps à prendre conscience du pétrin dans lequel cette malencontreuse initiative l’avait fourrée. Quelques mouvements désordonnés de notre compagnon à quatre pattes avaient suffi pour que sa laisse emprisonne les pieds de mon ancêtre provoquant ainsi sa chute.

Des témoins de la scène l’avaient aidée à se relever et l’avaient raccompagnée à la maison car elle prétendait ne pas avoir mal.

Traumatisée par le choc qu’elle avait subi, je découvris le soir ma grand-mère assise dans un coin de la cuisine littéralement prostrée, attendant avec appréhension mon arrivée.

Elle connaissait mes réactions impulsives et parfois violentes lorsque j’étais contrarié par ses débordements, aussi comme à chaque fois qu’elle était prise en faute, elle me donna des explications confuses sur le déroulement de son accident , cherchant à me convaincre de lui pardonner en me promettant de ne jamais recommencer.

Victime de contusions multiples, elle voyait au fil des heures s’étendre les ecchymoses sur l’ensemble du corps, néanmoins elle refusa la visite d’un médecin. Je n’avais pas insisté, je préférais vivre l’évènement à l’abri des regards, m’épargnant la honte que ce genre de situation m’inspirait.

La nuit qui suivit, fut excessivement agitée, j’étais souvent témoin de ces scènes nocturnes, où grand-mère semblait être victime d’un doublement de personnalité. Comme si elle avait perdu la raison, ses yeux s’égaraient dans le vide, elle semblait ne plus me voir, ne plus me reconnaître. Ses crises qui se déclenchaient au moment du sommeil, débutaient toujours par des hurlements qui me réveillaient en sursaut. Lorsque je pénétrais dans sa chambre, je découvrais mon ascendante assise sur son lit, discutant avec des créatures invisibles. Cette attitude très impressionnante, me donnait des frissons d’effroi et après l’avoir calmé, je retournais me coucher en priant le tout puissant de m’épargner une nouvelle épreuve.

Ces moments étaient très exténuants pour mes nerfs, mais je subissais sans broncher. Fatigué par le manque de sommeil il me fallait pourtant travailler et je partais le matin, avec la peur au ventre, en redoutant de rentrer chez moi, lorsque le moment serait venu.

Au réveil, grand-mère se levait sans avoir aucun souvenir des troubles qui l’avaient affectée, il était donc inutile d’aborder le sujet. Je savais par instinct que ces déviances comportementales avaient un rapport avec l’alcool, mais l’idée de faire appel à des aides extérieures pour sortir de ce cercle infernal ne m’effleurait pas l’esprit, je m’entêtais à garder le silence, craignant fortement l’incompréhension, la méchanceté et l’humiliation.

Inconsciemment j’excusais mon aïeule des souffrances qu’elle m’infligeait, je la savais fragile et désirais même ardemment la protéger du mépris, que sa continuelle intempérance pouvait inspirer parmi nos relations. Comme pour beaucoup d’autres raisons, ma qualité de vie en était très affectée, inutilement d’ailleurs, car je me complaisais à taire une vérité qui n’étais en réalité un secret pour personne.



1 commentaire

  1. genovefa64 17 janvier

    Je me souviens de ces années là et en visitant quelques passages de vos mémoires outre que le parcours filles-garçons était assez différent, j’y retrouve dans votre personne bien des amis de cette époque. Sur ce j’ai bien aimé les citations que j’ai pu voir à 2 reprises et comme j’ai fait une halte assez agréable, je vous laisse une trace de ce passage…

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