Musique et thérapie

Cette soirée de mercredi ressemblait  comme une sœur à celle que nous avions vécue la veille. Mon voisin somnolait à défaut de trouver le sommeil. Il poussait de timides gémissements, confirmant que sa souffrance était omniprésente. La télévision ne l’intéressait pas davantage que le jour précédent, et j’avais maintenant la confirmation de ses absences de mémoire ayant été témoin à l’heure du diner de ses démêlés avec la femme de service, qui lui avait apporté son repas. Il était certain de ne pas avoir commandé une partie du menu, j’étais quant à moi certain de l’inverse. Je n’étais pas intervenu dans une conversation qui ne me regardait nullement.

Les multiples perfusions sous cutanée que j’avais subies depuis une dizaine de jours commençaient à faire du dégât. Les infirmières avaient piqué par alternance le bras droit et le bras gauche, mais à présent mes veines manifestaient leur révolte.

La chambre était plongée dans le noir, et je m’apprêtais à gérer ma nuit. Je n’étais pas à l’aise du bras gauche, de l’épaule jusqu’au poigné, une très légère douleur me titillait, et je percevais une sensation de lourdeur. Très vite je pus constater un gonflement important du membre, ce qui me fit appeler l’infirmière de garde. Bien que sceptique, elle ne voyait pas d’autres explications qu’une extravasion et changer la perfusion de côté devenait un impératif. Elle s’était rapidement exécuté et m’avait appliqué une compresse chaude imbibée d’alcool. L’incident était clos, je pouvais désormais m’endormir.

Il était minuit, et mon voisin donnait l’impression d’être encore plus désorienté que la veille, car il s’activait à faire sa toilette avant de partir à la clinique. J’étais décidé à ne pas intervenir, j’espérais simplement le voir se recoucher au plus vite. Il s’était effectivement recouché, mais avait recommencé de plus belle ses navettes entre son lit et les WC.    

Le coq n’avait pas encore chanté, et pourtant une certaine effervescence régnait dans la chambre. En pleine lumière, deux ambulanciers s’afféraient autour de mon voisin pour le déplacer sur un brancard. L’opération avait été relativement rapide, mais l’effet de surprise suffisamment efficace pour m’interdire toutes possibilités de retrouver le sommeil. 

A 6 heures de matin, il me restait pas mal de temps à tuer avant l’arrivée de l’équipe de jour. Cette nuit fortement agitée m’avait occupé l’esprit, mais maintenant que le silence régnait, de vilaines pensées colonisaient mon cerveau. J’étais saturé de tous ces examens médicaux, et voilà que cette journée débutait par une nouvelle échographie en l’occurrence celle du foie et de la vésicule biliaire.

Je n’avais pas avalé mon petit déjeuner avec le plaisir habituel, car j’appréhendais cette nouvelle exploration de mon corps. Je ne sais pas très bien pourquoi mais c’était dans la position allongée que j’arpentais les couloirs poussé vigoureusement par un brancardier visiblement de retour de vacances, en raison d’un visage particulièrement halé

Une secrétaire me susurra à l’oreille de patienter avant l’arrivée du docteur. J’avais un avantage par rapport à mon examen du lundi précédent, c’était qu’un drap me protégeait de la fraîcheur relative des lieux.

J’étais libéré de toutes formes d’angoisses, même si je ne savais pas réellement ce qu’on allait m’annoncer. Le praticien m’avait fait descendre de mon brancard et j’étais désormais son otage, allongé sur sa table d’examen. Il me posa quelques questions, puis m’appliqua sur le ventre ce fameux gel qui me fit encore une fois frissonner. Les minutes me paraissaient des heures, l’homme prenait régulièrement des notes mais ne faisait aucun commentaire. Comment fallait-il que j’interprète son attitude, une boule serrait ma gorge, je n’avais qu’une seule envie, celle de m’enfuir en courant.   

Je n’avais pas eu un seul mot de la part du médecin. Tellement fatigué de trop de mauvaises nouvelles,  j’avais soigneusement évité de l’interroger. Je voulais simplement regagner ma chambre, et faire en sorte d’oublier cette nouvelle épreuve pour mes nerfs, une manière à moi de me protéger.

La musique étant une bonne thérapie, je n’hésitai pas de me déstresser en plaçant mes écouteurs aux oreilles, le MP3 offert par ma famille était particulièrement la bienvenue dans ce moment difficile.  



La vilaine aventure de Bonaventure

Mon colocataire était lui aussi bien fatigué. Il n’avait quasiment rien mangé se son repas. Maintenant que le silence était revenu, et que nous étions seuls, il goûtait d’un repos bien mérité. Il semblait souffrir car de petits gémissements s’échappaient d’entre ses lèvres. J’ignorais l’origine de ses crises, mais lorsqu’elles se déclenchaient, son corps tout entier se crispait, et son visage grimaçait de douleur. Il n’avait ni la force, ni l’envie de regarder la télévision, je pus choisir mon programme télé, en essayant de ne pas le déranger.

Comme je le craignais, ma nuit avait largement été troublé par le comportement quelque peu étrange de mon voisin. Je ne pouvais pas compter le nombre de fois qu’il s’était levé pour se rendre aux toilettes, sans doute fortement gêné par une prostate récalcitrante. Ne retrouvant pas ses marques dans cet environnement médical, il me donnait l’impression d’être désorienté, et j’hésitais parfois à appeler une aide soignante. Me sentir responsable des faits et gestes d’une tierce personne, avait l’avantage de me faire oublier ma propre condition, mais l’inconvénient de me priver d’un précieux sommeil.

L’équipe de jour s’agitait dans le couloir, et de mon lit j’apercevais un rai de lumière passant sous la porte de ma chambre, une nouvelle journée allait bientôt commencer.

Deux aides soignantes s’afféraient autour de moi, à vérifier les constantes, pouls, tension artérielle, et température. Pour la première fois depuis mon arrivée, je venais de recevoir une information intéressante : ma fièvre avait disparu.

Mon compagnon de galère s’appelait Bonaventure, un nom bien mal approprié pour l’aventure qu’il était justement en train de vivre. Un brancardier venait le chercher pour le conduire en dialyse. Je devinais tout à coup que son état de santé était encore moins brillant que ce que j’avais pu m’imaginer. 

Un nouvel électrocardiogramme étant programmé pour moi, l’infirmière était rentrée dans la chambre après le départ mouvementé de Bonaventure. Elle m’avait confirmé le résultat normal de l’examen, et m’avait également informé du rendez-vous prévu le lendemain matin pour mon échographie du foie et de la vésicule biliaire.

Je pouvais vaquer à présent à mes occupations favorites, car les blouses blanches ne réapparaîtraient pas de sitôt. 

Le déjeuner avalé, je m’accordai un petit moment de sieste pour réparer un peu de fatigue de la nuit. Comme à l’habitude je n’avais pas pu dormir, sans doute à cause du bruit provenant du couloir, et parce qu’une femme de service était rentrée,  pour récupérer mon plateau.

Bonaventure avait retrouvé son lit, sa bavarde épouse était à son chevet. Faute d’urologues à l’hôpital, il avait obtenu son billet pour un petit voyage à la polyclinique, un grattage de la vessie était prévu à son programme pour le lendemain.

Chantal et Eliane avaient suivi leur idée de m’offrir un lecteur MP3 et étaient passées dans une grande surface pour en faire l’achat. J’apprenais les rudiments de fonctionnement de l’appareil qui allait sans aucun doute agrémenter les moments les plus monotones de mes journées.  

Jour après jour, parents et amis se succédaient au pied de mon lit, certains venaient même pour la deuxième fois. Annick qui se déplaçait de Clisson pour me rendre visite, m’avait demandé des nouvelles de ma tumeur logée à hauteur de l’épaule gauche. Après ma première chimiothérapie il m’avait semblé que cette excroissance avait considérablement diminué, je constatais présentement que cette vilaine grosseur reprenait de la vigueur. Mes craintes de constater une recrudescence de la maladie s’avéraient exacts.

Notre chambre était de nouveau bien encombrée par nos visiteurs respectifs, Bonaventure naviguait dans un autre monde, sa femme alimentait largement la conversation à la place de son mari. L’infirmière qui venait de me susurrer dans l’oreille, n’attendait que mon accord, pour mettre tout le monde à la porte. J’avais répondu par un sourire, je ne voulais pas d’un incident diplomatique.

Nous avions fini par retrouver notre tranquillité des fins de soirées.  Chantal et Eliane avaient attendu comme à l’habitude que j’achève mon repas, pour prendre congé de moi.     



Situation inconfortable

Mardi 10 août jour de la saint Laurent, il y avait maintenant 8 jours que mon sort dépendait du bon vouloir de la médecine. Le petit déjeuner était devenu l’agrément essentiel du matin. Je n’ignorais pas que le retour du plaisir de manger dépendait largement de la suspension de mon traitement anticancéreux. L’idée de passer un prochain scanner, me  hérissait le poil, car mes tumeurs étaient livrées à elles mêmes, depuis déjà bien trop longtemps.

La procession des blouses blanches étaient terminées, je disposais d’un peu d’énergie pour faire ma toilette, et ce retour progressif à mon autonomie n’était pas sans me réjouir.

Mon fauteuil était toujours aussi inconfortable, mais je résistais à l’idée de rejoindre rapidement mon lit, car il me fallait consolider mes forces.

La charge virale avait diminué dans mon sang, c’était du moins le résultat de ma dernière prise de sang. Les deux virus détectés dans mes analyses étaient connus, mais peu fréquents, le médecin était cependant très optimiste, espérant une évolution prochaine vers la guérison. Pour l’heure il était prévu de continuer les examens pour espérer découvrir l’origine de mon infection sanguine. Il avait choisi d’employer le terme d’infection sanguine plutôt que de me parler d’une septicémie, se doutant bien que j’ignorais la similitude des deux mots. Il était nécessaire en effet de ne pas m’effrayer, alors que j’étais déjà suffisamment affaibli physiquement et moralement, par la maladie.

A  raison de trois perfusions d’Augmantin par jour, l’antibiotique avait considérablement contribué à diminuer les accès de fièvres, mon confort de malade s’en était donc trouvé largement amélioré. Je craignais toujours le retour des crises de tremblements car je restais largement traumatisé par leurs manifestations, aussi les deux contrôles quotidiens de ma température restaient des moments de pures angoisses.  

Le tic tac de la pendule perturbait légèrement le silence de ma chambre, il fallait attendre l’heure de midi pour espérer retrouver autour de moi l’agitation et le bruit. Maîtriser l’ennui était un exercice quotidien, que je dominais de mieux en mieux, le temps s’écoulait ainsi beaucoup plus vite. L’heure du déjeuner signifiait que ma solitude allait très vite être brisée par l’arrivée de ma famille, les meilleures choses avaient besoin de patience, et la patience était toujours récompensée.

Je vivais hors du temps, tel un paresseux d’Afrique du Sud, ce mammifère qui ne se déplace qu’avec une extrême lenteur, très loin de toutes formes d’agitation.  Chantal et Eliane me ramenaient au 21ème siècle, à chaque fois qu’elles franchissaient le seuil de la porte. Elles venaient me rappeler à la mémoire, qu’il existait ailleurs que dans ma prison, une vie beaucoup plus réjouissante.

L’après-midi débuta par la visite de mon cousin Jean-Claude et de sa femme Marie-Juliette. Ils avaient quitté La Charente-Maritime le matin même, pour assister à une sépulture, et profitaient de leur passage dans la région, pour venir à mon chevet.

La discussion était tout juste engagée, lorsqu’un groupe de blouses blanches pénétra dans ma chambre pour m’informer de mon transfert immédiat au service médecine. Une infirmière chargée de m’administrer mon antibiotique s’exécuta d’une manière inhabituelle, car elle injecta directement le produit à l’aide d’une seringue dans le tuyau de ma perfusion. Je ne comprenais pas cette précipitation qui me faisait perdre complètement pied.

A présent assis dans un fauteuil roulant,  je slalomais dans les couloirs de l’hôpital, poussé énergiquement par un brancardier, et suivis par Chantal, Eliane, Jean-Claude, Marie-Juliette, et Régis, qui était venu grossir le lot de mes visiteurs. Mon cœur battait la chamade, et ma tête tournait à la limite de l’évanouissement.

Ma place m’attendait cette fois du côté fenêtres, mais je retrouvais l’inconvénient d’un colocataire. L’épreuve m’avait complètement anéanti, et pour me remettre de mes émotions, je n’espérais qu’une seule chose, le départ de mes cousins et amis, d’autant plus que la chambre était saturée de monde, cinq personnes bavardant également bruyamment avec mon voisin de lit.

Mes deux cousins nous avaient quittés, mais Joël et Isabelle les avaient remplacés. J’avais de la  peine à parler, mon corps était présent, mais mon esprit voyageait ailleurs. Il fallait que je gère, des malaises, qui m’assaillaient de toutes parts, et je sentais en plus, la chaleur envahir ma chair,  craignant fortement à venir, une nouvelle poussée de fièvre. Mes amis me prouvaient à maintes reprises leur soutien dans ma lutte contre le cancer, leur compassion envers moi m’était d’une aide précieuse, et pourtant  leur présence à ce moment précis m’était insupportable. La nouvelle équipe médicale qui me prenait désormais en charge, me délivra inopinément du stress qu’engendrait cette situation, particulièrement inconfortable. 



Un garçon peu téméraire

Extrait du livre de mes mémoires

Si le coup de la vie pesait beaucoup sur les ménages, emprunter à la banque pouvait être une bonne affaire au regard des revenus qui augmentaient régulièrement, alors que le montant des remboursements resteraient quasiment fixe pendant toute leur durée.

J’avais géré mes finances de manière à disposer d’une somme convenable, sur un plan d’épargne logement qui proposait des prêts à taux relativement modestes.

Il nous restait qu’une seule chose à faire, franchir le pas, mais comme je n’étais pas un garçon très téméraire, la peur de ne pas être à la hauteur de mes ambitions, retardait fortement une prise de décision finale.

           

Grand-mère allait psychologiquement beaucoup mieux, la présence de plus en plus régulière de Chantal y était pour quelques choses. Elle pouvait désormais officiellement compter sur sa future petite fille pour l’aider à accomplir des tâches qui devenaient trop difficiles pour elle

Seul ombre au tableau son gros orteil la faisait toujours horriblement souffrir. Ses séjours à l’hôpital et ses différentes opérations avaient été des échecs successifs, et l’arthrose évoluait au point que sur les conseils de la famille Caillaud, j’avais pris la solution de consulter un spécialiste à Nantes.

Son addiction à l’alcool n’était pas aussi une chose tout à fait réglée, mais avec l’aide de Chantal, je me sentais beaucoup plus fort pour combattre le mal.

 

Mon chien était un animal sociable et bigrement gentil, il n’avait de cesse de nous prouver son affection. Il n’avait pas mis bien longtemps à adopter sa nouvelle maîtresse, ce qui lui donnait  maintenant une raison supplémentaire de faire la fête, lorsqu’elle franchissait l’entrée.

La maison profitait également de l’embellie de notre situation, car nous nous étions Chantal et moi décidées à faire enfin un grand ménage. Ce travail était devenu nécessaire car à la suite d’importants travaux publics, réalisés dans le quartier, les rats et les souris délogés des égouts,  avaient envahis les logements.

Chez moi ces vilaines bêtes se nichaient dans les cartons qui n’avaient pas encore été vidés depuis notre déménagement, et elles s’y étaient multipliées. J’avais acheté une dizaine de tapettes, et Georges, mon futur beau-père, m’avait conseillé également de les nourrir avec du plâtre et de l’eau. J’avais hâte de me débarrasser définitivement de ce fléau. Cette période d’infestation n’avait pas été des plus agréables, nos canaris en avaient fait d’ailleurs la triste expérience, car ils avaient été à moitié dévorés par ces envahisseurs qui avaient réussi à pénétrer dans la cage, appâtés par les graines des oiseaux.

Après cette désagréable expérience, Georges m’ayant considérablement aidé à restaurer notre petite véranda, nous étions des plus motivés pour continuer à assainir le reste des lieux, et nous profitâmes de cet élan de courage pour repeindre murs et fenêtres de la façade.

 

            Mars s’affichait au calendrier et les giboulées prenaient au dépourvu les promeneurs sans parapluie. En ce deuxième samedi du mois, j’étais donc en train de m’abriter sous un porche d’entrée, en attendant le retour du soleil, et je regardais en face de moi la façade du Foyer Moderne. C’était ici que je devais trouver tous les détails concernant le projet de création de la zone d’aménagement concerté des Turbaudières, et c’était la raison pour laquelle je me trouvais dans ce quartier, j’étais parti de chez moi dans l’intention de prendre un maximum de renseignements.

L’angoisse s’était brutalement emparée de moi, et à présent j’étais tétanisé, incapable de traverser la rue, pour enfin franchir l’entrée de cet immeuble, qui n’avait pourtant rien d’une forteresse.

D’une cabine téléphonique j’avais fait appel aux conseils bienveillants de ma cousine de l’avenue Bonaparte qui me proposa finalement de m’accompagner la semaine suivante.   

J’avais réussi pendant ces huit jours, à glaner quelques informations sur ce quartier moderne qui allait bientôt sortir de terre, et je savais à présent que ses habitants disposeraient d’une école maternelle et primaire, d’un collège, d’une piscine et d’une zone commerciale. Environ sept cent pavillons et quelques immeubles occuperaient la zone.

Les giboulées étaient encore au rendez-vous ce samedi dix neuf, Chantal étant au travail, se fut donc accompagné uniquement de ma cousine, que je pénétrai dans l’antre du loup, et que j’en sortis avec une large idée de ce que serait très vite ma nouvelle vie.

Mon nom figurait à présent sur la liste des acquéreurs potentiels d’un terrain, il fallait attendre la fin des travaux de viabilisation, et donc la lettre officielle de convocation du Foyer Moderne, pour que nous choisissions notre parcelle sur le plan cadastral, en cours de finalisation.

J’étais convaincu que ce courrier n’arriverait pas de si tôt, aussi sans plus attendre j’avais averti Chantal de ma démarche, et nous avions repris nos activités quotidiennes, sans réaliser le moindre instant que nous avions des dispositions de toute urgence à prendre, pour que la signature définitive du contrat de vente soit possible.

 



D’augmentin en augmentin

L’hôpital avait retrouvé son agitation coutumière des débuts de semaines. Mes stores étaient relevés, le plateau de mon petit déjeuner attendait d’être desservi, et une nouvelle dose d’antibiotique coulait doucement dans mes veines. J’avais réussi à me laver, et à me changer. Ce lundi matin était un grand jour, je partais en expédition au service cardiologie, pour une exploration minutieuse de mon cœur. Il n’y a rien de pire que l’attente, j’étais donc un peu plus crispé qu’à l’habitude, et à chaque bruit de couloir, je tressaillais en pensant que le moment crucial de rejoindre la salle d’examen, était enfin venu.

J’étais assis dans un fauteuil roulant, énergiquement poussé par un brancardier qui me conduisait dans un dédale de couloirs jusqu’à l’ascenseur. Vêtu simplement de mon pyjama d’été, le vent provoqué par le déplacement rapide de mon fauteuil me faisait frissonner légèrement. Je déplorais de ne pas avoir une couverture sur moi, mais il était trop tard pour se lamenter, j’espérais simplement que ma négligence serait sans conséquence pour ma santé. J’attendais maintenant d’être pris en charge, soigneusement placé devant l’entrée du cabinet médical, anonyme parmi les anonymes, et j’observais les blouses blanches qui s’agitaient autour de moi, avec l’impression désagréable de ne pas exister à leurs yeux.    

Allongé sur la table d’examen, le torse nu, j’avais à présent carrément froid. Le gel que le praticien m’étalait sur la poitrine n’arrangeait pas les choses. J’entendais le bruit bizarre des battements de mon cœur, que l’appareil transmettait à mes oreilles. Le cardiologue passait sur moi une petite caméra et prenait des notes au fur et à mesure que les images apparaissaient sur son écran.

Je n’avais rien d’alarmant au niveau du cœur, le médecin espérait une amélioration rapide de ma forme et prévoyait des examens plus approfondis au cas où mon état n’évoluerait pas dans le bon sens. Je n’étais qu’à demi rassuré, car la réponse à mon affection était à chercher ailleurs. Au bout du compte je revenais au point de départ, l’énigme de ma présence entre ces murs, restait entière.     

Ce chamboulement avait été fatal au bon fonctionnement de ma perfusion qui était de nouveau bouchée par le reflux de mon sang. Il fallait changer le tuyau endommagé et repiquer mon bras à un autre endroit.

Toutes ces péripéties m’avaient amené rapidement à l’heure de midi. J’étais prévenu de la visite imminente du médecin responsable de ma prise en charge thérapeutique. Elle m’avait confirmé le diagnostic rassurant du cardiologue. Une nouvelle prise de sang était planifiée pour le soir, elle avait également prévu de faire effectuer sur moi, une échographie du foie et de la vésicule biliaire. J’avais soigneusement enregistré dans ma tête mon nouveau programme, tout en ayant compris que mon billet de sortie était loin d’être signé.

A raison de trois perfusions d’Augmentin par 24 heures, les piques de fièvres se manifestaient d’une manière un peu moins virulente, et je n’avais pas ressenti de nouvelles crises de tremblements depuis celle du mercredi 4 août au soir. Je n’osais espérer de ces signes encourageants, qu’ils soient la promesse d’une prochaine guérison.

Mon repas était achevé, je jouissais d’un repos bien mérité quand on frappa à ma porte. L’infirmière venait procéder à mon prélèvement de sang, elle m’informait aussi de mon déménagement prochain au service médecine, une place allait enfin s’y libérer.

J’avais attendu mon transfert dans une autre chambre tout l’après-midi, mais il n’avait pas eu lieu. Les visites s’étaient enchaînées, à un rythme soutenu, mon fils Romain était entre autres passé s’enquérir des nouvelles de son père, mais pour l’heure Chantal et Eliane prenaient congé de moi car la soirée s’avançait et qu’il était temps de partir diner. 

Il fallait se préparer psychologiquement à affronter la nuit. Je commençais à acquérir de l’expérience, je maîtrisais donc le problème un peu mieux, aussi l’endormissement devenait plus facile. Malgré sa grande discrétion, le personnel médical me réveillait systématiquement en pénétrant dans ma chambre,  mais il était à présent dans mes cordes de pouvoir me rendormir facilement. Lentement mais sûrement je récupérais le sommeil qui me faisait défaut.



Le meilleur ou le pire

J’avais réussi à me maintenir assis une petite partie de l’après-midi, il était temps pour moi de regagner mon lit. La famille Gautier junior nous avait quittés, fermant ainsi la ronde des fréquentes visites de ce samedi. Depuis plusieurs jours que j’étais cloué dans cet hôpital, et grâce à mes différents visiteurs, je disposais maintenant de magazines en tous genres, et ma table de chevet était garnie de friandises sans aucun doute agréables à déguster.

Comme à l’habitude l’équipe médicale était venue contrôler ma tension et ma température.

J’avais reçu ma dose d’antibiotiques, la deuxième de la journée, il ne me restait plus qu’à guetter l’arrivée de mon plateau repas.

Au fil du temps, les sujets de conversations s’épuisaient aussi, Chantal reprenait sa lecture, et Eliane s’associait à moi pour entamer une nouvelle grille de mots fléchés. Nous avions pris l’habitude de nous intéresser aux jeux diffusés à partir de 19 heures, sur France 2 .Mot de passe, présenté par Patrick Sabatier, était mon préféré. Cette émission sonnait l’heure du souper.

Mes proches n’avaient plus besoin de m’encourager à  terminer mon assiette. J’étais surveillé par les blouses blanches, et la menace de me prescrire des compléments alimentaires était efficace pour me convaincre de bien manger.  

Le moment des aux revoirs restait une étape délicate de la soirée, car il me renvoyait encore et toujours aux spectres de la solitude et de l’angoisse. Lorsque la porte se refermait, Chantal et Eliane emmenaient avec elles la vie. Dans ma solitude et mon univers de malade, je n’arrivais plus vraiment à m’identifier, j’avais l’impression d’évoluer sur une planète inconnue, très très loin des humains.

Les informations de 20 heures nous annonçaient comme à l’habitude des catastrophes en tous genres, une économie en berne, des usines qui fermaient, chaque mauvaise nouvelle, versant le spectateur dans l’indifférence la plus totale, ou au contraire dans un pessimisme de plus en plus marqué.

De même que le soir précédant, je fermais les yeux en écoutant cette fois une rétrospective en chansons des années quatre-vingt dix. Patrick Sébastien et son talent de présentateur gardait sans la moindre faille, mon esprit en éveil.

Depuis le mercredi soir, je n’avais pas eu de convulsions, j’avais espoir d’un effet positif des antibiotiques. Je restais cependant largement traumatisé par ces manifestations violentes de la maladie, aussi lorsque des frissons traversaient mon corps, mon inquiétude grandissait. Du coup, je ne savais pas vraiment comment me couvrir. Sans drap, j’avais la chair de poule,  avec un drap, je sentais la chaleur m’envahir. La crainte de faire monter la fièvre et de passer encore par une vilaine phase de mon affection, me triturait alors l’esprit. 

Toujours aussi mal couché j’avais peine à trouver le sommeil, j’entendais gémir de douleur une personne âgée dans une chambre d’à côté, ce qui rendait l’atmosphère macabre, oppressante, et fortement malsaine.

Mon Dieu pourquoi m’infliger une telle épreuve ? Des larmes perlaient sur mes joues, j’étais tellement fatigué, tellement accablé par tant de supplices, j’avais envie de crier, mais les cris et les larmes, aucune bonne fée n’était là pour les entendre. Il fallait impérativement se comporter comme un adulte, oublier sa condition, et se taire.

La forme rassurante de la pendule m’indiquait le levé du soleil, j’avais finalement dormi un peu. Tension, température, remplacement des poches vides de ma perfusion, contrôle de la quantité d’urines et quelques questions de routine plus tard, j’étais à présent devant mon petit déjeuner.

La matinée était brumeuse et fraîche, l’aide soignante s’employait à plaindre les pauvres vacanciers, victime d’une météo peu favorable, et attendait de son patient qu’il compatisse à tant de malheur. Elle me confirmait que pour la deuxième journée consécutive, mon lit ne serait pas refait et que mon repas serait servi sans doute avec un peu de retard. J’étais radieux de penser que davantage de temps m’était consacré à chasser l’ennui.

Chasser l’ennui aurait pu être facile si mon état de santé m’avait permis de lire, mais je n’en avais pas la force. Il me fallait choisir entre la passivité du téléspectateur devant une émission  en général chiante, ou la pratique de mon activité cérébrale favorite, les mots fléchés. J’alternais ces deux occupations en fonction de ma résistance physique, car assis j’étais régulièrement assailli par toutes sortes de malaises d’origine inconnue, qui me conduisaient souvent vers la position allongé de mon lit, là ou je me sentais un peu moins comme une épave.

Ce dimanche 8 aout, il fallait que je renonce à me rendre au lavabo, la journée ne s’annonçait pas des meilleurs pour ma forme, tant pis il fallait en prendre son parti, demain serait un autre jour.

Finalement j’étais d’assez bonne humeur devant mon plateau, notre cuisiner avait amélioré l’ordinaire du menu .respectant ainsi la tradition du déjeuner dominical, qui se devait d’être plus riche et plus festif que les autres repas de la semaine. Une cuisse de pintade admirablement préparée, et un éclair au chocolat comme dessert, voilà qui me donnait un coin de ciel bleu, dans mon univers trop souvent teinté de grisaille. Chantal et Eliane allaient bientôt arriver, il ne fallait pas chercher bien loin les petits instants de bonheur, ils étaient là à portée de main.

Etienne et Nadine avaient profité de leur passage à Saint-Léger pour faire le détour jusqu’à mon chevet, mais repos dominical oblige, les gens n’étaient pas venus en masse pour s’enfermer dans un hôpital, et je le comprenais parfaitement.

Hormis le fait qu’Eliane gâchait ses vacances à cause de moi, je me sentais bien en famille, et je me passais relativement facilement de la présence des autres.

Le diner était aussi triste que le déjeuner avait été gai, je terminais ma première semaine enfermé dans l’incertitude et l’appréhension du lendemain. J’avais quand même l’espoir d’une réponse un peu plus précise sur l’origine de mon affection, mais l’attente était longue, il y avait maintenant plus d’une semaine que je trainais cette forte fièvre, et j’avais le désir intense de voir enfin apparaître le bout du tunnel.

L’équipe de garde était passée, je pouvais affronter maintenant les tourments de la nuit. Je n’avais pas oublié qu’une échographie cardiaque était programmée pour moi le lendemain matin. Comme à l’habitude, je flippais à mort. Il fallait avoir une mentalité de fer pour ne pas sombrer devant l’avalanche des contrôles, la difficulté majeure étant à chaque fois de supporter  ces éprouvantes attentes d’un diagnostic qui déciderait pour le meilleur ou pour le pire, de mon avenir.  



Malchance ou injustice

Mes séries d’examens étaient suspendues jusqu’à lundi. Il fallait être patient, compter sur une équipe médicale restreinte, et ne pas être trop exigeant durant ces deux jours. Mon interlocutrice m’ayant donné ma feuille de route, elle pouvait à présent prendre congé de moi, tout en me souhaitant une bonne journée.

Le silence qui régnait dans ma chambre contrastait fortement avec l’agitation qui pouvait se produire dans les couloirs. Beaucoup de pensionnaires étaient partis, il fallait mettre de l’ordre avant l’arrivée de prochains malades.

Suivre les recommandations de l’infirmière n’était pas un impératif et heureusement car j’avais déjà besoin de sonner. Ma perfusion était bouchée en raison d’une infiltration de mon sang dans les tuyaux d’écoulements des produits. L’incident était intervenu à la suite de mon expédition au lavabo, et en raison des différents mouvements de mon bras lors de ma toilette. Il fallait repiquer dans des veines déjà bien malmenées, et changer une partie du matériel d’injection. Le nécessaire avait été fait dans la bonne humeur et je n’avais essuyé aucun reproche.

Je prenais un malin plaisir à choisir mes menus de la semaine, car j’en étais sûr, l’appétit était revenu. La femme de service m’avait confirmé que du fait d’un manque de personnel, mon lit ne serait pas refait. Tomber malade en période estivale n’était pas une bonne idée, passer son week-end à l’hôpital dans cette même période était une moins bonne idée encore.

Je m’emmerdais fermement en espérant l’heure du déjeuner, ma vie se résumait à dormir, manger, satisfaire mes besoins naturels, et attendre, toujours attendre. Je sentais l’adrénaline monter en moi et commençais à en vouloir à ces milliers de gens qui étaient en vacances parce qu’ils n’étaient pas malades, eux. L’injustice, ce sentiment qui me tenaillait à chaque fois que le découragement prenait chez moi le pas sur le reste, cette injustice que je ressentais au plus profond de mes veines, me rendait haineux, envieux, je n’aimais pas traverser ces périodes de crises. Il fallait impérativement que je me détourne l’esprit vers autres choses, la télévision était là pour m’y aider.

J’étais parcouru de frissons, je craignais l’arrivée des tremblements et d’une nouvelle charge virale, il n’en fut rien. Le repas s’était bien déroulé, après les efforts du matin, le réconfort. Je goûtais donc à présent d’un repos bien mérité.

Je n’avais pas réussi à fermer l’œil, et je ne savais vraiment pas pourquoi, d’autant plus que mon déficit en heures de sommeil était important. J’étais en train de remplir ma troisième grille de mots fléchés, quand Chantal et Eliane apparurent dans l’encadrure de la porte,  une bouffée d’oxygène qui me venait de l’extérieur et qui allait à coup sûr, apaiser mes tensions.

Hormis ma toilette qu’il n’était pas nécessaire de refaire, nos occupations ressemblaient à celles des jours précédents. J’apprenais d’abord les petits potins de quartier, Eliane m’aidait ensuite à terminer mes grilles de mots, Chantal lisait un livre. Puis je profitais d’un moment de silence pour fermer les yeux. La télévision le plus souvent en sourdine ne brisait pas ce moment de quiétude.

Le déroulement routinier de notre après-midi était ponctué par des visites un peu plus nombreuses en ce samedi 7 août, la plus agréable étant celle des mes deux petits enfants et de leurs parents de retour de vacances.  



Tout allait pour le mieux

Comme la veille au soir, j’attendais le passage de l’équipe de nuit avant de m’endormir. La télévision était ma compagne du moment. Je ne regardais pas l’image, mais l’émission des contes et nouvelles du 19ème siècle, doté de dialogues savoureux, me tenait à l’écoute, en maintenant intact l’activité de mon esprit. Mon voisin dormait, il l’avait bien mérité. Il ronflait légèrement mais j’espérais pouvoir le supporter.

Je redoutais l’instant où après avoir éteint le récepteur télé, je me retrouverais de nouveau face à moi-même, cet instant où mon lot d’incertitudes occuperait la totalité de mes pensées.

Chacun s’affairait à m’exprimer son admiration pour le courage dont je faisais preuve, face à la maladie, mais nul ne savait à quel point l’exercice était difficile. Le côté optimiste et combatif de ma personne n’était que la partie émergée de l’iceberg. J’aimais montrer une image rassurante de moi, une image qui ne fasse pas peur, mais en réalité, au plus profond de moi étaient enfouis comme des déchets ultimes, mon immense détresse et mon incommensurable chagrin.

La nuit avait été difficile, la fièvre avait bien baissé, le Perfalgan ayant rempli son rôle, mais en contrepartie, il avait fallu  prendre une de ces vilaines chemises de l’hôpital, afin de me mettre au sec. Pour plus de confort, l’infirmière m’avait également allongé sur une large serviette, mon drap étant complètement trempé par une transpiration excessive. 

Le test de la pendule était devenu un réflexe, lorsque sa forme m’apparaissait sur le mur, je savais qu’une nouvelle journée s’annonçait.

Les blouses blanches entouraient mon lit, changement de perfusion, nouveau prélèvement sanguin, prise de ma tension, prise de ma température, et enfin vidage de mon urinal après en avoir mesuré son contenu. J’étais avisé d’une prochaine visite de l’infirmière de garde, car il était prévu de me faire un électrocardiogramme. C’est fou ce que j’étais bichonné, et pourtant je n’avais pas encore de réponse à mon mal, et je commençais à me sentir un peu plus que prisonnier.

J’avais l’ordre de passer un moment dans mon fauteuil, cette perspective ne me réjouissait guère, en plus j’avais froid, il ne fallait cependant point songer à me dérober.

L’effet de ma chimiothérapie s’estompait, je retrouvais le goût des aliments, ce qui m’aidait à recouvrer un peu d’appétit. Café, petit pain, beurre, confiture, reconquéraient peu à peu mes papilles gustatives. C’était la première fois depuis bien longtemps que je prenais plaisir devant mon petit déjeuner.

Cette amélioration significative de mes conditions de malade, me donnait du baume au cœur. Comme la journée semblait me sourire, j’avais décidé de pousser l’expérience jusqu’à me rendre à mon lavabo. Je voulais également me débarrasser au plus vite de cet accoutrement qui m’avait servi de pyjama, durant une partie de la nuit. Faire ma toilette n’était pas une sinécure, j’avais l’impression que mon corps tout entier était empesé, je mesurais une fois de plus mon état d’extrême fragilité, et mon cas ne s’améliorait guère, malgré mes quatre jours de présence en ces lieux. J’étais trop heureux d’avoir retrouvé mon lit. Mon voisin s’apprêtait à me quitter, sa mère était venue le chercher après qu’il eût reçu le feu vert de son médecin.

Ma solitude n’était que passagère, outre la présence de ma famille, je savais que ce week-end serait ponctué par de nombreuses visites. Mon fils Julien m’avait téléphoné, il rentrait du bord de mer et passerait me voir dans l’après-midi avec femme et enfants.

L’infirmière venait de frapper, elle tirait avec elle son électrocardiographe. Mon cœur semblait marquer une pause dans sa révolte, il battait calmement, la Digoxine remplissait son rôle de régulateur du rythme cardiaque. Tout allait donc pour le mieux, dans le meilleur des mondes. 



Le grand garçon

Le retour vers mon lieu de villégiature s’était bien passé, j’avais retrouvé avec grand plaisir mon lit. J’étais allongé dans des draps propres, et je n’envisageais pas plus que les jours précédents de me lever pour le déjeuner.

A côté de moi une équipe de femmes de service préparaient l’arrivée de mon futur voisin. Bonne nouvelle, celui qui allait s’installer à côté de moi était jeune, moins bonne nouvelle, il venait se faire opérer de la cloison nasale, je craignais donc fortement ses ronflements nocturnes.

Le praticien chef du service médecine était venu me tenir informé de la communication téléphonique qu’il avait eue avec mon oncologue, le professeur Rolland. Mon échographie cardiaque ne serait pas pratiquée par mon cardiologue habituel, mais par un spécialiste du centre hospitalier. Il fallait vérifier entre autres choses, si l’origine de mon infection ne venait pas de là. L’examen aurait lieu le lundi, en attendant il allait appeler une infirmière pour qu’elle m’administre du Perfalgan la fièvre n’ayant pas baissé depuis le matin.

Les douze coups de midi avaient sonnés, j’attendais patiemment mon plateau repas, je me promettais de faire un effort pour manger.

Mon voisin était installé dans son lit, et il me regardait grignoter mes aliments, son intervention chirurgicale était prévue pour le début d’après-midi. J’étais en train de somnoler quand le brancardier était rentré pour l’emmener vers son lieu de torture : le bloc opératoire.  

Je savais que Chantal  reviendrait beaucoup plus tard. Nous avions été absents une partie de la matinée, et elle avait pris du retard dans son travail, je tentais donc de profiter de ma solitude pour fermer les yeux, en espérant pouvoir m’assoupir un petit moment. L’exercice était décidément difficile à accomplir, car à peine avais-je sombré dans un semblant de rêve, qu’une femme de service me ramena très vite à la réalité. Elle était entrée pour récupérer mon plateau repas, de plus elle m’informait que des visiteurs attendaient dans le couloir, l’ordre de pouvoir pénétrer dans la pièce.

Le Perfalgan n’avait pas fait effet longtemps car je me sentais de nouveau fébrile, Florent et Marie-Ange l’avaient bien compris car ils n’étaient pas restés trop longtemps à mes côtés.

Chantal et Eliane m’avaient rapporté des nouvelles de l’extérieur, mais nous restions le plus souvent silencieux, leur présence m’apaisait et j’arrivais sinon à dormir, du moins à me reposer. La télévision en fond sonore, brisait la monotonie du lieu.

Le grand chambardement du mobilier, mon lit y compris, avait recommencé. Mon colocataire était de retour et, la chambre étant beaucoup trop petite, il fallait faire de la place. Le brancardier faisait preuve de beaucoup d’attention et de minutie pour replacer le lit encombrant du malade, à l’endroit même où il était venu le chercher, c’est-à-dire du côté de la fenêtre. De toute évidence il en avait l’habitude car le travail avait été accompli en un temps record.

Une fois de plus ma famille et moi avions perdu notre intimité, mais je conservais la clarté du jour, le rideau séparant les deux patients n’ayant pas été tiré.

Le jeune homme s’était remis très vite de son anesthésie, parce qu’il ne dormait pas, il fermait simplement les yeux, et n’étais pas dérangé par la télévision, il me l’avait certifié. Plus tard dans la soirée, sa mère et une bande de copains étaient venues le voir, et il semblait en forme pour participer à la conversation.

Une journée supplémentaire s’achevait et j’étais condamné à passer le week-end dans ma petite cage dorée. Chantal et Eliane, avaient assisté aux rituels du repas, et à présent elles prenaient congé de moi. La sensation d’abandon me tenaillait de nouveau les tripes, il fallait que je me résonne, j’étais un grand garçon.



Expédition nantaise

J’avais été invité à m’assoir dans mon fauteuil. Deux femmes de service étaient en train de refaire mon lit, une troisième s’affairait au ménage rapide de ma chambre. Elles étaient plutôt joyeuses en raison des congés d’été qui se profilaient à l’horizon. Elles me communiquaient leur bonne humeur, mais j’attendais avec impatience qu’elles disparaissent de mon environnement, en raison de mes difficultés à supporter ma position assise. Mon siège inconfortable, malmenait  mon postérieur, et mon dos. De plus je luttais contre des vertiges résultant d’une santé chancelante, et cet état de fait était loin de s’améliorer.

Assis dans mon lit, j’avais réussi à me restaurer un peu mieux que la veille, et j’avais intérêt à me forcer car j’avais perdu 7 kilos, il n’était pas envisageable de maigrir davantage. J’étais donc sous surveillance, et apparemment toutes les personnes qui me côtoyaient avaient reçu la consigne de contrôler mon assiette.  

La porte s’était ouverte sur les visages de ma femme et de ma fille. Mon fils cadet avait promis de venir à mon chevet. Il venait de décroché un CDI et cette bonne nouvelle apportait pour mon moral, un grand coin de ciel bleu.

Chantal avait averti famille et amis de mon infortune, aussi je commençais à recevoir régulièrement des visites qui brisaient un peu la monotonie de mes journées. Le revers de la médaille était que trop de personnes autour de moi me crispaient, car j’avais sans doute les nerfs trop sensibles. Lorsque je retrouvais mon calme, je ressentais à quel point accueillir du monde était très éreintant pour moi.

Le mois d’août n’était pas aussi estival que l’on aurait pu l’imaginer, aussi en dehors de mes accès de fièvre, je ne souffrais pas du tout de la chaleur. Ce point était pour moi positif, car je subissais suffisamment d’agressions de toutes sortes, et je n’avais surtout pas besoin d’une météo hostile. 

Les journées étaient réglées comme du papier à musique. Je comprenais à présent pourquoi beaucoup de personnes âgées supportaient mal de vivre dans une maison de retraite. Entre le petit déjeuner et le souper, leur existence était sans surprise et donc particulièrement ennuyeuse.

Je haïssais le moment où  le soir venu, il me fallait affronter de nouveau ma solitude et mes incertitudes. Pourtant Chantal et Eliane venaient de prendre congés, et je n’avais pas d’autres alternatives que de me conformer à la logique de la situation.

J’essayais de me distraire en regardant la télévision, mais ma fatigue était-elle que je préférais fermer les yeux. Pourtant je voulais attendre que l’équipe de nuit soit passée avant de dormir, car leur intrusion dans ma chambre risquerait de m’empêchait de retrouver ensuite le sommeil.

L’infirmière m’avait souhaité une bonne nuit, maintenant un silence inquiétant régnait au autour de moi. Ma perfusion au bras droit me limitait dans mes mouvements, il fallait que je me couche sur le dos, et j’en n’avais pas l’habitude. Ne trouvant pas la position idéale pour me détendre j’avais beaucoup de difficultés à plonger dans les bras de Morphée.

La nuit ne m’avait cependant pas paru trop longue, mais je n’avais carrément pas faim, la fièvre se manifestait de nouveau et les frissons que me traversaient le corps m’effrayaient un peu. La journée allait être difficile car je partais en consultation à Nantes. Chantal était arrivée de bonne heure pour m’aider à faire ma toilette, nous étions maintenant dans l’ambulance et j’entendais, allongé sur mon brancard, le ronron du moteur. Ma poche d’Augmentin diffusait goutte à goutte dans mes veines, le précieux antibiotique, mais je sentais que mon front était encore bien brûlant.

Les assistants du docteur Rolland étaient étonnés de me voir si mal en point, Valérie qui m’avait suivit durant ma chimiothérapie de 2005 à 2007 était venu bavarder avec moi. Elle avait l’habitude de réconforter les malades, j’appréciai beaucoup son geste.

Je repartais sur Cholet sans ma prescription de Sutent, le cancérologue m’avait trouvé trop faible, et il souhaitait en plus me faire faire une échographie du cœur. Il nous avait fixé un rendez vous au 19 août. Décidément j’étais mal parti pour soigner convenablement ma récidive tumorale.   



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