Nuages là haut-dans le vent

La faucheuse rôdait autour de la maison, une nouvelle fois je reprenais conscience de cette extrême fragilité de l’existence, que j’avais eu tendance à oublier pour un temps. Il n’était pas facile de se comporter en société comme si de rien n’était, et pourtant l’exercice ne souffrait pas l’échec. De ma réussite dépendait le maintien de mon intégration au sein du groupe auquel j’appartenais. Je continuais à susciter de la sympathie car mon attitude plutôt optimiste, et la volonté dont je faisais preuve, forçaient l’admiration. Le cancer restant une maladie qui fait terriblement peur, il était de mon devoir de rassurer et de garder pour moi mes faiblesses et mes angoisses. 

Il y avait pourtant bien une face cachée de ma personnalité barricadée dans un profond mutisme, celle qui voyait défiler des pans entiers de ma vie passée, celle qui me faisait faire le bilan d’une histoire dont je redoutais atteindre la fin, celle qui me faisait m’interroger sur l’intérêt et le pourquoi de l’existence. C’est au cours de ces nombreux moments de questionnement qu’il m’était venu en mémoire le souvenir de mon père chantant régulièrement cette mélodie, dont enfant je n’avais pas approfondi le sens des paroles, mais qui pour lui était (je venais de le découvrir) un message qu’il adressait vers l’au-delà.  

 

Nuages là-haut dans le vent qui vous mène
Écoutez,
Rivières et ruisseaux qui courez dans la plaine
Écoutez,
Je chante ma peine
Aux horizons mêmes
Que celle que j’aime
A quittés
Ô vous, les oiseaux, dans le cœur du grand chêne,
Écoutez,
Et vous les échos qui dansez sur la plaine
Écoutez,
Ohé ! Ohé !
Qu’elle revienne
Et que revienne l’été

 

A chaque fois qu’il interprétait cette chanson, c’était bien à ma mère décédée qu’il pensait, et c’était bel et bien sa douleur qu’il tentait d’exorciser, voilà pourquoi j’en étais resté profondément marqué. 

Cette réflexion était née dans ma tête quelques jours après mon retour du CAC de l’espoir, elle comptait parmi des milliers d’autres qui peuplaient un état d’esprit qui, guidé par la maladie et par la perspective de la mort, s’éloignait chaque jour un peu plus du matérialisme dans lequel l’humanité tout entière semble devoir irrémédiablement s’accrocher au détriment de toutes formes de spiritualités.  



Des jetons sur le tapis de la roulette

« J’ai devant les yeux le résultat de vote scanner, il n’est pas bien brillant. Sans conteste votre surrénale continue à grossir anormalement, il faut se rendre à l’évidence la maladie reprend du service. »

Nous nous étions préparés à entendre ces mots, mais le verdict était quand même bien difficile à digérer, et j’étais une fois de plus complètement assommé par cette indéniable cruauté de la vie. Chantal de son côté avait eu également beaucoup de mal à encaisser les propos du cancérologue et quelques larmes coulaient sur son visage.

Le professeur R m’avait invité à me déplacer du côté de son bureau pour regarder avec lui les images de mon scanner.

« Vous avez également un ganglion au niveau de l’aorte qui n’existait pas précédemment et qui vient assombrir un peu plus le diagnostic. »

Avant de quitter la maison pour nous rendre au CAC de l’espoir, j’avais pris soin de confirmer à Chantal l’existence d’une grosseur au niveau de mon épaule gauche, pour qu’elle ne soit pas surprise de me l’entendre dire, lors de mon entretien avec le docteur R.

Je n’avais fait que de lui confirmer ses doutes qui étaient nées quelques semaines plutôt, lorsqu’en en supportant notre fils aîné lors d’une rencontre sportive, elle avait par inadvertance heurté mon bras. Nous étions désormais tous les deux sur la même longueur d’onde, pour affronter la tempête qui s’annonçait.  

« Il faut que je vous montre aussi une anomalie au niveau de cette épaule. »

J’avais soulevé la manche de mon tee-shirt, et le praticien palpait à présent l’enflure qui s’y trouvait. En moins de trente secondes il avait identifié la tumeur, et nous avait ensuite fixés d’un regard qui ne souffrait aucune concession.  

« Avez-vous autres choses à me signaler ? »

Malgré le drame que j’étais en train de vivre, cette question m’avait porté à sourire.

« Non je n’ai rien d’autre à vous signaler, je trouve que la liste des mauvaises nouvelles est déjà assez longue. »

« Je suis bien de votre avis. »

Il faisait chaud, l’atmosphère était pesante, et nous nous ne passions pas un moment de franche rigolade. Une nouvelle fois ma vie était remise en jeu, comme des jetons sur le tapis de la roulette, il fallait espérer en ma chance. 

« Dans votre malheur il sera plus facile d’extraire un échantillon tumoral au niveau de votre épaule, plutôt que pratiquer une biopsie surrénalienne. Nous allons donc programmer un rendez vous auprès de l’une de mes collègues. »

Je ne comprenais pas pourquoi il effectuait un examen puisque le pronostic était sans surprises. Il m’avait expliqué qu’il voulait avoir confirmation d’une récidive du cancer initial, car il pouvait s’agir aussi d’un nouveau cancer. La réponse serait fournie en fonction de la comparaison des différentes données. 

« Comment s’effectuera l’opération ? »

Le prélèvement du tissu se fera sous guidage échographique, tout simplement. Une légère anesthésie locale vous permettra de ne pas sentir la douleur, lorsque la praticienne fera pénétrer l’aiguille dans votre bras. Je vais également vous faire effectuer une scintigraphie des os, et nous allons nous arranger pour caser ces deux examens dans la même journée. En fonction des résultats, nous fixerons un autre rendez-vous pour débuter votre traitement. »

Ce menu s’avérait gastronomique, mais les aliments difficiles à digérer, et pourtant il ne s’agissait point de se dérober. Il fallait remettre le compteur à zéro, oublier la période de répits que nous avions pu vivre, et qui nous avait donné bien des espoirs, se placer dans les starting-blocks, pour disputer et gagner la course qui venait de nous être imposée.

Comme à l’habitude, le plus difficile était de prendre le téléphone et de contacter les enfants qui nous attendaient avec une forme d’angoisse que l’on ne connaît que dans ces moments là.

Des larmes allaient couler, mais la maladie en avait fait couler bien d’autres, et elle n’avait pas dit son dernier mot.



La force excessive du cancer

Lundi 6 juin 2011, mon 9ème cycle de chimiothérapie débute ce jour après une période de repos bien agréable à vivre. Il y a une semaine jour pour jour, je passais le 29ème scanner de mes 6ans ½ de carrière de malade. L’épreuve avait bien mal débuté, car l’opérateur ne pouvait pas m’injecter le produit de contraste.

« Votre taux de créatinine est bien trop élevé, 15 micro-grammes par litre de sang au lieu des 12 micro-grammes à ne pas dépasser. Je ne veux pas aggraver votre insuffisance rénale avec ce produit très nocif, il n’est pas question de vous conduire par une imprudence à la dialyse. Le résultat ne sera pas aussi fiable, mais votre dernier scanner n’étant pas si mauvais, il sera facile de constater une aggravation éventuelle. »

L’examen étant pour moi de la routine, je redoutais davantage l’étape suivante, l’entretien avec le cancérologue. Le docteur R avait changé de bureau, il était désormais dans la partie nouvelle de l’établissement, nous étions Chantal et moi, un peu déroutés de nous retrouver dans ce nouvel environnement. L’attente était d’autant plus longue que les paroles du manipulateur scanner m’avaient plus que contrarié. Le stress était comme à chaque fois, à la limite du supportable.

« Monsieur Gautier ? »

Même les moments les plus difficiles finissent par passer, pour ne devenir qu’un mauvais souvenir. L’entretien cordial avec l’oncologue ne laissa cependant pas de place à l’espoir, quant à une élimination définitive du cancer.

« Votre scanner n’est ni meilleur, ni pire que la dernière fois, le Sutent remplit correctement son rôle de stabilisateur de la maladie. »

Nous étions déçus, très déçus, car la dernière semaine de traitement de mon 8ème cycle avait été particulièrement difficile. Le docteur R avait bien compris notre attitude.

« La profession n’a pas constaté autre chose qu’un blocage dans le développement des métastases et ceux depuis 6 ans que cette nouvelle molécule est sur le marché. »

Je n’étais pas d’accord avec lui car le Néxavar, avait bien débarrassé mon corps de la vilaine bête féroce entre 2005 et 2007.

« Vous étiez un cas exceptionnel, car je n’avais ni rencontré avant, et je n’ai ni rencontré après, de patient réagissant comme vous l’aviez fait à l’époque. D’ailleurs vous n’étiez pas totalement débarrassé du cancer, car il a repris lentement mais sûrement sa progression après l’arrêt du traitement. Simplement les tumeurs avaient tellement diminué, qu’il n’était plus possible de les voir à l’œil nu. »

« Pourquoi avoir stoppé dans ce cas la chimiothérapie. »

« Nous voulions croire au miracle, et il était inutile de prolonger vote calvaire des effets secondaires, avec des résultats comme nous les avions obtenus. »

Après avoir pris congé de note interlocuteur nous étions repartis néanmoins rassurés du CAC de l’espoir, je venais de vivre une des ces nombreuses renaissances que le progrès de la médecine était en mesure de m’offrir. Il fallait ôter de nos idées l’utopie de la guérison, l’essentiel étant pour moi de continuer mon petit bonhomme de chemin.

 

Le lundi 7 juin 2010, c’est-à-dire il y aura un an demain, je m’apprêtais à entendre de la bouche de mon médecin la sentence. Depuis février le cancérologue avait largement préparé le terrain, je ne me faisais aucune illusion, cependant il y avait quand même une petite partie de moi, qui voulait croire encore au miracle. Nous en étions au 25ème scanner, et l’examen passé, j’attendais nerveusement dans la salle d’attente des consultations, que le docteur R m’annonce un retour à la case départ. La vérité n’est pas agréable à entendre, mais l’incertitude est le pire de tous les maux, je vivais l’enfer et finalement l’oncologue allait me sortir des flammes.

« Monsieur Gautier ? »

La minute fatidique n’avait jamais été aussi proche, nous allions une nouvelle fois sauter dans le vide, plus dur serait la chute.

Le docteur R était embarrassé, il cherchait ces mots. Il percevait l’échec de la thérapie comme son propre échec, il était comme beaucoup de ses collègues placés dans le même contexte, frustré par l’impuissance de la médecine, face à cette force excessive que le cancer déployait pour maintenir le monde médical, le plus souvent possible en échec.  

 



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