Cueillir la fleur avant qu’elle ne fane

Le mercredi 30 juin 2010 j’avalais ma première gélule de Sutent, le premier cycle du traitement devant s’achever le 27 juillet au matin. L’heure n’était pas à l’appréhension des réactions négatives que mon corps ne manquerait pas d’exprimer, car nous étions sur le point de boucler nos valises pour un petit stage de cinq jours au bord de la grande bleue. Il y avait belle lurette que nous avions renoncé à bâtir à long et à moyen terme, quelque projet que ce soit,  aussi l’organisation rapide de ces vacances avait été possible, uniquement du fait de la générosité d’un cousin qui possédait un petit appartement directement en front de mer, et qu’il était en mesure de nous prêter à cette période précise de l’année.  

Le samedi 3 juillet en 1heure 30 de route, la voiture nous avait donc extirpés de notre quotidien, pour nous conduire  vers un environnement largement plus ensoleillé.

Notre Dame de Monts organisait son festival à tout vent, et de nombreux cerfs-volants coloraient le ciel lumineux de cette fin après-midi. Il n’était pas bien difficile d’effacer d’un trait les doutes et les angoisses qui peuplaient mes pensées, car la plage s’étalait là sous mes yeux, il suffisait simplement de m’asseoir sur le balcon et fermer les yeux, entendre les bruits des vagues, et de temps en temps le cri d’un enfant, pour me sentir tout simplement au paradis. Il était urgent de vivre le moment présent, et de cueillir la fleur avant qu’elle ne fane. 

Outre deux très courts voyages que nous avions effectués par le comité de l’entreprise à laquelle j’appartenais encore, nos dernières vacances remontaient à juillet 2006. L’adage est bien connu, plus les choses sont rares et plus elles sont précieuses, nous vivions donc des moments heureux.

Si mes efforts pour oublier la bête féroce portaient ses fruits, la bête féroce en revanche répondait toujours présente à l’appel, et la nouvelle bataille que je venais d’engager avec la complicité de mon cancérologue commençait physiquement à faire ressentir ses effets. La première nuit passée dans un lit qui n’était pas le mien avait été très fortement agitée, je n’avais pas dormi d’un sommeil réparateur, et je m’étais levé sensiblement courbaturé avec en prime un détestable mal de dos. La nervosité dont je faisais preuve n’était liée à aucune contrariété, mais je sentais mon cœur battre la chamade, et mon sang frapper à mes tempes comme si je me réveillais le lendemain d’un excès d’alcool, de sauces et de nourritures trop grasses. L’impression de malaise, de fatigue intense, et la sensation de tête qui tourne que j’avais ressentie au saut du lit s’estompèrent néanmoins avec la prise d’un petit déjeuner consistant. Mon généraliste m’avait prévenu, je ne serais pas facile à soigner, car le Sutent avait le défaut de dérégler la thyroïde et d’élever la tension artérielle, deux affections pour lesquelles je suivais déjà de longue date, un traitement médical. Je ne voulais pas m’inquiéter outre mesure, car je savais que mon organisme subissait un traumatisme important, une période d’adaptation était inévitable, je priais simplement le ciel qu’il m’accorde la force nécessaire pour ne pas gâcher les brèves vacances que nous nous étions donner le droit de mériter.

 



Ligne de conduite

Il y a des domaines qui tiennent une place importante dans notre vie, la musique par exemple,  est pour moi un besoin vital comme boire, dormir, ou manger. Le rapport substantiel que j’entretiens avec la musique est lié intimement à la nécessité que j’ai de m’évader vers un autre ailleurs. La musique classique en général et la musique sacrée en particuliers, sont la quintessence de cet art qui fait partie intégrante de mon identité. Ma passion n’est cependant pas née d’un coup en me levant le matin, elle n’est pas non plus la source d’une hérédité familiale, la musique a été pendant longtemps comme une alliée qui accompagnait, interprétait, ornementait, approfondissait, inspirait chaque moment de ma vie. A l’époque de mon enfance le milieu dans lequel j’évoluais, flirtait avec des musiques dites populaires, mon inclination particulière pour le classique débuta  à cette époque difficile de mon adolescence, où les épreuves successives m’avaient ôté toutes formes possibles de rêves. Lully, Vivaldi, Mozart, Chopin, Strauss et tous les autres, chaque note de musique de ces compositeurs pénétrèrent dans mon corps, comme un vaccin que l’on inocule dans les veines et plus j’écoutais plus l’addiction devenait inévitable. Tous les thèmes sont présents dans une composition musicale, la folie, la sensibilité, le romanesque, le sublime, le mystique. J’aime ces moments ou je me sens transporté, j’aime l’émotion que l’on peut ressentir, la capacité qu’un requiem a de vous transcender le corps, l’âme, j’aime ces minutes de parenthèse absolue ou tout d’une coup je me sent un homme à part entière loin de cette vilaine réalité qui pollue et détruit lentement mais sûrement mon corps et mon esprit.   

En ce début d’été 2010 le cyclone qui s’annonçait risquait fortement de faire chavirer mon bateau. Je savais que la musique serait un refuge, et qu’elle m’aiderait à garder le cap aux instants les plus âpres de mon combat, une amie fidèle qui prendrait le relais de ma famille lorsque la capacité de celle-ci serait dépassée par l’ampleur de la tâche.

 

J’étais arrivé de Nantes doté d’une ordonnance à faire pâlir d’envie l’Argan de Molière. La pharmacienne avait lu consciencieusement la liste qu’elle tenait dans la main, et à présent les médicaments s’entassaient petit à petit sur le comptoir. Quatre gros flacons d’une solution pour bain de bouche, six boîtes pour soigner la diarrhée, six boîtes pour empêcher les vomissements, six boîtes d’un antalgique en cas de douleurs, un gros flacon de gélules pour les reflux œsophagiens. Il manquait le principal, mon traitement chimiothérapique. A 5675,25 euros les 28 gélules, il n’était pas étonnant que le produit ne soit pas en stock à l’officine.

« Revenez d’ici 2 heures, nous aurons reçu votre Sutent. »

Dans d’autres circonstances la scène aurait pu prêter à sourire car je m’éloignais de la pharmacie  avec un sac rempli  comme si je venais de faire mes courses au supermarché du coin. La note aux alentours de 6500 euros était salée, la totalité de la somme étant à la charge de la sécurité sociale. Pas étonnant dans ces conditions que cette couverture maladie que nous jalouse le monde entier soit en déficit, d’autant que mon cas ne représentait qu’une goutte d’eau dans l’océan. J’étais encore un fois en première ligne pour mesurer la chance que j’avais de vivre en France, et ce n’était pas sans embarras que je me sentais redevable de la société française toute entière. J’avais un peu honte en effet de ne plus être utile à l’économie de mon pays, et par voie de conséquence, de dépendre entièrement des autres pour le reste de mes jours.  

Le médecin avait paré à toutes éventualités, pourtant je ne sentais pas angoissé outre mesure, car mon expérience chimiothérapique précédente, sans être une partie de plaisir, n’avait quand même pas été si traumatisante que ça. J’avais en fait très vite compris que la lutte contre le cancer passait par des sacrifices parfois douloureux, mais aussi par l’acceptation de mon infortune que je n’avais ni choisie, ni encore moins méritée.

Prendre conscience que le cancer devait faire partie de mon histoire, et donc ne pas renier la réalité, en s’entêtant à aller contre, reconnaître ses faiblesses et ses difficultés, ne pas en avoir honte, et par conséquent apprendre à les maîtriser le mieux possible, déresponsabiliser les autres, ne pas leur en vouloir de continuer à vivre malgré votre malheur, leur pardonner également leurs difficultés et leurs maladresses à votre égard, je n’avais encore pas trouvé meilleure ligne de conduite, pour recouvrer au plus vite l’apaisement de mon esprit, dans un corps complètement meurtri.      



L’image de soi

La secrétaire du docteur R, nous avait téléphoné, pour me signaler la date de ma convocation fixée au 29 juin, nous allions recevoir une confirmation de cet appel par la poste.  

Ce 29 juin coïncidait avec le 40ème anniversaire de la mort de mon père, la journée s’annonçait donc doublement triste.

Une fois de plus je retenais mon souffle, le temps donnait l’impression de s’être arrêté, le verdict serait sans appel, mais rien ne me semblait pire que l’attente.  

« Monsieur Gautier ? »

Mon cœur battait la chamade, le sang fouettait mes tempes, une sueur froide perlait sur mon front, la fuite était cependant impossible, nul n’échappe à son destin.

Une mince frontière séparait le courage qu’il fallait avoir avant de pénétrer dans l’antre du loup, de cette peur incommensurable que m’inspirait la perspective d’une mort prochaine, et qui n’était pas bien loin d’attiser mon plongeon dans la  folie.

L’heure n’était ni au sourire, ni à la plaisanterie, pourtant le médecin se voulait rassurant, il  s’efforçait de désamorcer tant bien que mal,  l’ambiance tendue de ce début d’entretien.

« Les examens de la biopsie ont confirmé la reprise du cancer initial, nous allons donc débuter sans plus attendre une nouvelle chimiothérapie. »

Il n’était point question de participer à un nouveau protocole. Le moteur de ma motivation qu’avait été ma contribution volontaire à des essais thérapeutiques pour faire avancer la science n’étant donc pas à l’ordre du jour, il faudrait puiser mon énergie ailleurs. J’avais beaucoup travaillé ma personnalité pour donner à mon entourage une image de moi positive, et ceux malgré la maladie qui rongeait mon corps et mon esprit, c’est en continuant dans cette voix là, que je trouverais la vigueur indispensable au guerrier avant qu’il ne mène le combat. Je mettrais un point d’honneur à y parvenir.

« Je vais vous prescrire du Sutent. La médication s’effectuera par cycle de 6 semaines, à raison d’une gélule de 50 mg par jour pendant 4 semaines, suivies de 2 semaines de repos. Nous effectuerons un contrôle au scanner tous les deux cycles, avec un bilan sanguin à chaque fin de traitement. Le principe est le même qu’avec le Néxavar, il agit en diminuant l’activité d’un groupe de protéines responsables dans la croissance et la dissémination des cellules cancéreuses. »

Je ne comprenais pas la raison pour laquelle le cancérologue ne se contentait pas d’ordonner du Néxavar, le médicament ayant eu sur moi une efficacité non des moindres car il m’avait fait connaître une rémission de 2ans 1/2, je préférai m’abstenir de lui faire la remarque. Sans doute avait-il ses raisons.

A présent il m’énumérait la liste des effets secondaires que j’étais susceptible de rencontrer, et eu égard à la liste des médicaments annexes qu’il était en train de me prescrire, je sentais que je ne m’apprêtais pas vivre une partie de plaisir.

« Bon j’ai également sous les yeux le résultat de votre scintigraphie, tout va bien de ce côté-là. »

Le généraliste n’avait pas menti, Chantal n’avait pas été roulée dans la farine. L’ambiance s’était un peu détendue, je trouvais la force de plaisanter et de sourire à mon interlocuteur. Je n’étais pas mort, mon état physique n’était pas au plus bas, j’avais des armes pour me battre, nous avions déjà gagné un combat, j’étais en mesure de remporter également celui-là.



La vérité au malade

Je ne peux aujourd’hui éprouver d’autre sentiment qu’une vraie tristesse et une profonde impression d’injustice face à des relations bâties sur le non-dit et sur ce qu’il faut bien appeler le mensonge, voire l’hypocrisie, ces situations menant irrémédiablement à l’impasse.

 

J’ignorais combien de jours j’aurais à attendre avant d’entendre de la bouche de mon cancérologue les résultats de mes examens. En attendant il était difficile de ne pas se faire un film sur l’avenir qui m’était promis. Comme je l’ai déjà souligné maintes et maintes fois au cours de mon récit, l’incertitude est la pire des tortures à supporter. Jusqu’à présent j’avais la conviction que les médecins ne m’avaient rien caché de mon état de santé, et qu’ils s’étaient comportés comme de véritables coachs, dans la lutte qui était la mienne. Désormais j’avais peur que les relations de vérité ne s’estompent, pour enfin ne plus exister. Mon expérience me conduisait à affirmer que je supporterais difficilement le mensonge au moment où j’en aurais plus le besoin. Ma souffrance morale serait alors exacerbée par l’impression de ne plus être respecté. Mon souhait n’était pas qu’on me jette à la figure une réalité qui blesse (Docteur H avait en son temps, excellé en ce domaine), je désirais plutôt que l’on bâtisse une chartre d’honnêteté et de moralité entre les principaux protagonistes (médecins, familles, et malade) grâce à laquelle nous avancerions prudemment avec une ferme volonté, sur le chemin de ma destinée.

Le mercredi 23 juin, il y avait quasiment 1 semaine que nous avions effectué notre petite escapade en Nantes, et devant le silence obstiné du téléphone, nous nous résolûmes à contacter mon médecin généraliste qui maintenait une relation permanente avec le CAC de l’espoir. Peut-être avait-il reçu un rapport, susceptible d’apaiser un peu l’angoisse qui commençait à gagner du terrain aussi bien dans mon esprit, que dans ceux de mes proches.

Docteur C n’avait aucune information à nous fournir, mais comme il n’était pas de ceux qui ne culpabilisent pas en laissant les patients dans une inconfortable position d’ignorance, il nous promit de contacter monsieur R, et de nous tenir ensuite au fait de la conversation. 

Il avait fallu attendre encore 24 heures avant d’obtenir une réponse partielle à nos questionnements. J’étais absent lorsque Chantal avait décroché le combiné du téléphone.

« Madame Gautier ? »

« Oui. »

« J’ai eu le CAC de l’espoir en ligne, la scintigraphie des os n’a rien révélé d’anormal, par contre votre oncologue n’a pas encore les résultats de la biopsie. »

La réponse mi-figue mi-raisin du généraliste avait quelque-peu déçu Chantal. Elle aurait dû se réjouir que mes os ne soient pas atteints par la maladie, mais c’est plutôt le doute sur le rapport que le médecin venait de lui transmettre, qui assombrissait son état d’esprit. Le médecin était-il en train de lui cacher une vérité qui n’était pas intéressante à entendre.

« Êtes-vous en train de vouloir protéger une soi-disant fragilité de votre interlocutrice, en taisant une partie de l’évidence ? »

« Je vous assure madame Gautier je vous transmets les dires de l’oncologue telles que je l’ai entendus. »

« Et d’abord est-ce bien vrai que le cancer n’a pas touché encore le squelette ? »

« Je vous promets madame Gautier, que je vous dirais toujours la vérité, comme je l’ai toujours fait jusqu’à présent. »

Chantal m’avait relaté la conversation qu’elle venait d’avoir avec le praticien. Une déjà trop longue histoire avec la malade, lui avait appris elle aussi à être méfiante. Le milieu médical s’appliquait à dire les choses, mais quelques fois en employant des mots ambigus, ou en omettant de donner d’importantes précisions. Il ne fallait pourtant pas que nous nous laissions gagner par le doute, le mieux étant de provoquer sans cesse nos interlocuteurs pour les pousser à ne pas tricher.



Jusqu’au prochain menu du programme

Souffrir oublier et se taire

 

Collé au plus près de la machine, j’attendais que la caméra termine son travail d’exploration et d’enregistrement des rayonnements émis par mon corps. L’examen durait un certain temps, il fallait être patient, et ne pas céder à la panique, car le personnel médical avait quitté la salle. Le sentiment d’abandon pénétrait intimement ma pensée. Après avoir atteint la maîtrise de moi-même, la raison pour laquelle je me trouvais en ce lieu, et le silence qui y régnait,  favorisèrent peu à peu la concentration de mon esprit, et m’entraînèrent en avant vers une démarche d’introspection susceptible de m’aider à faire la paix avec mon passé. Je réfléchissais donc à mon histoire en essayant de mettre en relief les points forts, tout en me résignant à ne pas pouvoir effacer du tableau les périodes les plus obscures. Je pensais intensément à mes parents, à ma grand-mère, à ce que n’avions pu vivre ensemble. Je me demandais si de là-haut, ils étaient en mesure de contempler ma détresse. J’espérais ardemment qu’ils puissent m’aider à supporter un avenir largement hypothéqué, quelques petites larmes coulaient  à la commissure de mes yeux,  sans que je puisse les essuyer. Et si l’existence d’un Dieu était une immense connerie inventée par l’homme ?

Ma nouvelle famille était certes là, et bien là. Grâce à elle, j’avais gagné bien des batailles, mais son rayon d’action avait des limites, et lorsque ces limites étaient franchies, il fallait que je me débrouille sans cette  présence précieuse, femme et enfants étaient alors bien loin de ma souffrance.

Maupassant avait écrit en son temps : ‘’Notre grand tourment dans l’existence vient de ce que nous sommes éternellement seuls et tous nos efforts, tous nos actes ne tendent qu’à fuir cette solitude.’’  Il y à belle lurette que j’avais fait mienne cette devise, et sa véracité se vérifiait à chaque fois que je sentais un mauvais vent souffler sur ma vie.

« L’examen est terminé! »

Un lointain écho venait brusquement de m’extirper de mes profondes méditations. J’eus d’abord la sensation d’atterrir sur une autre planète, avant de recouvrer enfin mes esprits.

« Faut-il que j’attende le résultat ? »

« Non il sera communiqué à votre médecin. Vous pouvez partir. »

La patricienne avait tournée rapidement les talons, sans m’adresser un sourire, et sans entendre le merci, et l’au revoir madame que je lui avais adressé. Je ne savais que faire de ma serviette éponge, je pris la décision de l’abandonner dans la cabine, après avoir au préalablement essuyé une partie de mon corps toujours autant imprégné de sueur.  

Foutre le camp, foutre le camp, je n’avais que ces trois mots en tête.

Les panneaux de signalisation me dirigeaient à travers un long corridor peuplé de nombreuses portes,  derrières lesquelles le personnel soignant vaquait probablement à ses occupations. Il était tard, Chantal devait m’attendre derrière la zone protégée. J’avais atteint les toilettes que j’espérais avec impatience. La salle d’attente située à côté et qui m’avait accueilli quelques temps auparavant était encore occupée par quelques patients. L’un deux lisait le magazine sur lequel j’avais appris la lutte que menait Laurent Fignon contre le cancer. L’ancien champion était consultant sportif et son courage devait lui permettre de commenter le très prochain tour de France cycliste qui débutait début juillet. Riches, pauvres, célèbres, anonymes la maladie tapait dans le tas sans faire de détail, et le salut de chacun ne dépendait aucunement de son statut social.

La journée avait été fastidieuse, la porte automatique s’ouvrit enfin sur ma délivrance. J’avais appréhendé énormément ces instants, mais le ronron rassurant du moteur de la voiture me rappelait que tout fini par passer. Chantal me ramenait avant le prochain menu du programme, vers un peu plus de sérénité.



Ma salle de torture

Dimanche 10 juillet 2011, une fois de plus, le sentiment d’injustice a failli reprendre l’avantage. Mon 9èm cycle ce chimiothérapie s’est terminé il y a tout juste une semaine, et le bilan de cette nouvelle phase de traitement, aussi bien moralement que physiquement, était plutôt positif, jusqu’à ce message téléphonique du mercredi soir suivant, qui me ramena brutalement à mes plus mauvais souvenirs. Il fallait que je rappelle mon généraliste l’après-midi du lendemain, car les résultats de ma 156ème prise de sang signalaient entre autres une perte significative de potassium, et il était souhaitable de stopper au plus vite cette diminution, liée probablement aux effets pervers de mon traitement.

Sans doute trop occupé à accueillir nos convives à l’apéritif, et peut-être également à cause de ma longue expérience de vie de malade, j’avais accueilli la nouvelle, en apparence avec détachement. C’était sans compter sur mon subconscient qui avait bien tenu son rôle, en rajoutant cette anicroche à la longue liste de mon dossier, afin de me la reverser à la première occasion venue. Existe-t-il un moment plus favorable que le réveil nocturne pour se laisser polluer complètement l’esprit de pensées négatives, interdisant ainsi toute tentative de recouvrer le sommeil ?

Mon fils était rentré du travail avec cette épée de Damoclès qui menaçait son emploi, mon médecin en avait rajouté une couche en me rappelant que le combat contre la maladie était sans fin et qu’il était illusoire d’espérer retrouver un jour le cours d’une vie normale. Nos invités nous avaient rapportés de bonnes nouvelles concernant certaines personnes de notre entourage qui cumulaient les réussites, alors que de mon côté je cumulais les désillusions. La colère, la jalousie, l’inquiétude, l’angoisse tous ces sentiments s’associaient entre eux pour malmener mes nerfs. J’avais les mains moites, la sueur coulait sur mon front, et pour couronner le tout j’avais donné du grain à moudre à mon cœur qui semblait plus que motiver pour reprendre son mouvement anarchique. Le réveil indiquait 4 heures du matin, j’étais bon pour me lever car Morphée était en grève et je n’étais pas sûr qu’il veuille reprendre du service.

La nuit avait été effectivement blanche, j’avais été voir le docteur C qui m’avait prescrit du Diffu-K, trois nouvelles prises de sang et  s’était enquis de la date de mon prochain rendez-vous à Nantes, justement fixé au lendemain. J’avais effectué mon pèlerinage au  CAC de l’espoir pour récupérer l’ordonnance de mon 10ème cycle de chimio, et les jours passants, la surexcitation de la nuit du mercredi au jeudi s’était calmée, pour disparaître totalement. Ainsi va ma vie, et je ne peux rien y faire de plus, sinon que de cueillir ses roses en évitant de trop me piquer à ses épines. La rose que j’ai cueilli aujourd’hui me donne assez de motivation pour poursuivre mon récit   

 

Jeudi 17 juin 2010, j’avais bien entendu la consigne, mais ma surprise était tellement grande, que j’avais demandé à l’opératrice de me répéter la phrase qu’elle venait de prononcer, pour être sûr de ne pas rêver.

« Il faut enlever le slip aussi ? »

« Oui entièrement nu. »

Cette femme qui ne voyait pas ses patients comme des humains pourvus de sentiments, mais  comme la matière première de son travail, n’avait absolument rien remarqué de l’embarras dans lequel elle venait de me mettre. Il ne fallait donc pas espérer de sa part une petite phrase de mise en confiance, encore moins de la compassion.  J’avais lu dans la presse que le respect de l’intimité était le socle d’un accompagnement humain, manifestement mon accompagnatrice n’avait pas suivi de stage en ce domaine. Elle m’avait invité à me déshabiller à l’intérieur d’une cabine d’un mètre carré.  Dans cet espace restreint, assis sur banc beaucoup trop étroit pour mes fesses qui n’étaient pourtant pas plus larges que la moyenne, j’attendais complètement recroquevillé sur moi-même, que l’opératrice veuille bien se souvenir de mon existence.

Le stress avait engendré une transpiration excessive, et mon corps dégoulinant de sueur se  refroidissait peu à peu. Je grelotais de tous mes membres, et appréhendais cette minute où j’allais devoir me présenter complètement à poil devant cette femme qui n’avait pas plus d’émotions qu’un robot.

« Monsieur Gautier ? »

J’étais sorti de la cabine les mains sur le sexe, dans la position d’un déporté devant son bourreau. Elle m’avait tendu une serviette éponge qu’il fallait poser sur mes hanches lorsque je serais allongé. J’avais attrapé le linge d’une main, tout en gardant l’autre à l’endroit que je voulais préserver des regards, les genoux à moitié pliés comme en signe de soumission. Mon attitude était sans doute ridicule, car j’avais gravi bien des montagnes depuis le début de mon combat, et cette épreuve à laquelle j’avais tant de mal à faire face, semblerait bien dérisoire  à affronter pour d’autres, mais mon extrême pudeur faisait partie de ma personnalité, et cette particularité de ma personnalité avait été bien malmenée depuis que le milieu médical partageait ma vie de tous les jours, je n’avais qu’un objectif en tête, quitter le plus vite possible ma salle de torture.



La cerise sur le gâteau

L’heure de rejoindre le service de médecine nucléaire, interrompit provisoirement notre récréation. C’était la deuxième fois que je passais une scintigraphie osseuse, ma première expérience datait de juillet 2005, et l’examen s’était déroulé à la clinique C S   à Nantes.

La salle d’attente de cette partie nouvellement construite du CAC de l’espoir, était immense, elle pouvait accueillir facilement une quarantaine de personnes. Lorsque le malade était appelé, il franchissait un sas de sécurité qui isolait la zone de radioactivité dans laquelle il se rendait, du reste des lieux. L’infirmière qui l’accompagnait le conduisait dans une seconde salle d’attente avant qu’elle ne procède à l’inoculation proprement dite du produit.

La procédure n’était cependant pas tout à fait la même que celle que j’avais déjà suivie, et globalement l’attente semblait beaucoup moins longue qu’au centre C S.

Je savais que j’allais bénéficier de l’injection d’une solution radioactive capable de se fixer sur les os et qu’il faudrait patienter un moment avant l’examen, mais dans le cas présent, j’allais recevoir une seconde injection deux heures environ après la précédente, avant de passer ensuite immédiatement dans la salle de scintigraphie.

Au fur et à mesure de l’application de nouvelles techniques de soins, il avait été constaté des impacts négatifs sur la qualité de l’environnement, notamment dans le domaine de l’élimination des produits administrés aux patients, via les eaux usées traitées et rejetées dans les rivières. Des mesures avaient été prises pour rétablir la situation, et les personnes qui avaient subi des examens, particulièrement en médecine nucléaire, devaient à présent impérativement emprunter des toilettes qui leur étaient destinés. Je ne me dérobais donc point à la règle, avant de rejoindre Chantal qui m’attendait de l’autre côté du couloir.

Il fallait tuer le temps avant que l’on m’administre la seconde dose de produit, aussi nous regagnâmes le banc qui nous avions quitté une demi-heure plus tôt, pour profiter de l’air extérieur, à l’ombre  du soleil généreux de cette fin de printemps.

L’opératrice qui avait exploré la tumeur de mon épaule avant d’y effectuer une biopsie se trouvant à passer à notre hauteur, ne manqua pas de me reconnaître et me formula de nouveau une petite phrase d’encouragement, preuve une fois de plus,  qu’elle ne prenait pas ses patients simplement pour des numéros.

Je n’étais pas au mieux de ma forme, ma présence en ce lieu me pesait énormément. Je pensais à tous ces gens qui bien loin de mes soucis, préparaient fébrilement leurs prochaines vacances. J’avais envie de monter dans la machine à remonter le temps, et revenir à l’époque où ma vie n’avait pas encore basculé dans ce cauchemar. Ces moments de mélancolie j’en avais connu plus d’un depuis l’annonce fatidique du cancer, je savais aussi que ce ne serait pas les derniers. Mon état d’esprit jouait ainsi au yoyo, tantôt mon moral était au plus bas de l’échelle, tantôt il était au plus haut, l’essentiel de mes efforts ce concentraient donc à réguler ces sautes d’humeur avant d’en perdre totalement le contrôle. Je menais un combat très difficile mais j’apprenais à me défendre le mieux possible contre la maladie mais aussi et surtout, contre moi-même.

Dans ce contexte nous retournâmes vers la salle d’examen, mais il faut bien le dire avec un manque total de motivation. J’étais las de mon histoire. L’après-midi était fortement avancée, et la salle d’attente s’était largement vidée de ses occupants.

L’équipe de service n’accusait aucun retard, heureusement car je n’avais qu’une hâte quitter les lieux pour rejoindre le monde des vivants.

« Monsieur Gautier ? »

L’opératrice  médicale, une petite rondelette m’accompagnait en silence, je ne lisais aucune expression sur son visage, elle semblait d’ailleurs ne pas me voir, probablement plongée dans la pensée de ses soucis quotidiens. Le contraste entre l’accueil que j’avais rencontré en début d’après-midi, et celui qui j’étais en train de recevoir en ce début de soirée, était saisissant.

Elle me débita la procédure comme on lit un texte mille fois répété. Je connaissais à peu près la marche à suivre,  mais je ne m’attendais cependant pas, à la cerise sur le gâteau.

 



L’île de la guérison

Jeudi 17 juin 2010, notre rendez-vous au CAC de l’espoir était fixé à 14 heures. Tout le parcours que nous avions accompli depuis décembre 2004 était réduit à néant, il fallait remettre le compteur à zéro, et je ne savais vraiment pas si j’allais avoir le courage d’affronter de nouveau cette course épuisante contre la mort. L’adversaire était de taille, il avait battu des millions de malades avant moi, et petit à petit, le doute s’immisçait de nouveau  dans mon esprit, quant à mes capacités de remporter la victoire. 

Chantal avait tourné la clé de contact de la Citroën C4, afin de me conduire à Nantes pour la 55ème fois de ma carrière de cancéreux. La perception d’injustice était forte, et j’avais beaucoup de mal à chasser cette rage qui me faisait souhaiter des épreuves à quelques personnes de mon entourage que je trouvais autrement plus vernies que moi. Je luttais de toutes mes forces pour revenir à de meilleurs sentiments, car il était primordial d’éteindre la révolte qui couvait dans mon for intérieur. La maladie avait fait de moi une victime, je refusais qu’elle  me transforme en prime,  en une sorte de créature acariâtre et fortement détestable

Personne n’étant responsable de ce qui était en train de m’arriver, j’avais le devoir d’acceptation, sans pour autant celui de soumission, car poursuivre la lutte était toujours dans le domaine de ma volonté, mon avenir restant malgré tout propriété de mon destin.

J’avais l’habitude de ces arrivées au centre médical, pourtant le franchissement de la grille d’entrée restait toujours pour moi un moment d’émotions particulières. L’immensité du site, la concentration de milliers de véhicules garés sur les parkings, et les centaines de gens qui grouillaient aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur des bâtiments, formaient un univers particulier, qui m’oppressait en ce jour, un peu plus qu’à l’accoutumé, car l’annonce de cette rechute avait largement égratigné dans mon esprit, mon capital sérénité. La période où le Néxavar m’avait donné la possibilité de croire en la guérison,  était bel et bien derrière moi.   

La salle d’attente était vide, l’opératrice n’était pas encore arrivée de déjeuner et j’étais son premier patient. Nous avions Chantal et moi échangé quelques mots, mais à présent nous fermions les yeux pour tenter quelques peu de nous reposer.

« Monsieur Gautier ? »

La femme était relativement jeune et possédait un joli visage. Elle m’accueillit avec un sourire qui n’était pas superflu en ces circonstances peu engageantes.

Je connaissais assez bien la procédure, et je fus allongé assez rapidement sur la table d’examen. Elle me demanda de lui raconter brièvement mon parcours médical. Je la sentais très à l’écoute, et pas simplement par devoir professionnel, il dégageait de son être beaucoup d’humanité. Elle avait le don de me décontracter en prenant le temps avec sa voix douce et rassurante de m’expliquer jusque dans les moindres détails les gestes qu’elle allait accomplir pour mener à terme, et dans les meilleures conditions possibles, cette petite intervention chirurgicale.

Sans surprise l’échographie avait décelé la présence d’une tumeur intramusculaire. La praticienne avait pris soin d’en mesurer le volume. Elle prenait également des notes pour transmettre ensuite son rapport au docteur R avant de me rendre compte des suites de l’intervention.

Aidée de son assistante comme j’en avais été averti, elle m’avait administré un léger produit anesthésiant au niveau de l’épaule, et à présent elle pouvait sans la moindre crainte m’enfoncer l’aiguille pour pénétrer cette vilaine grosseur qui faisait l’objet de ma présence en ce lieu, sans craindre de me faire souffrir.

Mon interlocutrice m’avait expliqué qu’il fallait que l’opération soit précise et très rapide pour ne pas faire saigner la tumeur. C’est donc par un système de ressort qui se détendait d’un coup, que le piston de la seringue remonta, entraînant avec lui le précieux prélèvement.

« Voilà monsieur Gautier, nous avons fait du bon travail. Je vais envoyer l’échantillon au laboratoire d’analyse, et vous aurez le résultat par l’intermédiaire du docteur R. Je vous souhaite bon courage, je ne doute pas qu’avec un traitement adéquat vous viendrez à bout de cette épreuve. »

Nous avions quitté le service avec beaucoup d’avance par rapport à mon autre rendez-vous, aussi nous avions largement le temps de sortir prendre l’air avant de poursuivre l’aventure.

Assis sur un banc, nous essayions de garder la tête hors de l’eau en plaisantant gentiment sur la mine des nouveaux arrivants. Nos sourires étaient un peu forcés, mais il fallait se forcer. Construire dans nos têtes un radeau suffisamment solide qui nous conduirait peut-être vers l’île de la guérison, était dans ces moments précis, notre arme principale contre l’anéantissement



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