Ligne de conduite

Il y a des domaines qui tiennent une place importante dans notre vie, la musique par exemple,  est pour moi un besoin vital comme boire, dormir, ou manger. Le rapport substantiel que j’entretiens avec la musique est lié intimement à la nécessité que j’ai de m’évader vers un autre ailleurs. La musique classique en général et la musique sacrée en particuliers, sont la quintessence de cet art qui fait partie intégrante de mon identité. Ma passion n’est cependant pas née d’un coup en me levant le matin, elle n’est pas non plus la source d’une hérédité familiale, la musique a été pendant longtemps comme une alliée qui accompagnait, interprétait, ornementait, approfondissait, inspirait chaque moment de ma vie. A l’époque de mon enfance le milieu dans lequel j’évoluais, flirtait avec des musiques dites populaires, mon inclination particulière pour le classique débuta  à cette époque difficile de mon adolescence, où les épreuves successives m’avaient ôté toutes formes possibles de rêves. Lully, Vivaldi, Mozart, Chopin, Strauss et tous les autres, chaque note de musique de ces compositeurs pénétrèrent dans mon corps, comme un vaccin que l’on inocule dans les veines et plus j’écoutais plus l’addiction devenait inévitable. Tous les thèmes sont présents dans une composition musicale, la folie, la sensibilité, le romanesque, le sublime, le mystique. J’aime ces moments ou je me sens transporté, j’aime l’émotion que l’on peut ressentir, la capacité qu’un requiem a de vous transcender le corps, l’âme, j’aime ces minutes de parenthèse absolue ou tout d’une coup je me sent un homme à part entière loin de cette vilaine réalité qui pollue et détruit lentement mais sûrement mon corps et mon esprit.   

En ce début d’été 2010 le cyclone qui s’annonçait risquait fortement de faire chavirer mon bateau. Je savais que la musique serait un refuge, et qu’elle m’aiderait à garder le cap aux instants les plus âpres de mon combat, une amie fidèle qui prendrait le relais de ma famille lorsque la capacité de celle-ci serait dépassée par l’ampleur de la tâche.

 

J’étais arrivé de Nantes doté d’une ordonnance à faire pâlir d’envie l’Argan de Molière. La pharmacienne avait lu consciencieusement la liste qu’elle tenait dans la main, et à présent les médicaments s’entassaient petit à petit sur le comptoir. Quatre gros flacons d’une solution pour bain de bouche, six boîtes pour soigner la diarrhée, six boîtes pour empêcher les vomissements, six boîtes d’un antalgique en cas de douleurs, un gros flacon de gélules pour les reflux œsophagiens. Il manquait le principal, mon traitement chimiothérapique. A 5675,25 euros les 28 gélules, il n’était pas étonnant que le produit ne soit pas en stock à l’officine.

« Revenez d’ici 2 heures, nous aurons reçu votre Sutent. »

Dans d’autres circonstances la scène aurait pu prêter à sourire car je m’éloignais de la pharmacie  avec un sac rempli  comme si je venais de faire mes courses au supermarché du coin. La note aux alentours de 6500 euros était salée, la totalité de la somme étant à la charge de la sécurité sociale. Pas étonnant dans ces conditions que cette couverture maladie que nous jalouse le monde entier soit en déficit, d’autant que mon cas ne représentait qu’une goutte d’eau dans l’océan. J’étais encore un fois en première ligne pour mesurer la chance que j’avais de vivre en France, et ce n’était pas sans embarras que je me sentais redevable de la société française toute entière. J’avais un peu honte en effet de ne plus être utile à l’économie de mon pays, et par voie de conséquence, de dépendre entièrement des autres pour le reste de mes jours.  

Le médecin avait paré à toutes éventualités, pourtant je ne sentais pas angoissé outre mesure, car mon expérience chimiothérapique précédente, sans être une partie de plaisir, n’avait quand même pas été si traumatisante que ça. J’avais en fait très vite compris que la lutte contre le cancer passait par des sacrifices parfois douloureux, mais aussi par l’acceptation de mon infortune que je n’avais ni choisie, ni encore moins méritée.

Prendre conscience que le cancer devait faire partie de mon histoire, et donc ne pas renier la réalité, en s’entêtant à aller contre, reconnaître ses faiblesses et ses difficultés, ne pas en avoir honte, et par conséquent apprendre à les maîtriser le mieux possible, déresponsabiliser les autres, ne pas leur en vouloir de continuer à vivre malgré votre malheur, leur pardonner également leurs difficultés et leurs maladresses à votre égard, je n’avais encore pas trouvé meilleure ligne de conduite, pour recouvrer au plus vite l’apaisement de mon esprit, dans un corps complètement meurtri.      



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