Le marathonien

Je me forçais tant bien que mal à remplir une grille de mots fléchés, mais mon attention était souvent perturbée par le va et vient du personnel médical et par des ambulanciers qui, ayant perdu patience, venaient s’inquiéter de leur client. Beaucoup de malades gardaient le silence, mais leur tension nerveuse était perceptible, d’autres exorcisaient leurs angoisses par un excès de discussions avec leur acolyte, des conversations à propos de tout et de rien, mais qui leur permettaient d’attendre sans trop souffrir l’heure de la sentence.

La porte du docteur R s’était ouverte, il accompagna son patient jusqu’au secrétariat puis après un bref échange verbal, prit congé. L’oncologue regagna son bureau puis referma de nouveau la porte sur lui.

Les secondes devenaient pour moi des minutes, et les minutes des heures. J’imaginais le spécialiste en train d’examiner mon scanner, et lire ensuite le compte-rendu du radiologue. Il mettait un temps infini à venir nous chercher. Chantal avait cessé sa lecture, et vivait la même angoisse que la mienne. Nous nous étions lancés un bref regard, nous n’avions pas besoin de mots pour nous comprendre. La dernière fois qu’il avait tant tardé à nous appeler, avait été synonyme d’une très mauvaise nouvelle. Je me disais qu’une autre mauvaise nouvelle après deux cycles de traitement au Sutent, signifierait pour moi le début de la fin. Je n’étais pas dans les conditions requises pour imaginer sereinement une mort annoncée, je suppliais le ciel de m’épargner ce cauchemar éveillé, j’avais envie de vivre, vivre. 

Difficile, extrêmement difficile de ne pas sombrer dan la folie, mais la peur est parfois bien impossible à canaliser. Je n’avais jusqu’alors jamais vu un malade péter les plombs, je ne voulais pas être le premier, mais j’étais comme un alpiniste dans le vide, complètement indépendant d’une corde usée, qui menaçait à tout instant de se rompre.   

« Monsieur Gautier. »

J’examinais le bonhomme, il n’avait pas le visage grave et son sourire ne semblait pas être forcé. A présent que j’étais devant le fait accompli, ma tension nerveuse s’était partiellement dissipée, disons que mon stress redevenait supportable.

« Comment allez-vous ? Dîtes mois tout. »

« Il fallait que je me remette de ma septicémie, et que je supporte en même temps la chimiothérapie, donc l’exercice n’a pas été tous les jours facile mais j’ai quand même bien franchi le cap. »

« En matière d’effets secondaires ? »

« La fatigue et les mauvaises plaisanteries de mon cœur ne m’ont pas facilité la tâche, et puis en fin de traitement j’ai perdu considérablement l’appétit. Heureusement j’avais repris quelques kilos après mon passage à l’hôpital. »

Il y avait beaucoup d’effets secondaires de moindre importance que j’aurais pu lui citer, mais j’avais hâte de connaître le sort qui m’était réservé. »

L’oncologue connaissait le diagnostic rassurant de mon scanner, mais je devais lui donner l’impression d’être suffisamment confiant,  car il n’était pas du tout pressé de lever le suspense.

 « Votre épaule ? »

« La tumeur est là, toujours aussi grosse. »

Je venais de lui dire un gros mensonge, car depuis notre dernier entrevu, je n’avais pas osé palper le galbe de mon épaule, la peur d’y trouver une mauvaise surprise étant la plus forte.

« Les résultats sont bons, votre surrénale semble même avoir légèrement diminué. »

La phrase venait de me dégonfler comme un ballon de baudruche.  Brutalement débarrassé de cette peur panique qui m’avait conduit jusqu’au bord du précipice, je me sentais comme un marathonien qui vient de franchir la ligne d’arrivée, mon corps tout entier était envahi de fatigue.

« Mon bras est largement aussi enflé que le mois précédent. »

Je n’avais pas suscité davantage d’intérêt que la première fois, décidément cet œdème invalidant n’était pas sa priorité.

« Avez-vous besoin que je vous prescrive autres choses que le Sutent ? »

J’avais regardé brièvement Chantal, elle ne voyait rien qui pouvait me manquer et moi non plus.

« Non monsieur. »

L’oncologue consultait son calendrier tout en réfléchissant dans sa tête.

« Nous nous reverrons le 8 novembre. »

Nous nous étions levés de notre chaise, et c’était à mon tour de rejoindre le secrétariat, tandis que le prochain patient devait être dans le même état d’esprit que le mien un quart d’heure auparavant.

 



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