Le traumatisme infligé

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La petite pause portait bien son nom, car je n’avais guère eu le temps de souffler. Mon bourreau avait de nouveau saisi l’arme de mon supplice, et reprenait sa besogne dans la partie de mon nez la plus affectée, par des croûtes adhérentes, douloureuses, et surtout très abondantes.  Le travail qu’il effectuait me paraissait interminable.

 

« Il y a beaucoup de nettoyage en vue, et je ne peux pas me permettre de faire les choses approximativement, car la cautérisation doit s’effectuer sur une surface impeccable au risque de rendre l’opération inefficace. »

 

La zone était sensible et chaque grattage de la paroi nasale me donnait l’envie d’éternuer pour expulser ce corps étranger qui colonisait l’entrée de la voie respiratoire.

 

« J’agis sur une zone très vascularisée, je comprends vos hémorragies à répétition. »

 

Je sentais l’air s’engouffrer de plus en plus facilement dans mes narines, je redécouvrais le plaisir de respirer normalement, mais mon corps tout entier était raide comme un bout de bois, et j’espérais vivement un nouveau moment de répit, pour me détendre enfin.

 

« Voilà je pense que je vais pouvoir procéder à présent à l’intervention proprement dite. »

 

Il ne fallait pas avoir inventé l’eau chaude, ni le fil à couper le beurre pour comprendre que dans le cabinet de ce praticien, le principe de la cautérisation était resté le même que dans les années 1970, car à portée de vue,  je n’apercevais rien d’autre que le traditionnel petit brûleur à alcool, accompagné  de ces fameux  petits instruments dont je n’avais rien oublié de leur utilité.   

 

Il était trop tard pour reculer, dompter mon appréhension restait le seul remède efficace pour recouvrer le contrôle de mes nerfs.

 

« Je vais introduire dans chacune de vos narines un tampon imbibé d’anesthésiant, vous allez les conserver le temps que je prépare mon matériel, le produit devrait faire ensuite son effet. »

 

Je regardais pusillanime le médecin allumer la mèche du brûleur, puis tremper sa tige de métal dans le flacon de nitrate d’argent. Je n’avais pas besoin de commentaire, je connaissais la suite des évènements.   

 

Le praticien s’était tourné pour me faire  face,  et approchait son tabouret à roulette à ma hauteur. A l’aide d’une pince prévue à cet effet, il m’avait ôté les compresses stériles qui me bouchaient le nez, l’heure du châtiment était arrivée.

 

Appliquer un fer rouge  pour cicatriser une plaie et pour interdire aussi qu’elle ne s’infecte, était une pratique courante à l’époque ou la médecine ne possédait pas le panel de médicaments, dont elle dispose à présent. La cautérisation que j’étais en train de subir,  obéissait aux mêmes principes que cette méthode que je qualifierais de très agressive, voir même barbare,  mais qui avait l’avantage d’être très  efficace. 

 

Un éclair de feu avait transpercé mes yeux, sans doute une réaction nerveuse à l’effet désagréable que j’avais senti au moment ou l’instrument du docteur L P avait labouré la zone à soigner. Malgré l’anesthésie locale, la douleur n’était pas totalement absente, et à l’annonce de la fin des hostilités mon soulagement avait été incommensurable.

 

Le médecin m’avait fait signe de me lever et de rejoindre Chantal à hauteur de son bureau. Il m’avait ensuite tendu deux ou trois mouchoirs en ouate, qu’il m’avait recommandé vivement de conserver à portée de main.

 

« Vous allez avoir l’impression d’être enrhumé » m’avait-il dit.

 

Quasiment immédiatement j’avais senti en effet des gouttes perlées au bout de mon nez, et le phénomène s’était accéléré lorsque nous étions sortis de son cabinet, et que nous étions ensuite passer au secrétariat.

 

A présent mon appendice nasal était comme un lavabo plein d’eau auquel on venait de retirer le bouchon. Je n’avais rien d’autre à faire que de me servir de mes mouchoirs pour gommer le trop plein de mucus.

 

Le docteur L P m’avait informé que le phénomène cesserait au bout de quelques heures. Il m’avait également averti que les saignements stopperaient également, mais que des croûtes réapparaîtraient au fur et à mesure que la muqueuse à vif, guérirait du traumatisme qu’il venait de lui infliger. 

 

« Pour ramollir les croûtes afin qu’elles s’éliminent plus rapidement, n’hésitez pas à utiliser de la pommade HEC. » 

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Cautérisation mon ennemie

D’incessantes démangeaisons m’incitaient à me masser le nez, et ces massages loin de me soulager, m’apportaient en prime une douleur dont j’aurais bien aimé me passer. J’avais en effet l’impression que mes narines étaient bourrées de lames de rasoir,  qui me lacéraient les muqueuses, à chaque fois que mes doigts effleuraient ma peau. Le désagrément était tel que mes yeux se remplissaient de larmes comme si une envie d’éternuer me prenait, et que je ne pouvais pas le faire.

Il fallait aussi compter sur les hémorragies nasales qui sans être impressionnantes devenaient elles aussi de plus en plus courantes. Cette visite chez mon généraliste n’avait donc pas été superflue même si celui-ci me renvoyait vers l’un de ses collègues.

Dans bien des disciplines médicales, le manque de praticiens est devenu quasiment une affaire d’état. Il n’est pas rare en effet de devoir patienter un mois, voir même plus (en ophtalmologie par exemple), pour obtenir un rendez-vous.

Avoir un cancer, et bénéficier d’une chimiothérapie, ne comportent pas que des inconvénients, il suffit de le préciser à la secrétaire, et le jour même vous êtes dans la salle d’attente du spécialiste dont vous solliciter les compétences.

L’examen qui allait m’être pratiqué, ne m’enchantait guère. J’avais eu dans ma jeunesse plusieurs fois l’occasion d’expérimenter à mes dépens les effets fortement désagréables de la cautérisation. A l’époque le praticien utilisait une petite tige de métal qu’il enduisait à l’une de ses extrémités d’acide chromique ou de nitrate d’argent. Ensuite il chauffait le produit au dessus d’un petit brûleur à alcool, puis introduisait son engin de torture dans mes narines pour brûler les tissus malades, à l’aide du produit. Certes il avait pris la précaution d’insensibiliser  préalablement les fosses nasales avec deux mèches imbibées d’un anesthésiant, mais cette petite intervention que j’avais donc déjà subies cinq ou six fois par le passé, était classée dans ma mémoire, parmi les mauvais souvenirs.

Pourtant j’étais zen, en trente ans, la technique avait sans aucun doute évolué. Je voyais bien par exemple une intervention au laser parfaitement indolore, ou toutes autres techniques digne de notre XXIème siècle, et que j’aurais la curiosité de tester pour la première fois.

La salle d’attente n’était pas encombrée, j’entendais les pleurs d’un enfant auquel on venait de faire de la misère, mais dans l’ensemble le personnel n’était pas surmené, et les patients ne semblaient pas non plus trop anxieux.

Depuis 2 ans et 5 mois, c’était mon 7ème passage à la nouvelle clinique, et le docteur L P m’accueillait pour la seconde fois. 

« Dîtes moi tout. »

Chantal m’accompagnait, elle aurait pu prononcer mon laïus à ma place, tant elle avait entendu seriner cette histoire. Le docteur était à l’écoute en même temps qu’il consultait ma fiche sur son ordinateur.  

« Nous nous sommes déjà rencontré récemment ? »

« Oui, pour un bouchon de cérumen dans mon oreille gauche. »

« Bon très bien, voyons ce que l’on peut faire pour vous. »

Le praticien m’avait invité à m’installer sur sa chaise d’examen, et imitait à présent le docteur C en auscultant l’intérieur de mes narines. Son discours était le même que mon généraliste, il allait procéder à une cautérisation.

« Je dois opérer sur un support propre et sain, il faut donc que je vous débarrasse d’abord de ces croûtes sanguinolentes qui collent à votre cloison et qui vous obstruent le nez. »

Sans se préoccuper de mon regard inquiet, il avait posé sur sa tête son casque frontal éclairant, placé un écarteur dans l’une de mes narines, puis avec un petit instrument qui ressemblait à un longue pince à épiler, il piochait l’une après l’autre les impuretés qui tapissaient la muqueuse, pour les extirper de mon nez.

J’étais largement aussi tendu que lors d’un examen chez le dentiste, et je cramponnais vigoureusement de mes mains les accoudoirs de mon fauteuil, priant pour que l’épreuve se termine le plus vite possible.

« Vous me semblez  relativement stressé, pourtant je ne vous fais pas mal ! »

Dans la position inconfortable dans laquelle je me trouvais, j’avais bien des difficultés à lui répondre, pourtant le petit charcutage auquel j’étais astreint n’était pas, loin s’en faut, une partie de plaisir.

« Voilà le côté droit est impeccable, nous allons faire une petite pause, puis j’entame le côté gauche. »

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Quelle sale maladie !

« Quelle sale maladie ! »

La phrase avait été lâchée comme on parle du mauvais temps, sans plus d’émotion, histoire de mettre un point final à notre conversation qui ennuyait mon interlocutrice pressée d’en finir avec moi.

Sentir le peu d’importance que je représentais à ses yeux m’avait blessé plus que j’aurais pu l’imaginer. Nous avions été des complices de jeunesse, nos vies s’étaient ensuite séparées et le temps ayant accompli son œuvre, mon nom était désormais rayé de la liste de ses fidèles. Les choses étaient ainsi faites, je ne pouvais rien y changer. Il ne fallait pas lui jeter la pierre, car dans les conditions d’une situation inversée, ma réaction aurait peut-être été la même.

« Bon et bien à la prochaine ? »

« Ok, prend bien soin de toi Joël, bye »

Ce bye ressemblait fortement à un, à très longtemps.

Nos pas nous éloignaient l’un de l’autre, chacun reprenant le chemin de sa destinée. Destinée qui pour moi restait lourdement ancrée à la maladie, et le sang qui venait de se mettre à couler brutalement de mon nez, était une preuve visuelle, de la véracité de mes propos.

La chimiothérapie, le temps froid, la sécheresse de l’air ambiant à cause du chauffage, beaucoup de facteurs ne rendaient pas facile l’efficacité des soins liés à cette rhinite crouteuse, que je n’arrivais décidément pas à guérir. Pire des hémorragies nasales se déclenchaient à tout instant, et lorsque la crise était passée, le sang coagulait dans mes fosses nasales, formant des petits caillots de sang qui m’empêchaient de respirer. Cette situation m’agaçaient d’ailleurs fortement, aussi j’évacuais ces impuretés en me mouchant à tout instant, provoquant ainsi de nouveaux saignements de nez. Je ne savais pas quoi faire pour sortir de ce cercle vicieux, je misais sur l’arrivée du beau temps, la lutte allait donc être longue et difficile, l’endurance était de mise.

Le cancer qu’un vilain lutin avait collé sur mon chemin m’avait certes jeté à terre, mais au fil du temps j’avais appris à me relever, à frotter mes genoux ensanglantés et à poursuivre ma route. L’expérience m’avait également enseigné la sagesse, la patience, le contrôle de mes pensées négatives, et donc l’espoir de jours meilleurs.

Je m’accommodais donc avec les armes dont je disposais, de cet inconfort permanent qui ne me faisait certes pas trop souffrir, mais qui avait le défaut majeur de m’abrutir, de polluer mes nuits, et donc d’accentuer la fatigue provoqué par mon traitement au Sutent.

Jacques Brel a écrit dans l’une de ses chansons que l’homme n’oublie rien, il s’habitue, c’est tout. Je n’oubliais pas en effet qu’une épée de Damoclès pointait au dessus de ma tête, mais je m’habituais à vivre avec, ainsi qu’à cohabiter avec les nausées, la douleur, les malaises, et les effets plus ou moins dévastateurs qui allaient avec. A l’inverse ma famille ne maîtrisait rien de mes émotions, elle n’était que spectatrice de mon combat. Je pense que l’épreuve était certainement plus difficile pour elle que pour moi. Rien de plus insupportable que de voir périr à petit feu un être cher, sans avoir la possibilité d’intervenir de quelque manière que ce soit.

Les difficultés que je pouvais rencontrer à un moment ou à un autre de mes différents cycles de chimio, mettaient les nerfs de mes proches à rude épreuve, et je cédais devant leur insistance de consulter au plus vite un médecin, l’historie de les rassurer.

Pour la ixième fois je me retrouvais donc en ce début de mois des giboulées,  dans le cabinet de mon généraliste. Le docteur C était d’excellente humeur, il recevait en formation un futur médecin, et mon cas semblait particulièrement passionnant, car le praticien avait passé un bon moment à expliquer  à son élève mon parcours de santé, avant de s’intéresser aux raisons de ma présence en ce lieu.

« Qu’est ce qu’il vous arrive ? »

Mon interlocuteur avait eu l’élégance de ne pas rajouter encore.

Brièvement j’avais expliqué mes sécheresses nasales, les lésions qui entraînaient les saignements, mon nez constamment bouché  etc.….

J’avais été invité à m’allonger sur la table d’examen, et à présent en se penchant sur moi le médecin portait son visage à hauteur de mon appendice nasal. Son écarteur placé alternativement dans mes narines, il établissait peu à peu son diagnostic.

La muqueuse qui tapisse les fosses nasales est riche en vaisseaux  sanguins extrêmement fragiles, l’agressivité du traitement les rend d’autant plus vulnérables. De petites varices se sont formées qu’il va falloir cautériser. Je vais vous diriger vers un collègue ORL. »



Amélioration tant espérée


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J’arrive j’arrive
Mais qu’est-ce que j’aurais bien aimé
Encore une fois traîner mes os
Jusqu’au soleil jusqu’à l’été
Jusqu’au printemps jusqu’à demain
J’arrive, j’arrive
Mais qu’est-ce que j’aurais bien aimé
Encore une fois voir si le fleuve
Est encore fleuve voir si le port
Est encore port m’y voir encore
J’arrive j’arrive
Mais pourquoi moi pourquoi maintenant
Pourquoi déjà et où aller
J’arrive bien sûr, j’arrive
Mais ai-je jamais rien fait d’autre qu’arriver

J’avais escompté souffler un moment après ce énième passage au CAC de l’espoir, mais le cancer n’était pas hélas la seule pathologie qui affectait ma santé. Je souffrais entre autre d’une hypertension artérielle probablement héréditaire. Elle avait conduit directement à la tombe un de mes grands-oncles à l’âge de 46 ans, et mon propre père en était lui-même décédé à l’âge de 39 ans. Dès que mon généraliste avait diagnostiqué les premiers symptômes de la maladie sur moi, il avait immédiatement pris le problème à bras le corps et je m’étais promis de mon côté, de ne pas imiter papa, en suivant scrupuleusement les consignes du docteur C. Justement depuis quelques temps j’avais remarqué que ma tension prise régulièrement dans le cadre de mon suivi médical, et pour le compte du docteur R, était systématiquement au dessus du seuil de tolérance. Des maux de tête réguliers, quelques bourdonnements dans les oreilles, mes tempes qui battaient un peu trop fort, et des vertiges indépendants de ceux ressentis pendant mes crises d’arythmie, me firent réagir rapidement. Le Sutent était probablement responsable de cet état de fait, il fallait donc corriger le plus vite possible cette déviance, au risque de choper de nouveaux ennuis.

Avancer la date de rendez-vous avec mon généraliste contraignait mes plans, mais je n’avais pas vraiment le choix, il fallait accepter les règles d’un jeu auquel je n’avais pas demandé de participer, et donc de ponctuer  ma vie de visites régulières chez les médecins, tant pis pour ma récréation qui s’en trouvait légèrement perturbée.  

Je n’avais heureusement pas à subir que des revers, mon bras par exemple, montrait des signes très encourageants d’une évolution positive. L’écharpe soulageait efficacement le poids de l’œdème, mais j’avais bien enregistré la remarque de l’oncologue qui m’avait souligné qu’un manque d’exercice ne favoriserait pas la circulation du sang.

Je ne sais pas trop pour quel motif, je m’étais jusqu’alors interdit de me servir de ce bras malade. Avais-je peur qu’il se décroche ! L’esprit parfois s’image des choses, le plus souvent infondées, qui inhibent toutes volontés d’avancer. Si le malade n’y prend pas garde, sa négligence risque de le conduire vers le renoncement, et donc vers l’aggravation de sa maladie. Aussi était-il nécessaire de me raisonner en domptant cette espèce de crainte, qui me faisait agir comme si mon bras n’existait plus.

Dès lors les exercices quotidiens, les frictions énergiques et efficaces de mon bras, et sa réutilisation quasi normale dans la vie de tous les jours, m’amenait à constater au fil du temps, cette fameuse et  tant espérée amélioration.

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Contraignantes obligations médiacles

Mercredi 12 octobre 2011

Chers parents, que notre séparation fut douloureuse, j’ai pleuré, j’ai crié, j’ai hurlé, j’ai saigné, ma blessure est encore tellement visible, mais le temps a passé, et je ne suis pas pressé de vous retrouver. Ma place est encore ici, bien loin de votre horizon. J’ai déjà payé lourdement les conséquences de ce tsunami qui vous a balayé à tout jamais de ma vue. J’ai  pourtant à ce jour, sans savoir réellement pourquoi,  une nouvelle et lourde facture à régler, mais faîtes en sorte que j’obtienne la clémence de  mon créancier, car je suis terriblement las de payer.

Six ans, 2 mois, 10 jours que je mène une lutte sans merci contre ce prédateur qui cherche ardemment à s’emparer de la proie que je suis. Il ne faut pas que je baisse la vigilance, il ne faut pas que je m’endorme au soleil, car la marée est encore basse et le crabe à le temps de courir sur le sable fin, menaçant ma présence en ce monde, de ses pinces acérées.  

 

Lundi 24 janvier 2011, le docteur R s’affairait à taper l’ordonnance de ma nouvelle phase de traitement, j’attendais donc qu’il termine son travail pour lui parler.   

« Je voulais vous dire que mon cœur continue occasionnellement  de battre de manière désordonnée, et qu’il me donne bien du fil à retordre. »

« Avez-vous vu votre cardiologue dernièrement ? »

 « Pas depuis mon contrôle holter de juillet 2009. Par contre en août 2010 lors de mon hospitalisation j’ai eu l’occasion de passer une seconde échographie du cœur, la première ayant eu lieu en novembre 2008. »

Je sentais que la partie était mal engagée, il était indéniable que mon oncologue avait très envie de filer la patate chaude à son collègue, le docteur L.

Effectivement la cardiologie n’était pas son domaine, mais compte-tenu du fait que la Sutent, pouvait aggraver le problème, je pensais qu’il était en mesure d’effectuer un contrôle régulier. J’avais le souvenir des premiers troubles imperceptibles qui m’avaient été signalés par l’équipe médicale mandatée par Bayer, lors de mon protocole d’essai clinique de 2005 à 2007, et du scandale de la lettre adressé à L qui était resté sans suite, jusqu’à ce que je fasse une crise un peu plus importante, et que je sois amené à consulter d’urgence. Je concluais donc que la chimiothérapie prolongée ne devait certainement pas être étrangère à mon affection cardiaque, et que par conséquent l’oncologue avait sa part de responsabilité dans la solution à prendre pour améliorer mon confort de malade.   

« Votre prise de sang fait apparaître une fois de plus un dérèglement de votre thyroïde, et ceci peut éventuellement expliquer l’emballement de votre cœur. »

Je n’étais absolument pas convaincu de cette explication, ou du moins j’étais persuadé qu’elle n’était pas la seule en cause, dans le déclenchement de mes crises.

« Est-ce que vous avez déjà passé une scintigraphie du cœur ? »

Le docteur R soignait des centaines de malades, il était normal qu’il ne se souvienne pas de la totalité du contenu de mon dossier médical, doté de 6 ans de rapports en tous genres.

« Non c’est un examen que je ne connais pas encore. »

« Nous allons combler ce vide tout de suite. »

La phrase était amicale et avait été prononcée avec un léger sourire.

«  N’oubliez pas d’adapter votre dosage de Lévothyrox en fonction des indications que je vous ai mentionné sur votre ordonnance. »

J’avais acquiescé  d’un hochement de tête. Nous étions à présent en dehors de son cabinet, et l’oncologue donnait des instructions à sa secrétaire. Après un mutuel salut nous étions   maintenant sur le point de prendre l’ascenseur, munis de notre prochain rendez-vous fixé au 11 mars. La journée promettait d’être chargée, scintigraphie du cœur, scanner, et entretien avec le docteur R. Peu importe j’avais devant moi un bon mois et demi pour dépoussiérer mon cerveau de toutes ces très contraignantes obligations médicales qui me rappelaient trop ma condition de malade.



Des pierres et du verre pilé

Le succès que je rencontrais auprès de mes collègues de travail, lorsque j’allais le plus souvent possible leur rendre visite, n’était pas sans flatter ma vanité. 

Six ans à côtoyer la mort m’avaient rendu célèbre, j’étais un peu comme un vétéran de la grande guerre, j’avais traversé le pire des épreuves mais j’étais quand même resté en vie. Je représentais l’exemple rassurant du malade qui fait preuve d’insolence, d’arrogance et de fierté envers la faucheuse, tout en étant conscient que la colère de la mégère, ne serait apaisée que lorsque je déposerais définitivement les armes.

Je n’étais pourtant pas arrivé à cet état d’esprit sans faire du travail sur moi, l’exercice avait été, et restait toujours terriblement difficile, mais je m’efforçais toujours de montrer le côté souriant de mon combat, une manière d’apaiser la peur que suscitait l’idée du cancer, chez les personnes en bonne santé.

Le carcinome rénal qui s’était enraciné en moi en colonisant progressivement mon organisme, avait profondément bouleversé ma personnalité. Je ne reconnaissais guère l’image qui se reflétait à présent dans mon miroir, et pourtant j’étais plutôt fier du résultat.  Il n’est pas prétentieux d’affirmer que l’épreuve m’avait enrichi les pensées d’un sens nouveau et que j’avais pour mission de distribuer ce trésor autour de moi.

Mon témoignage ne trouvait pas partout écho de la même manière, mais l’important était de le transmettre à qui voulait bien l’entendre.

Le 24 janvier j’entamais mon 46ème voyage au CAC de l’espoir. Le ronron du moteur et la radio qui fonctionnait en sourdine, berçait mon état de demi-sommeil. J’entendais autour de moi le bruit du trafic routier, mais mes pensées voyageaient dans un autre ailleurs. J’étais parfaitement serein car ce rendez-vous avec le docteur R ne faisait pas suite à un examen au scanner, il correspondait seulement à la mise en place de mon 6ème cycle de chimiothérapie.

Nous avions énormément apprécié la compétence et la gentillesse des ambulanciers lorsque nous étions novices dans l’établissement, mais désormais le CAC de l’espoir était devenu pour nous un endroit plus que familier. Nous utilisions donc pour nous y rendre notre propre véhicule, et apprécions pleinement notre liberté retrouvée.

La salle d’attente nous accueillait comme à son habitude bourrée de monde, il y avait de plus en plus de nouveaux visages, et certains habitués avaient déserté les lieux. Peut-être avaient-ils achevé heureusement ou tragiquement leur parcours avec la maladie, ou peut-être que leurs convocations ne concordaient plus avec les miennes. Je n’étais certain que d’une seule chose, je ne serais jamais informé des suites de leur histoire.  

« Monsieur Gautier »

J’avais redécouvert le visage radieux de mon oncologue. Après les formules de politesses habituelles, nous avions retrouvé Chantal et moi nos places attitrées, (elle à gauche, moi à droite, et l’oncologue devant nous).

« Comment allez-vous depuis la dernière fois ? »

J’avais très envie de lui retourner la question, mais mon caractère réservé m’interdisait de le faire, et pourtant de savoir ce que pensent les malades de leurs comportements, lors de situations de conflits et de tensions, feraient certainement prendre conscience aux praticiens de la nécessité parfois de se corriger. 

Je passai donc sous silence l’incident de la dernière fois et commençai à réciter la litanie des effets indésirables que j’avais ressentis au cours du dernier cycle.

Une gêne était rentrée très vite dans le classement des 10 plus grands désagréments du traitement.

« Je n’ai plus guère de problèmes buccaux, par contre je souffre d’une sécheresse nasale qui m’empoisonne les nuits à cause de mon nez qui est constamment obstrué par des croûtes très dures. J’ai la sensation d’avoir des pierres et même pire encore du verre pilé dans les narines, je ne vous explique donc pas la douleur que je dois supporter. »

Mon air affligé n’émouvait pas mon interlocuteur, des récits sur la souffrance il en avait entendus des milliers dans sa carrière, son rôle se limitait donc à prescrire le médicament miracle qui rendrait la vie  un peu plus supportable à son patient.

« Je vais vous donner de l’huile de goménolée, conditionnée sous forme de flacon conte-gouttes. J’espère que vous trouverez avec ça de l’amélioration. »

Je lui avais ensuite parlé de la pommade HEC que j’utilisais comme rempart contre cette agression de ma muqueuse nasale, mais qui ne m’avait pas jusqu’alors prouvé son efficacité. Il m’avait encouragé de continuer ces soins. Un temps de silence s’était ensuite fait sentir.

Il ne me restait plus qu’à lui parler de mon cœur et de mes sempiternelles crises d’arythmies.  



Compétences à mon service

Il faut profiter du moment présent dans notre vie.
Car ce moment ne reviendra pas.
L’avenir sera meilleur ou pire.
Mais maintenant vous êtes là.

 Voyez où vous êtes dans le cours de l’existence.
Pas rapport à l’avenir, au passé
Puis chaque instant, pleinement
Au jour le jour vivez.

Regardez ce qui se passe ici.
Écoutez les sons du moment.
Respirez le parfum de la vie.
Et buvez en l’enchantement.

 Faites-le maintenant,
Pas plus tard, pas demain
Car ce précieux instant
Jamais ne revient

 

 

Je ne pouvais pas m’empêcher de passer ma langue sur cette dent entièrement reconstruite. Je savais que son aspect rugueux au toucher disparaîtrait progressivement au fil du temps. J’étais reconnaissant au chirurgien dentiste d’avoir mis sa compétence à mon service, car je redoutais depuis longtemps de devoir avoir recours à une prothèse dentaire autant qu’une femme pouvait repousser l’idée de porter une perruque à la suite d’une chimiothérapie. J’exécrerai l’éventualité  d’une image dégradée de moi-même dans le miroir, car elle serait la preuve concrète de la présence destructive de la maladie, aussi la réussite de cette petite intervention chirurgicale était certes pour moi une petite victoire, mais cependant aussi petite soit-elle, cette  victoire avait le pouvoir de renforcer considérablement ma volonté de m’en sortir.

J’étais désormais en possession de mon écharpe, elle ne me rendait pas autant service que j’aurais pu l’imager. Bien sûr elle allégeait considérablement le poids d’un bras beaucoup moins tétanisé par l’effort que je fournissais auparavant pour le maintenir en position repliée, mais elle n’évitait pas l’engourdissement du membre, et cette sensation désagréable fixait des idées négatives dans mon esprit. Difficile en effet d’oublier son infortune lorsque l’ankylose quasi permanente de mon bras était là pour me rappeler à mes souvenirs. Et puis personne ne pouvait savoir si j’étais en possession ou non d’un appareil dentaire, par contre la discrétion n’était pas de mise, concernant le port de cette écharpe qui ne manquait en aucune occasion de détourner le regard des gens, en produisant également presque toujours des questions relatives à mon état de santé. Je gardais en tête le souvenir de mon oncologue qui m’avait prescrit sans trop de réticences ce petit appareillage, mais qui m’avait mis en garde contre une position d’immobilisation trop longue du bras, avec le risque majeur de ralentir considérablement la circulation du sang. Il fallait donc que je me comporte en adulte responsable, ainsi je ne devais pas avoir honte de mon handicap, ni de profiter des bienfaits de mon écharpe, tout en l’utilisant à bon escient, afin de respecter scrupuleusement  les consignes de mon praticien. 

Mon 5ème cycle de prise de Sutent s’était achevé le 16 janvier, le bilan de ces 4 semaines de traitement était mitigé. Le cœur m’avait pas mal enquiquiné sans toutefois me mettre systématiquement au tapis. Cependant les séquelles de l’arythmie se faisaient sentir bien au-delà des crises, et parfois j’’avais bien du mal à ne pas constater une importante douleur, au niveau du thorax, particulièrement lorsque j’accomplissais des efforts à la marche. Je me promettais d’en parler à l’oncologue lors de ma prochaine visite.

Je n’avais pas oublié l’entretien catastrophique que j’avais eu avec le docteur R un mois et demi plus tôt, cependant la portée de ses paroles et de son comportement ne m’affectait pas autant que les premiers jours. J’avais pris beaucoup de recul par rapport à ça. Sans avoir totalement oublié l’épisode, je considérais à présent cette journée du 17 décembre comme un accident de parcours, et reprenais peu à peu confiance pour la suite des évènements.

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Le délabrement physique

Nous sommes libérés par ce que nous acceptons mais nous sommes prisonniers de ce que nous refusons.

Une personne qui médite a de la compréhension. Elle peut voir comment elle se crée elle-même des problèmes. Et donc, naturellement elle arrête de les créer

 

À quoi ça sert de recevoir la vie ? À quoi ça sert de la donner ?  À quoi ça sert d’aimer et d’être aimé ? À quoi ça sert de faire des sacrifices et de souffrir ? S’il faut finir au fond d’un trou, dévoré par la vermine, sans aucune espérance en retour.

J’aime l’idée qu’il existe un au-delà, j’aime l’idée qu’il existe un être suprême qui dirige le monde, mais je n’en ai pas la certitude. Avoir la certitude c’est avoir la foi, un luxe que je n’ai pas la capacité d’acquérir.  

J’attends de toi un signe que tu m’as peut-être déjà envoyé, mais que je n’ai pas su décrypter.

 

Novembre et décembre avaient été particulièrement froid, l’hiver s’était installé avant l’heure,  avec une multitude de pathologies infectieuses et inflammatoires  liées à la saison. Je n’étais pas passé à travers les mailles du filet, et j’avais comme beaucoup de monde souffert de rhums à répétition ainsi que d’une gastro-entérite qui m’avait cloué au lit toute une journée. Plus virulente que ma chimiothérapie, cette gastro m’avait d’ailleurs fait vomir pour la première fois depuis bien longtemps, toutes les tripes de mon corps.

Pour l’heure nous étions début janvier et la météo s’était considérablement adoucie, mais j’en étais au milieu de mon 5èm cycle de prise de Sutent,  et les effets secondaires commençaient à me peser, aussi j’avais bien du mal à reprendre le rythme de mes balades journalières interrompues par des températures polaires.

Outre le fait que le docteur C avait changé le dosage de Lévothyrox  et que je m’en accommodais très bien, un problème chassant un autre problème, c’était du côté de ma dentition qu’il fallait à présent concentrer mon attention.    

Depuis la petite intervention (chirurgie à lambeau) pratiquée par mon dentiste quelques temps auparavant, intervention sous anesthésie locale qui m’avait couté assez cher, car elle ne faisait pas partie des soins remboursés par la sécurité sociale, j’étais débarrassé de cette mauvaise haleine qui jusqu’alors handicapait fortement mes rapports avec mon entourage, mais surtout, je n’avais plus de douleurs dentaires, ni d’inflammations au niveau de la gencive. 

Malheureusement la maladie avait fait des ravages et même si le praticien avait stoppé l’évolution des symptômes, les grosses dents étaient largement atteintes et les dommages étaient irréversibles, c’est du moins dans ce sens que ce même praticien m’avait expliqué la chose.

Ce 11 janvier de l’année 2011 je craignais donc fortement de devoir dire adieu à une nouvelle molaire, et j’étais bien désolé car cinq d’entre elles étaient déjà arrachées. Ma visite chez le docteur P venait en effet du fait que quelques temps plus tôt, en mastiquant de la nourriture, cette dent objet de tous mes tourments, s’était brutalement fêlée. Une partie était tombée avant même que je puisse me rendre à mon rendez-vous.

Allongé sur le fauteuil du cabinet dentaire j’attendais le pronostic du praticien.

« Votre dent est très abîmée, mais je vais pouvoir la colmater car contrairement à ce que vous pensez, elle reste solidement implantée dans votre mâchoire. »

La bouche grande ouverte, je ne pouvais pas répondre à mon interlocuteur, mais j’étais évidement soulagé d’entendre ce diagnostic. Quelques interventions à la roulette plus tard, ma molaire avait été reformée et lustrée par le chirurgien.

A présent je pouvais rentrer chez moi, avec la satisfaction d’être passé à côté de ce qui représentait pour moi, une nouvelle catastrophe. Rien de plus pénible de constater le délabrement de son aspect physique, surtout lorsqu’il n’existe guère de solutions pour stopper le phénomène.



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