Des pierres et du verre pilé

Le succès que je rencontrais auprès de mes collègues de travail, lorsque j’allais le plus souvent possible leur rendre visite, n’était pas sans flatter ma vanité. 

Six ans à côtoyer la mort m’avaient rendu célèbre, j’étais un peu comme un vétéran de la grande guerre, j’avais traversé le pire des épreuves mais j’étais quand même resté en vie. Je représentais l’exemple rassurant du malade qui fait preuve d’insolence, d’arrogance et de fierté envers la faucheuse, tout en étant conscient que la colère de la mégère, ne serait apaisée que lorsque je déposerais définitivement les armes.

Je n’étais pourtant pas arrivé à cet état d’esprit sans faire du travail sur moi, l’exercice avait été, et restait toujours terriblement difficile, mais je m’efforçais toujours de montrer le côté souriant de mon combat, une manière d’apaiser la peur que suscitait l’idée du cancer, chez les personnes en bonne santé.

Le carcinome rénal qui s’était enraciné en moi en colonisant progressivement mon organisme, avait profondément bouleversé ma personnalité. Je ne reconnaissais guère l’image qui se reflétait à présent dans mon miroir, et pourtant j’étais plutôt fier du résultat.  Il n’est pas prétentieux d’affirmer que l’épreuve m’avait enrichi les pensées d’un sens nouveau et que j’avais pour mission de distribuer ce trésor autour de moi.

Mon témoignage ne trouvait pas partout écho de la même manière, mais l’important était de le transmettre à qui voulait bien l’entendre.

Le 24 janvier j’entamais mon 46ème voyage au CAC de l’espoir. Le ronron du moteur et la radio qui fonctionnait en sourdine, berçait mon état de demi-sommeil. J’entendais autour de moi le bruit du trafic routier, mais mes pensées voyageaient dans un autre ailleurs. J’étais parfaitement serein car ce rendez-vous avec le docteur R ne faisait pas suite à un examen au scanner, il correspondait seulement à la mise en place de mon 6ème cycle de chimiothérapie.

Nous avions énormément apprécié la compétence et la gentillesse des ambulanciers lorsque nous étions novices dans l’établissement, mais désormais le CAC de l’espoir était devenu pour nous un endroit plus que familier. Nous utilisions donc pour nous y rendre notre propre véhicule, et apprécions pleinement notre liberté retrouvée.

La salle d’attente nous accueillait comme à son habitude bourrée de monde, il y avait de plus en plus de nouveaux visages, et certains habitués avaient déserté les lieux. Peut-être avaient-ils achevé heureusement ou tragiquement leur parcours avec la maladie, ou peut-être que leurs convocations ne concordaient plus avec les miennes. Je n’étais certain que d’une seule chose, je ne serais jamais informé des suites de leur histoire.  

« Monsieur Gautier »

J’avais redécouvert le visage radieux de mon oncologue. Après les formules de politesses habituelles, nous avions retrouvé Chantal et moi nos places attitrées, (elle à gauche, moi à droite, et l’oncologue devant nous).

« Comment allez-vous depuis la dernière fois ? »

J’avais très envie de lui retourner la question, mais mon caractère réservé m’interdisait de le faire, et pourtant de savoir ce que pensent les malades de leurs comportements, lors de situations de conflits et de tensions, feraient certainement prendre conscience aux praticiens de la nécessité parfois de se corriger. 

Je passai donc sous silence l’incident de la dernière fois et commençai à réciter la litanie des effets indésirables que j’avais ressentis au cours du dernier cycle.

Une gêne était rentrée très vite dans le classement des 10 plus grands désagréments du traitement.

« Je n’ai plus guère de problèmes buccaux, par contre je souffre d’une sécheresse nasale qui m’empoisonne les nuits à cause de mon nez qui est constamment obstrué par des croûtes très dures. J’ai la sensation d’avoir des pierres et même pire encore du verre pilé dans les narines, je ne vous explique donc pas la douleur que je dois supporter. »

Mon air affligé n’émouvait pas mon interlocuteur, des récits sur la souffrance il en avait entendus des milliers dans sa carrière, son rôle se limitait donc à prescrire le médicament miracle qui rendrait la vie  un peu plus supportable à son patient.

« Je vais vous donner de l’huile de goménolée, conditionnée sous forme de flacon conte-gouttes. J’espère que vous trouverez avec ça de l’amélioration. »

Je lui avais ensuite parlé de la pommade HEC que j’utilisais comme rempart contre cette agression de ma muqueuse nasale, mais qui ne m’avait pas jusqu’alors prouvé son efficacité. Il m’avait encouragé de continuer ces soins. Un temps de silence s’était ensuite fait sentir.

Il ne me restait plus qu’à lui parler de mon cœur et de mes sempiternelles crises d’arythmies.  



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