Le labyrinthe obscur et sinueux

Rien ne se passe pour rien, c’est le destin qui crée les choses, on doit vivre avec, on doit impérativement surmonter les problèmes.

Très jeune l’apprentissage douloureux de l’existence m’a appris que le bonheur n’est pas constant, ce n’est pas matériel, c’est un état d’esprit, se sont ces petits moments qui nous apportent le sourire aux lèvres. Il ne faut pas se laisser abattre au moindre changement et chamboulement.

Lorsque des circonstances particulières vous ont entièrement détruits, il faut faire en sorte de se reconstruire, on n’a pas le choix.

Sans erreurs, sans souffrances, on ne peut se connaître entièrement. La vie ce n’est pas qu’un beau soleil, c’est aussi un orage qui frappe un peu plus fort les uns que les autres, de la pluie qui tombe et qui parfois provoque des crues dévastatrices, un nuage qui fait de l’ombre, du brouillard qui voile l’horizon, ou simplement quelques étoiles brillant dans la nuit. 

 

La maladie impose au malade de s’engager dans un  labyrinthe obscur et sinueux, semé d’embuches, et dont la porte de sortie est loin d’être à la portée de la plupart d’entre eux. Tout est conçu par le malin pour que ses victimes se perdent dans le dédale des chemins où l’on bute à chaque pas sur un problème, qu’il est parfois bien difficile, voir impossible à surmonter.

Je n’étais pas encore définitivement perdu, car je cherchais toujours mon salut en empruntant encore et encore des corridors inexplorés, me conduisant indubitablement vers la fin d’une étape qui me permettait jusqu’alors de poursuivre le chemin de l’étape suivante.

Le docteur R me donnait régulièrement une feuille de route qui ressemblait comme une sœur à la précédente, et j’espérais invariablement que ce ne soit pas la dernière, car la guérison était pour l’heure et sans contestation possible, du domaine de l’illusion. Aussi j’accueillais un nouveau cycle de traitement comme un message d’encouragement à poursuivre un combat.qui me conduirait peut-être un jour à la victoire.

Une fois sur deux la délivrance d’une nouvelle feuille de route passait par l’incontournable et traumatisant examen au scanner. C’était le stade le plus délicat de l’épreuve du labyrinthe, pourtant,  il ne s’agissait surtout pas de se dérober.

Lundi 30 mai 2011, journée ordinaire pour les uns, journée de tous les dangers pour les autres. Le CAC de l’espoir continuait de vivre des drames mais aussi parfois de grandes joies, bien à l’abri des différents médias. Ici se trouvait le centre opérationnel, le PC des armées,  un concentré de matière grise au service des cancéreux.

Loin de dissiper mon anxiété l’opérateur enfonça au contraire un peu plus le clou. Ma prise de sang révélait une insuffisance rénale qui s’était aggravée, et il préférait s’abstenir de m’injecter le produit de contraste. Je doutais fortement de l’efficacité de l’examen. Il avait très vite éclairci sa position sans attendre que je lui pose la question.

« Il est parfaitement inutile d’infecter votre rein avec un produit nocif lorsqu’il est possible de faire temporairement autrement. »

Il me précisa ensuite qu’une évolution négative du cancer serait perçue avec ou sans ce produit qui améliorait certes la qualité de l’image, mais qui n’était pas totalement indispensable à la réalisation des clichés.

La plupart des médecins qui avaient jusqu’à ce jour commenté mes prises de sang, ne s’étaient jamais alarmés sur le fait que mes ¾ de rein restant n’avait pas toute la capacité requise pour apurer convenablement ce précieux liquide qui coulait dans mes veines. Je m’interrogeais donc de cette évolution inattendue. Que fallait-il faire pour préserver cet organe vital, j’étais bien incapable de le savoir, car en dehors du fait que j’avais le défaut de ne pas boire assez d’eau, mon existence était des plus saines, et je ne voyais pas très bien quel sacrifice me faudrait-il rajouter à la liste de ceux déjà consentis pour inverser le processus de dégradation que j’étais bien forcé de constater.  

Le 29ème scanner d’un déjà long parcours, sur le chemin très chaotique d’une hypothétique guérison, venait d’être bouclé en moins d’un quart d’heure. Il ne me restait plus qu’à passer le test psychologique le plus périlleux de la journée, me rendre au tribunal, pour entendre bonne ou mauvaise, la sentence prononcée par mon oncologue familier.

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La grisaille de l’incertitude

Le handicap ou la maladie peuvent ils être une ouverture vers le monde et les autres ? Un élan plutôt qu’un repli sur soi ? Un avantage plutôt qu’un inconvénient ?

La réponse est oui, et elle ne fait pas l’ombre d’un doute.

Regretter le passé c’est refuser le présent.

Si je doute ou si je regrette le passé, je suis mort.

 

Je ne me berçais d’aucune illusion, je savais que  le cancer restait le maître du jeu, j’étais bel et bien un pantin entre les mains de son marionnettiste. La médecine, la recherche, la chirurgie, la pharmacie, beaucoup de corporations étaient rentrées en résistance contre le dictateur. Bien sûr au-delà de la guérison du malade, des enjeux financiers importants motivaient les troupes bien décidées à remporter une double guerre, celle contre la maladie et celle pour la conquête du marché de l’argent roi, mais la victoire du pot de terre contre le pot de fer n’était pas encore à l’ordre du jour.

Pour le travail accompli et pour la somme d’énergie dépensée à éradiquer ce fléau, j’avais le devoir moral de lutter aux côtés des hommes de sciences, d’autant plus que certaines avancées thérapeutiques avaient quand même fait vaciller la suprématie du cancer.

Se battre à armes inégales demandait des prouesses mentales mais parfois, des forces plus puissantes que ma propre détermination agissant de manière négative sur mon organisme, ne me donnaient aucune autre possibilité que celles de déposer les armes et de me soumettre temporairement à la ténacité de mon maître.

C’est ainsi qu’en cette période d’avril au moment où la nature se réveillait, le traitement qui me sauvait la vie en soufflant le chaud, substance corrosive oblige, me la détruisait également, en soufflant le froid.

Sans trop savoir ce que j’avais bien pu faire d’extras pour mériter un tel châtiment je profitais plutôt mal de ce début de printemps limitant mon activité entre le lit et mon fauteuil.

Pourtant ce n’était pas la diarrhée qui me mettait dans un tel état, ce n’était pas non plus les reflux gastriques et les brûlures d’estomac, ce n’était pas mon cœur qui limitait sa révolte à quelques petites manifestations de temps à autre, c’était plutôt une envie incessante de vomir, des maux de tête, des étourdissements et des vacillements à chaque fois que je voulais faire un pas pour me rendre d’une pièce à l’autre de la maison.

Le traitement avait bon dos, et je n’étais pas sûr que mon état ne soit pas lié à une autre affection que celle provoquée par les effets secondaires du Sutent, il fallait que je sois prudent car je n’avais pas l’intention de me retrouver une fois de plus à l’hôpital. Il y avait bientôt un an que j’avais fait les frais de ma négligence et de mon entêtement, en refusant d’admettre la réalité concernant cette forte température qui avait failli m’emporter.

Mes défenses immunitaires étant fortement affaiblies par la chimiothérapie, mon extrême faiblesse du moment était peut-être comme au mois d’aout de l’année 2010, la manifestation d’une pathologie naissante, totalement étrangère à celle qui faisait l’objet de tous mes tracas depuis 2004.

Je ne laissais rien apparaître de mes peurs autour de mois et pourtant mon angoisse était bien présente, il fallait simplement l’apprivoiser. J’étais comme la sœur Anne au sommet du donjon, je scrutais l’horizon en espérant à l’inverse de la belle, ne voir rien venir. Je craignais en effet une poussée de fièvre comme les gens du moyen âge craignaient la peste. Je savais qu’une température élevée serait synonyme d’infection, aussi je priais le ciel pour que ce dangereux passage à vide, ne soit qu’une mauvaise plaisanterie du destin.

Ce genre de situation  où j’avais l’impression de marcher sur un fil au dessus du précipice, je la connaissais  que trop bien. Ses apparitions récurrentes me donnaient l’avantage d’apprécier d’autant plus ma chance d’être encore de ce monde lorsque le danger était écarté. Et cette fois ci encore j’étais passé à côté de la catastrophe car au bout de plusieurs jours, la fièvre n’étant toujours pas apparue et me forces étant revenues, je savais que mon inquiétude n’avait plus lieu d’être.

La fin de ce cycle de traitement se profilait à l’horizon, un autre cycle m’attendait à l’entrée d’un autre chemin. La date de mon 29ème examen au scanner était fixée au 30 mai, il me restait que très peu de temps pour profiter de l’embellie avant d’affronter de nouveau la grisaille de l’incertitude.

 

La grisaille de l'incertitude  dans Cancer du rein images

 

 



Précieux mais difficile privilège

Emporté par une rafale de vent bousculant notre vie jusqu’ici tranquille, il est bien souvent difficile de récupérer le cap. Comment ne pas craindre le récif, comment ne pas se sentir au bord de la noyade, lorsque surgissent les  graves soucis  de santé. Chacun réagit à sa manière en fonction de son émotivité. Les comportements vont de la colère à la révolte pour certains, de l’abattement à la paralysie totale pour d’autres.

Pourtant la tempête finit toujours par se calmer, et si ce n’est pas le cas il faut faire en sorte qu’elle s’apaise au risque de sombrer au plus profond de l’océan.

Prendre le temps de la réflexion est une évidence, pourtant… cela nous paraît souvent inaccessible, la gravité des évènements nous ont fait perdre pied, et nos mouvements anarchiques nous conduisent plus surement et plus rapidement qu’un fer à repasser jeté dans l’eau, vers les abysses.

Cette aptitude à prendre du recul, nous l’avons tous en nous. L’essentiel est de pouvoir la déclencher au bon moment

Suspendre la course, ne plus agir de manière épidermique, apprendre à analyser sa situation avec calme et sérénité, sont les ingrédients indispensables pour mieux aller à l’essentiel.

J’avais fait mienne cette devise qui était certes faite de belles phrases, mais qui sur le terrain n’était pas tous les jours facile à appliquer. Il arrivait parfois que la fatigue endurée par de trop longues épreuves d’effets secondaires à répétitions,  brouillait sensiblement mon esprit en m’éloignant quelque peu de ma ligne de conduite. Naviguer dans le doute, c’est naviguer dans le brouillard et naviguer dans le brouillard c’est ne plus être en mesure d’apprécier les obstacles qui se présentent à vous. Il me fallait bien du courage pour rectifier le tir, mais je savais que mon salut ne pouvait passer que par la discipline d’une armée en guerre, et j’étais bel et bien en guerre contre le cancer, le motif était suffisamment convainquant pour me donner la force de puiser au plus profond de moi le courage qui arrivait parfois à me manquer.

Du courage il m’en fallait en ce 25 avril qui marquait la reprise de mon traitement. J’étais dans l’état physique et psychologique d’un randonneur auquel après une courte pause  on venait de donner l’ordre de reprendre la route, malgré un corps meurtri par de nombreuses courbatures, causées par une d’ores et déjà trop longue marche.

Je ne pouvais pas m’appuyer sur l’espoir d’interrompre pour de bonnes causes le traitement, car Sutent n’avait pas la capacité de guérir, mais simplement de stabiliser la maladie. Les malades qui avaient la bonne fortune d’obtenir ce résultat, et j’en faisais partie, étaient des miraculés. Je n’avais donc pas le droit de bouder ce privilège, même si ce privilège était parfois difficile à assumer.

Le pire dans tout ça, c’est que je ne pouvais m’appuyer justement que sur l’espoir inverse, c’est à dire de ne pas devoir interrompre pour de mauvaises raisons, le traitement. Bon nombre de malades avaient en effet relativement vite atteint la limite du supportable lorsque qu’ils n’avaient pas tout simplement été contraints de changer de chimiothérapie, le Sutent étant devenu trop corrosif, ou sans effet sur le cancer. 

Prendre le temps de la réflexion comme j’avais appris à le faire, m’avait permis encore une fois de plus de relativiser ma situation. Il fallait donc remercier le ciel et non le blâmer d’être en ce début de printemps 2011 encore de ce monde pour pouvoir en apprécier ses beautés.

Beaucoup de gens étaient plus à plaindre que moi, j’étais certes souvent indisposé par une trop forte dose de produits chimiques dans le corps, mais je n’étais pas dans la situation d’un tétraplégique, ma vie malgré tout n’était pas totalement chamboulé, je pouvais sans trop de handicap me permette d’en profiter dans bien des domaines. Que dire aussi des gens dialysés ou en condition d’insuffisance respiratoire sévère. Ils n’avaient pas de cancer ceux là, et leur condition n’était pourtant guère plus enviable que la mienne. Comment ne pouvais-je pas me rassurer en me disant que mon après-midi serait consacré à un grande balade en campagne, et que si le mauvais temps apportait une ombre au tableau mes capacités intellectuelles et physiques me permettraient de changer mon emploi du temps sans avoir à subir trop de contraintes.   

 

 

 

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Une façon de philosopher

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Si je n’avais pas pris la décision de croire au bonheur, je ne serais plus de ce monde. Je serais mort depuis longtemps sinon physiquement je serais mort dans mon âme et dans mes émotions. J’ai constaté que beaucoup de gens ne croient pas au bonheur ou bien ils y croient au plan purement matériel pour finalement se rendre compte que le bonheur issu du matériel est parfois éphémère car il ne dure pas. Je connais des gens qui sont riche mais qui ont le cœur vide.

 

Je ne cherche pas à vivre le bonheur ‘garantie’ pour le reste de ma vie car c’est une exigence qui m’apparaît comme impossible. Je préfère le cultiver dans mon moment présent et tenter de rayer d’un large trait ce qui a été douloureusement vécu dans mon passé. Mon degré de bonheur correspond à mon degré de bien-être physique et émotionnel.

 

IL est difficile pour une personne d’être heureuse dans sa souffrance et dans sa maladie. IL est difficile pour une personne d’être heureuse si tout s’effondre autour d’elle. De cette perspective le malheur est un baromètre de l’absence de bonheur. Autrement dit guérir de ses malheurs est aussi une porte qui s’ouvre sur plus de bonheur.

 

Tous les coups durs de la vie ne réussissent pas à détruire le bonheur, il existe tel un trésor éternel figé dans le temps. Il existe et il peut grandir si on apprend à l’apprécier à chaque fois qu’il se manifeste. J’ai découvert que mon bonheur a survécu à des années de vie malheureuse et cette découverte a stimulé en moi le besoin de cultiver le bonheur.

 

Une définition simple du bonheur est ‘une sensation de bien-être intérieur’. Le plaisir de caresser un enfant; l’émerveillement d’un magnifique couché de soleil; la satisfaction d’un travail bien fait; la douce sensation d’un amour partagé; savourer un bon repas; apprécier un(e) ami(e); aimer son (ses enfants; etc.

 

Le bonheur est une ‘sensation’ de bien-être physique, émotionnel et mental qui habite chaque individu. Que cette sensation soit microscopique ou gigantesque, elle est là en chacun de nous, elle attend tout simplement d’être reconnue! 

 

Identifiez vos sources de bien-être physique et émotionnel. Nourrissez-les à chaque jour et vous serez de plus en plus heureux! Après tout les grands bonheurs sont la somme de petits bonheurs journaliers.

 

 

 

Le sourire de l’oncologue en disait long sur l’impossibilité qui était la sienne de se transformer en ce merlin l’enchanteur doué d’un pouvoir surnaturel, et dont le récit des exploits avait enchanté ma petite enfance.  La science avait certes fait des progrès mais  le progrès avait ses limites, et depuis l’aube des temps, notre mystérieux univers gardait largement le contrôle de vie ou de mort sur ses sujets. Le Sutent n’était pas une potion magique  assurant ma guérison, le médicament faisait ce qu’il pouvait,  je n’avais pas la possibilité d’exiger davantage de lui. D’ailleurs son efficacité constatée était une médaille qui avait son revers et la question était de savoir combien d’années, de mois, ou de jours le traitement allait continuer à produire ses effets bénéfiques sur le cancer, et combien d’années, de mois ou de jours, mon organisme allait être capable d’encaisser ses autres effets et leurs conséquences presque aussi dévastatrices que l’explosion de Tchernobyl.

 

Je comparais mon combat à celui de l’épreuve du tir à la corde, sauf que j’étais tout seul face à mes adversaires, et fournir les efforts nécessaires pour ne pas franchir la ligne fatidique m’amenait au bord de l’épuisement.

 

Je ne pouvais pas faire grand-chose contre mon accablement physique, par contre il était vital de cultiver mon mental, c’est lui et lui seul qui me maintenait la tête hors de l’eau, et comme cultiver c’est aussi récolter, j’avais fait pousser dans mon jardin, la patience, l’acceptation et l’espoir, des qualités qui nourrissaient amplement ma manière de vivre au mieux la maladie. 

 

Il était curieux de constater que le docteur R écoutait ma façon de philosopher, un simple sourire de compassion aux commissures des lèvres, mais sans mot dire. Avec les nombreux malades qu’il côtoyait dans le cadre de son travail, le personnage était pourtant en première ligne pour moissonner de nombreux témoignages, pour en établir la synthèse et donc pour faire la critique de mes propos. Soigner un cancéreux doit se faire aussi bien au niveau de sa chair qu’au niveau de son esprit. Sans doute ne savait-il pas faire et pourtant j’attendais de lui une aide précieuse de ce côté-là, car son expérience de praticien m’aurait permis d’avancer davantage dans la voie de la sérénité.

 



Une vie qui baigne dans l’huile

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Depuis presque 7 ans que j’étais involontairement inscrit sur la liste  non exhaustive des malchanceux invités à mener une course effrénée contre la mort, beaucoup de ces mêmes malchanceux avaient été contraints d’abandonner la partie. Parmi cela il y avait eu par exemple des malades qui comme moi avaient été sélectionnés par les laboratoires B afin de participer à un protocole d’essais thérapeutiques. L’étude s’était achevée en cours de l’année 2007 et de source non officielle, secret médical oblige, j’avais compris depuis lors  que mes compagnons de galère encore vivants se comptaient plus que largement sur les doigts d’une main, il n’était même pas improbable que je sois le seul à rester en lice.

 

La démocratisation d’internet et l’invention des forums de discussions, m’ayant permis de sortir de mon isolement, j’avais tissé un lien affectif avec bon nombre d’internautes qui témoignaient en tant qu’individu directement concerné par le sujet, et avec lesquels nous partagions nos expériences respectives. Au fil du temps des messages laconiques m’avertissaient de la disparation prématurée de l’un ou de l’autre des participants, me donnant l’impression d’appartenir à la catégorie des membres les plus anciens de ces forums de discussions.

 

Et puis il y avait eu ce jour de juillet 2010 où j’avais appris avec effroi le décès du plus illustre des malades atteints d’un cancer du rein du moment, Bernard Giraudeau.

 

La faucheuse gagnait du terrain autour de moi, il ne fallait pas céder à la panique et pourtant les faits étaient là et bien là. 

 

J’avais choisi délibérément de communiquer autour de ma maladie, désirant à tout prix ne pas me renfermer sur moi-même. Parents et amis avaient agi favorablement à cette politique d’ouverture et les gens ne considérant pas ma maladie comme un sujet tabou, se sentaient donc très à l’aise en face de moi. De ce fait, j’étais depuis l’annonce du cancer largement soutenu dans mes rapports avec les autres. Mes relations qui ne se limitaient plus à des discussions de comptoir, s’étaient même enrichies d’une amitié de dimension  nouvelle. Là encore le sablier du temps, accomplissant son œuvre, j’étais à même de constater  que nos perceptions de l’avenir ne sont jamais les bonnes. Alors que je me considérais condamner à mourir dans les plus brefs délais, des gens autour de moi quittaient ce monde, et particulièrement  quatre de ces personnes qui m’avaient fortement soutenu dans les moments périlleux des débuts de ma maladie.

 

Le vendredi 22 avril correspondait à la date d’un rendez-vous intermédiaire entre deux scanners. Je ne voyais pas grand-chose à dire à mon oncologue si ce n’était que ma perte totale d’appétit  avait été exceptionnellement longue et qu’en conséquences ma perte de poids avait été importante. Je n’étais pas inquiet car la période de repos avait été propice à une inversion de tendance, lentement mais surement mon corps reprenait des forces.

 

Ma prise de sang n’était pas irréprochable, presque tous les résultats de ma numération globulaire était en caractères gras, et pour le reste des recherches, de ci de là apparaissaient également des chiffres en caractères gras. Il y avait longtemps que j’avais cessé de paniquer en lisant les feuilles du laboratoire me concernant, sans remarque particulière de l’un ou de l’autre des médecins qui s’activaient à mon chevet, je continuais de vivre comme si ma vie baignait dans l’huile.

 

« Êtes-vous prêt pour affronter votre 8ème cycle de Sutent ? »

 

« Prêt ou pas prêt, ai-je bien le choix ? »

 

J’avais répondu à la question du cancérologue par une autre question, qui avait lui-même répondu à cette autre question par un sourire.

 



Le cancer est-il une bénédicition ou une malédiction ?

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On parle volontiers aujourd’hui de chance, de « baraka » (mot provenant de l’arabe, proche de l’hébreu « bra’ha »), ou plus familièrement de « coup de pot » ou de « manque de pot »! On entend également des expressions comme « loi des séries », noires en général: accidents, maladies, ou bien: j’ai « la poisse » ou « le mauvais œil ». Pour expliquer ces événements heureux ou malheureux, on fait appel au hasard, au destin, à la bonne étoile, à l’audace ou l’astuce de l’homme. Ainsi, les sceptiques, les fatalistes, les superstitieux et les plus « raisonnables » apportent-ils chacun leur interprétation des choses de la vie.

 

Dans ce contexte le cancer nous apparaît-il comme  une bénédiction ou une malédiction ?

 

Il y avait dans un village un vieil homme très pauvre, que les rois eux-mêmes jalousaient car il possédait un magnifique cheval blanc. Ils lui proposaient des sommes fabuleuses pour ce cheval, mais l’homme refusait systématiquement:

« Ce cheval n’est pas un cheval pour moi, disait-il, c’est une personne. Et comment pouvez-vous vendre une personne, un ami ? »

Il était pauvre, mais jamais il ne vendit son beau cheval. Un matin, il s’aperçut que le cheval n’était plus dans son écurie. Tous les villageois se rassemblèrent et s’exclamèrent:

« Pauvre fou de vieillard ! Nous savions qu’un jour ce cheval serait volé. Il aurait mieux valu le vendre. Quel malheur ! »

 Le vieillard répondit:

« N’allez pas si loin. Dites simplement que le cheval n’est pas dans l’écurie. Ceci est un fait, tout le reste est un jugement. Je ne sais si c’est un malheur ou une bénédiction, car ce n’est qu’un fragment. Qui sait ce qui va suivre ? »

Les gens se moquèrent de lui. Ils avaient toujours pensé qu’il était un peu fou. Mais quinze jours après, une nuit, le cheval revint. Il n’avait pas été volé, il s’était simplement échappé. Il ramenait avec lui une douzaine de chevaux sauvages. Les gens s’assemblèrent à nouveau:

« Vieil homme, tu avais raison, dirent-ils, ce n’était pas un malheur. En réalité, cela s’est avéré être une bénédiction. »

Le vieillard répondit:

« De nouveau, vous allez trop loin. Dites simplement que le cheval est de retour. Qui sait si c’est une bénédiction ou non ? Ce n’est qu’un fragment. Vous lisez un seul mot dans une phrase – comment pouvez-vous juger du livre tout entier ? »

Cette fois, ils ne purent ajouter grand-chose, mais en eux-mêmes ils savaient qu’il avait tort. Douze magnifiques chevaux sauvages étaient arrivés !…

Le vieil homme avait un fils unique qui commença à dresser les chevaux sauvages. Une semaine tout juste après, il tomba de cheval et se brisa les jambes.
A nouveau les gens se réunirent et, à nouveau, ils jugèrent :

« Tu avais encore raison, c’était un malheur ! dirent-ils. Ton fils unique a perdu l’usage de ses jambes, et il était le seul soutien de ta vieillesse. Maintenant, te voilà plus pauvre que jamais. »

« Vous êtes obsédés par le jugement, répondit le vieil homme. N’allez pas si loin. Dites seulement que mon fils s’est brisé les jambes. Personne ne sait si c’est un malheur ou une bénédiction. La vie vient par fragments et vous ne pouvez tout connaître à l’avance. » Quelques semaines plus tard, il advint que le pays entra en guerre et tous les jeunes gens de la ville furent réquisitionnés de force par l’armée. Seul le fils du vieil homme ne fut pas pris, car il était infirme. La ville entière se lamentait et pleurait: c’était une guerre perdue d’avance et tous savaient que la plupart des jeunes gens ne reviendraient jamais. Ils se rendirent auprès du vieil homme:

 « Tu avais raison, reconnurent-ils, cet accident s’est avéré être une bénédiction pour toi. Il se peut que ton fils soit infirme, mais il est encore avec toi. Nos fils, eux, sont partis pour toujours. » »
Le vieil homme dit encore:

 « Vous continuez à juger sans cesse. Personne ne sait ! Bornez-vous à dire que vos fils ont été contraints d’entrer à l’armée et que mon fils ne l’a pas été. Seul Dieu, le Tout Puissant, sait s’il s’agit d’une bénédiction ou d’un malheur.».



Me rendre malade de vouloir me guérir

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Aujourd’hui 4 décembre 2011, je suis nauséeux, fatigué, ballonné, pourtant il a bien fallu avaler ce traitement qui me garde en vie mais qui m’en fait payer le prix fort. Le sommeil m’a soustrait un petit moment à mes ennuis. J’ouvre les yeux sur l’émission vivement dimanche consacrée à Guy Bedos. J’ai dû plonger dans les bras de Morphée au moment où le journaliste Laurent Delahousse remerciait ses invités. J’ai trop dormi, la nuit prochaine risque d’être difficile d’autant plus que je sens les brûlures d’estomac pointer leur nez.

 

Comme prévue par la météo, la pluie est au rendez-vous. Ce mauvais temps dominical a plongé mon quartier dans la torpeur la plus totale. Je ne vois  pas un seul passant sur les trottoirs, pas une seule voiture dans les rues. Le chat des voisins est assoupi près du radiateur de la cuisine. Le silence serait bien sinistre si je n’avais pas la présence de ma femme et de ma fille, dans la pièce d’à côté. Il faut réagir, ne pas se laisser déborder par les pensées négatives, mon ordinateur et une petite page d’écriture à l’intention de mes lecteurs me rendront le punch qui je dois l’avouer, me manque un peu depuis quelques jours.    

 

L’évènement n’étant pas très gai à se remémorer, je n’ai donc pas soufflé vendredi dernier les 7 bougies anniversaires,  qui me séparaient du jour de l’apocalypse. La journée grise et humide de ce 2 décembre, ressemblait d’ailleurs comme une sœur cadette à celle qui scella définitivement mon destin à celui des nombreux autres malades qui avaient, qui venaient ou qui allaient bientôt découvrir leur infortune. La course est donc lancée pour une huitième année d’épreuves ponctuées d’efforts  de doutes, de peurs, et d’espoirs, afin de tenter de conserver le bien le plus précieux que l’on puisse disposer en ce monde, la vie.

 

 

 

Le dimanche 10 avril s’achevait mon 7ème cycle de chimiothérapie. La veille nous nous étions réunis en famille pour fêter mes 57 printemps, et comme il arrive parfois que les choses ne soient pas trop mal faites, le dégout de la nourriture s’était estompé quelques jours plus tôt, m’offrant la possibilité de profiter pleinement de la journée. Il n’en restait pas moins vrai que ma résistance physique avait ses limites et qu’un trop long moment passé à table m’avait épuisé au-delà de ce que ma constitution était capable de supporter.

 

J’avais bien d’autres remarques à formuler sur mon carnet de suivi médical que celui de mes problèmes alimentaires. L’arythmie cardiaque entre autres dont je souffrais régulièrement ne sortait jamais de la liste du top 5 des vilains effets supportés par mon organisme.

 

Je n’étais pas tout à fait honnête lorsque je prétendais que les médecins se désintéressaient de mon cas lorsque qu’il s’agissait de trouver une solution à cette anomalie majeure, car mon généraliste m’avait établi une lettre adressée au docteur L et à remettre aux urgences de la clinique en cas de crise un peu plus marquée. Je n’avais jamais utilisé ce courrier bien que j’avais subi maintes et maintes fois les assauts de la maladie. De plus  à chaque fois que je me présentais à un rendez-vous auprès du docteur C, mon cœur ne laissait aucunement deviner les troubles de fonctionnement dont j’étais trop souvent la victime, aussi le praticien qui me prescrivait du Digoxine Nativelle à raison d’un comprimé par jour,   considérait l’affaire comme parfaitement maîtrisée. J’étais persuadé d’ailleurs qu’il n’avait aucune souvenance d’avoir rédigé ce fameux document pour mon cardiologue.

 

Du fait de ma récidive, et donc de la  reprise de mon traitement de chimiothérapie, ainsi que de la palanquée de nouveaux examens qui en avait résulté, le praticien avait reporté son projet de me faire passer une nouvelle holter, le premier datant pourtant de juillet 2009.

 

« Je trouve que vous avez déjà bien assez à faire avec les médecins en ce moment, nous verrons cela plus tard. »

 

Depuis lors, il avait involontairement fait l’impasse sur son intention, et je m’étais bien gardé de lui rappeler à la mémoire.

 

Tout ceci n’était pas bien raisonnable de ma part mais malgré la meilleure volonté du monde, il m’arrivait, et il m’arrive encore de saturer, un peu comme notre estomac lorsqu’il  arrive à satiété et que l’on se force à manger quand même, au risque d’en vomir.

 

Quoi que je fasse, mon destin étant déjà scellé dans la pierre, je n’avais justement pas envie de laisser la médecine envahir totalement ma vie, jusqu’à me rendre malade de vouloir me guérir à tous prix. Les blouses blanches occupaient déjà une part beaucoup trop importante de mon emploi du temps, j’avais besoin à l’inverse d’évasion et d’oubli.



Une proie facile

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De nombreuses choses sont accordées ou infligées dans cette vie, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, ce que nous faisons de ces bénédictions et de ces malédictions, voilà à quoi on mesure un homme.

 

 

 

L’annonce du cancer m’avait fait douloureusement sentir la profonde injustice pour laquelle j’étais à présent la victime, et faute de pouvoir faire autrement,  j’avais fini par accepter l’évidence.des faits.  Au fil du temps j’avais apprivoisé ma révolte et adapté mon style de vie à ma nouvelle condition, et  pour que l’exercice me soit plus facile, j’avais tissé un emploi du temps en fonction de mes capacités physiques, libérés de toutes les servitudes possibles, et faisant la part belle à mes menus plaisirs, car il est évident que les complications de toutes sortes  ne seraient pas sujettes à m’aider à cultiver un état de sérénité optimale.

 

Cette stratégie visait donc à renforcer mon mental pour être plus résistant face à la série de combats que je menais, tel un gladiateur qui défendait sa vie dans l’arène, volant de petites  en grandes victoires, et priant pour que le prochain adversaire ne le conduise pas à sa propre perte.  

 

La période de froid s’achevait et disparaissaient avec elle,  ses longues nuits déprimantes, et ses trop courtes journées de grisaille et de mauvais temps.  En matière de contraintes, cette partie de l’année était propice aux forces négatives, qui faisaient leur retour en puissance, affaiblissant ainsi un peu plus mon esprit à chaque fois que les conditions climatiques me retenaient prisonnier au-delà de plusieurs jours à l’intérieur des murs de ma maison.

 

Par une gymnastique subtile de ce même esprit, j’arrivais cependant à ne pas sombrer dans le précipice de la déprime, mais privé de ma liberté de mouvements, j’étais un peu comme un moteur à court d’essence, ma possibilité d’avancer risquait fortement d’être stoppée, en l’absence d’un environnement favorable.

 

Cette fois enfin l’infortune marquait des signes de faiblesse, car je revenais de Nantes avec de bonnes nouvelles avec en prime une météo qui m’annonçait la fin de mes indociles et détestables humeurs de l’hiver. Le terrain m’était donc favorable, et je n’avais pour l’heure aucun obstacle afin de poursuivre à plein régime l’application de cette politique qui m’avait jusqu’ici, pas trop mal réussie.

 

Mon 7ème cycle de Sutent débutait le 14 mars soit trois jours après mon passage au CAC de l’espoir. Outre les effets secondaires récurrents, d’autres ennuis apparaissaient ou disparaissaient suivant les périodes de traitements. Mon problème de rhinites crouteuses,  s’était quelque peu estompé, la cautérisation m’avait apporté un réel soulagement, les saignements ayant quasiment disparus, je comptais sur le retour des beaux jours pour être définitivement débarrassé de mes invalidantes sécheresses nasales. Par contre le goût dénaturé des aliments, et le manque d’intérêt que j’éprouvais à me retrouver devant une assiette, refaisaient la une de l’actualité. Il me suffisait simplement de respirer des odeurs de plats cuisinés pour avoir la nausée, et cet état de fait m’ôtait  l’appétit  plus sûrement que le meilleur des coupes faim. En 28 jours de chimiothérapie, j’avais perdu un peu plus de 5 kg, et l’état de fatigue additionné aux diarrhées incessantes, faisaient que l’ennemi de mes balades quotidiennes n’était plus à regarder du côté des mauvais jours de l’hiver, mais bien du côté de cette sous alimentation qui desservait ma cause, en minimisant mes forces et qui faisait aussi de moi une proie facile pour mes prédateurs.

 

Mes prédateurs je les connaissais que trop bien, le cancer en était le chef, et il n’attendait qu’une mollesse de ma part pour commander à ses troupes mon anéantissement.

 



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