Final en apothéose

Lundi 30 janvier 2012, il neige l’hiver semble vouloir montrer enfin de le bout de son nez.
Depuis 4 jours je me traîne lamentablement entre mon fauteuil et mon lit, un 14ème cycle de chimio qui se termine en apothéose. J’avais la conviction  que mon corps était en passe de maîtriser  la toxicité du Sutent, et voilà qu’il me trahit de nouveau.
Des coups de grisous, j’en ai vécu bien d’autres depuis le début du traitement, donc rien de bien original à raconter, à part que cette fois cette nouvelle épreuve se distingue par sa durée. Hier j’en avais marre d’avoir mal au ventre, marre de passer mon temps dans les toilettes, marre d’avoir la nausée, marre de ces arythmies cardiaques à répétition, marre d’être cloîtré dans ma maison, je ne voyais plus le bout du tunnel, j’ai par conséquent fini par paniquer, et par craquer. La crise a été brève, elle a agit comme une soupape de décompression face à mon découragement, heureusement, car j’étais sur le point de déposer les armes.
Aujourd’hui les pensées positives reprennent le dessus, de toute façon je n’ai pas le choix, il faut tenir le coup, vivre l’instant présent comme un moment difficile et se dire que demain sera un autre jour.
Avec un peu de courage, j’ai réussi à prendre une douche, à déjeuner, et à restructurer le reste de mon emploi du temps. Le mauvais temps m’incite à reprendre l’une de mes activités favorites, l’ordinateur n’attend plus que moi. Je suis seul, Chantal et Romain sont partis braver le froid, Éliane est a Angers. La sonnerie du téléphone retentit, c’est la secrétaire du docteur S à Nantes, qui m’indique la date de mon prochain scanner. Une bonne entrée en matière qui tombe à pique, au moment même où j’écris les premières lignes de la suite de mon récit.

Le lundi 16 aout 2011 faisait partie de cette catégorie des autres jours dits de tous les dangers, quoique mon entretien avec le docteur R ait été fixé six jours plus tard. Je n’avais pas encore refermé le dossier concernant l’affaire piqure d’insecte, que j’ouvrais de nouveau celui de l’affaire cancer du rein. En ce jour d’été le temps n’était pas conforme à la saison, le soleil et la chaleur que l’on aurait pu espérer étaient en grève. Nous vivions une période estivale pourrie, comme celles que l’on préfère très vite oublier.  
La voiture me conduisait vers mon 30ème scanner, le flacon de Sulfate de Baryum à boire entre les mains, l’envie de vomir et de me rendre aux toilettes en prime.
Les laboratoires de biologie m’avaient envoyé un résultat de prise de sang, mi figue mi raisin. Numération globulaire médiocre, formule sanguine et numération des plaquettes passables, ionogramme assez bien sauf les protides totaux, créatinine totalement à revoir, pour le reste, rien n’était à signaler,  finalement un bilan pas si désastreux que ça, compte tenu du contexte médical.
L’arrivée en catastrophe au CAC de l’espoir fut une anecdote très vite oublié, je n’avais pas attendu que la voiture soit garée pour éviter de faire dans ma culotte.  Un incident qui peut en effet prêter à sourire, mais qui devient un problème d’envergure, quand il tend à se répéter.
Le hall d’accueil était peu encombré, vacances obliges, il fallait néanmoins patienter pour se faire enregistrer, car il n’y avait qu’un seul guichet en service. Mon numéro de passage s’afficha  au tableau, alors que je n’avais pas terminé de lire un article d’une revue mise à la disposition des malades. Finalement l’attente n’avait pas été trop longue.
« Bonjour monsieur, votre carte vitale s’il vous plait. »
Je regardais Chantal assise à côté de moi, le silence qui régnait, était propice à la rêverie.
« Vous êtes bien monsieur Gautier Joël né en 1954 et habitant à Cholet ? »
« Oui »
« Ok, deuxième étage et vous suivez les flèches. »
« Merci et bonne journée ».
L’ascenseur  moderne nous indiqua par une voix synthétique que nous étions arrivés à l’étage demandée. La salle d’attente était à l’image du hall d’entrée, quasiment vide.
« Monsieur Gautier ? »
En deux temps trois mouvements l’affaire fut faite, l’opératrice avait refusé de m’injecter la totalité du produit de contraste, mon taux de créatinine n’étant pas à la hauteur de ses espérances. Je n’étais pas surpris de la chose, malheureusement je devais bien m’y habituer. Je ne savais pas quoi faire pour retrouver un taux conforme à la normale, je n’avais plus qu’un seul rein et je n’attendais plus qu’un miracle pour qu’une amélioration se dessine. Je n’aimais pas que cette difficulté supplémentaire échappe à mon contrôle, et pourtant j’étais prisonnier de la maladie. Certes tous les jours je me battais pour ne point me soumettre, mais dans certains cas je n’avais pas d’autres choix que de subir la triste réalité.    

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Une tournure peu orthodoxe

Au fil du temps le bouton avait grossi et ressemblait à présent à une légère tuméfaction. Une seconde semaine s’achevait depuis que j’avais découvert les conséquences de cette piqûre probablement d’insecte, et la situation loin de se stabiliser continuait à évoluer négativement, ce qui m’incitait à me poser quand même quelques questions.
La petite inflammation qui cernait la lésion s’était en effet étendue sur le dessus de pied et formait une large auréole rougeâtre qui virait progressivement  au violet, couleur qui d’ailleurs ne me disait rien qui vaille.
J’avais été prévenu par mon oncologue, mais j’avais eu aussi l’occasion de le lire sur le livret qui me guidait lors de mes différents cycles de chimiothérapie, le Sutent, avait pour effet de faire baisser le nombre des globules blancs dans le sang, et j’avais donc entre autres recommandations, d’éviter les contacts à risque de blessures. Il est vrai que le moindre petit bobo prenait souvent une tournure peu orthodoxe,  mettant à mal mes espoirs de guérir rapidement. Une fois de plus je n’avais pas été vigilent, je pouvais bien m’en vouloir, mais il était trop tard pour les regrets.   
Force m’était de constater que mon entêtement à vouloir minimiser l’incident n’avait pas servi ma cause, et j’étais bien embêté de l’évolution que prenait les choses.
Fallait-il affoler les troupes autour de moi ? Fallait-il attendre encore un peu ? Je décidai d’en parler à mon entourage pour me rassurer un peu, et pour entendre aussi leurs avis.
Evidement que personne ne considéra avec indifférence le sujet, et me rangeant du côté de l’opinion générale,  je consentis à me rendre à l’officine du quartier.
Je savais déjà que cet acte me conduirait tout droit en consultation, et j’avais vu juste car le pharmacien n’avait pas eu envie de prendre le risque de me donner son diagnostic.
Malgré tous mes efforts pour m’éloigner des milieux médicaux, avoir été au mauvais endroit, au mauvais moment, me condamnait une fois de plus à décrocher mon combiné téléphonique pour faire appel aux compétences de mon généraliste.
Ne fallait-il avoir aucun autre horizon que celui de la maladie ?
Nous étions le samedi 23 juillet, la secrétaire du docteur C avait bien noté ma requête, et consignes obliges (on ne plaisante pas avec les gens sous traitements de chimiothérapies), avait fixé mon rendez-vous le jour même aux environs de midi.
La salle d’attente était vide, le praticien ne prenait que les cas les plus urgents, aussi ne tarda-t-il pas à venir me rechercher.
« Que vous arrive-t-il ? »
« Qu’est ce qu’il m’arrive encore vous devriez dire. »
Après lui avoir fourni les explications, le praticien m’avait invité à m’allonger pieds nus sur la table de consultation  et s’était afféré à examiner les dégâts causés par la blessure. A présent il palpait au creux de  mon aisselle gauche ainsi qu’à  l’aine située du même côté.
« Vous n’avez ni inflammation ni infection déclarée. La piqure n’est pas celle d’un reptile car vous auriez eu une réaction immédiate, peut-être s’agit-il l’œuvre d’un bourdon ou d’un frelon. De toute façon vous arrivez trop tard, je ne peux pas faire grand-chose pour vous. Lentement mais sûrement votre peau reprendra sa couleur d’origine. L’effet nocif du venin à probablement fait éclater les vaisseaux capillaires sur une surface importante, mais i l n’y a rien de bien alarmant. »
La consultation m’avait coûté 23 euros et je repartais comme j’étais venu, mais j’étais quand même rassuré sur le fait que rien de grave ne pouvait m’arriver. Je pouvais aussi être satisfait car mon manque de potassium était en passe d’être résolu, deux autres prises de sang étaient programmées pour le confirmer, mais nous étions indéniablement sur la bonne voix.
Si la page concernant l’épisode de la forêt et de ses vilaines bestioles était tournée, mon 10ème cycle de chimiothérapie ne se déroulait guère sous de bons augures. Mes sécheresses nasales recommençaient à me polluer la vie, les maux de têtes, les douleurs thoraciques et les essoufflements étaient bien décidés à marquer cette nouvelle période de traitement de leurs empruntes.   

 

 

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L’insecte de tous les dangers

Nous abordions les jours les plus longs de l’année, mais je ne savais pas encore si nous allions pouvoir profiter d’un peu de repos au bord de la grande bleue, mon statut de malade m’interdisant de faire des projets à trop long terme. Ma visite chez l’oncologue ne me dédouanait pas pour autant de celles que je devais également effectuer chez mon généraliste, et en cette fin de mai, j’ignorais encore que la période à venir allait se révéler faste en la matière.
Entre le 1er et 16 aout date prévue pour mon 30ème scanner, j’avais consulté pas moins de trois fois le docteur C, je n’avais pas échappé à mon rendez vous intermédiaire  au CAC de l’espoir, et à la suite de problèmes liés aux effets secondaires de mon traitement, j’avais eu l’honneur de rajouter à mon importante collection de piquouses en tous genres, 6 nouvelles prises de sang.
La responsable de ces prises de sang à répétition était une hypokaliémie, c’est-à-dire une perte de potassium suffisamment importante pour que mon généraliste prenne le sujet à bras le corps.
Il était facile de comprendre la raison de cette anomalie sanguine, car je souffrais de diarrhées aiguës, de reflux gastriques, deux problèmes qui engendraient souvent chez les individus une hypokaliémie. Le docteur C  avait donc commencé à  me soigner ; en me prescrivant du Diffu k, un substitut chimique qui corrigeait la perte de potassium. Il fallait faire vite car une aggravation de cette pathologie pouvait agir négativement sur mon rythme cardiaque déjà bien mal mené, ainsi que sur mon hypertension artérielle que je stabilisais avec difficultés, et ce malgré les médicaments.  
Mon 9ème cycle de chimio s’étant déroulé sans incidents majeurs, nous avions réussi à partir dans l’appartement de mon cousin Patrick. Les vacances avaient été très courtes, mais c’était mieux que rien. Il faut dire que si moi je n’avais rien d’autre à faire que de prier le ciel pour vivre le plus longtemps possible, l’emploi du temps pour d’autres était chargé. Ma fille travaillant de début juillet à fin aout, et Chantal n’ayant pas tous ses employeurs en vacances, il fallait trouver un créneau qui arrange tout le monde. La rareté faisant la valeur des choses,  nous nous étions contentés de quelques précieux jours fin juin, un bref séjour donc, mais qui nous avait permis de nous déconnecter un peu de notre quotidien.  
Le vendredi 8 juillet le docteur R m’avait reçu en consultation pour me prescrire mon 10ème cycle de Sutent. Il n’avait pas fait de commentaires à propos des résultats de ma prise de sang, je ne lui avais pas parlé de mon entretien téléphonique du 6 juillet date à laquelle le généraliste m’avait fait part d’un problème. L’oncologue était habitué à lire des résultats de prise de sang plus ou moins médiocres, il relativisait sans doute mon cas par rapport à d’autres situations un peu plus préoccupantes. Un désintéressement qui me titillait légèrement, mais je me consolais en me disant qu’il comptait sûrement sur son collègue généraliste, pour l’épauler, compte tenu du fait qu’il maintenait avec lui une correspondance rigoureusement suivie depuis mon premier rendez-vous au CAC de l’espoir.
La première semaine de cette nouvelle phase de soins se passait plutôt bien. J’en profitais pour accélérer le rythme de mes balades, mon entretien physique étant indispensable à mon équilibre psychologique et donc au renforcement de mes défenses face à mon ennemi de tous les jours.  
Bien souvent j’avais entendu ou lu, qu’il fallait se méfier des d’insectes particulièrement lors de randonnées à travers bois. En ce lundi 11 juillet, j’avais bien senti une violente piqure au niveau du pied gauche, mais pensant à l’une de ces nombreuses broussailles épineuses qui barraient mon chemin, ou à une vulgaire attaque de moustique, j’avais très vite oublié l’incident d’autant plus que je bénéficiais d’une journée très ensoleillée, une condition météorologique qui s’était faite plutôt discrète depuis le début de l’été.   
Ce fut le lendemain au petit déjeuner que je remarquai au niveau de la malléole latérale gauche un petit bouton cerclé d’une rougeur qui ne ressemblait en rien à une blessure d’épine, et encore moins à  une piqure de moustique. Il est vrai que les sous bois sont connus pour  regorger d’insectes, l’origine de cette rougeur restait donc une énigme, mais je ne m’inquiétais pas plus que ça, d’ailleurs le signal sonore du micro-onde m’indiquant que mon café était chaud, me détourna instantanément de mes pensées.



Un défi de chaque instant

Renoncer à vivre c’est ne plus s’ennuyer, ne plus pleurer, se contenter d’attendre que le temps passe. Il faut accepter les défis de la vie, avant que la vie ne vous défie plus.

 

Naître ne veut pas dire signer un contrat à durée indéterminée, notre temps sur terre est compté, cependant les êtres humains ne sont pas tous égaux face à cette implacable  loi de la nature. Mourir à 80 ans ce n’est pas pareil que de mourir à 20 ans, mourir vieux dans son sommeil, ce n’est pas pareil que de mourir jeune anéanti par une vilaine maladie. Quels sont les critères qui déterminent le droit pour certains à une vie longue et heureuse et pour d’autres à une vie courte sans joie ni bonheur. Mais une vie trop longue peut aussi bien devenir un calvaire lorsque les êtres chers ont disparu, et que la souffrance et la solitude sont les seules compagnes de vos journées, alors qu’une vie courte et bien remplie peut ne pas donner le temps de connaître la déchéance du corps et de l’esprit.  

J’étais de ceux qui galéraient sérieusement pour prolonger leur contrat, et chaque fois que je passais par le CAC de l’espoir et que le résultat du scanner était bon, j’avais l’impression que le destin m’accordait  une nouvelle faveur, en renouvelant pour un laps de temps ce fameux contrat.

Malgré ma déception, le docteur R m’avait rassuré sur mon état de santé actuel, et il ne fallait pas cracher sur la soupe. Ma petite révolte intérieure s’estompait au fil de la conversation, et débarrassé de l’angoisse qui avait précédé l’annonce des résultats,  je retrouvais l’envie de parler plus aisément avec l’oncologue.

Lors du précédent examen, nous nous étions Chantal et moi fait le reproche de ne pas  poser assez de questions, de ne pas chercher avec l’aide du praticien, à  approfondir certains sujets qui nous inquiétaient, et de laisser volontairement planer une zone d’ombre sur notre esprit probablement pour nous protéger d’une éventuelle réalité que nous préférions ne pas connaître. Cette fois notre décision de nous conduire comme des adultes avait nourri la conversation et nous repartions de Nantes un peu plus confient envers les explications qui nous avaient été données.

Malgré l’excellent dialogue qui s’était instauré entre le docteur R et nous, j’en étais resté à mon attitude première, en passant définitivement à la trappe l’épisode des nausées, des maux de tête, des étourdissements et des vacillements. La bonne résolution que nous avions décidé de prendre n’avait été que partiellement respectée, et je savais bien qu’il serait difficile de maintenir définitivement, la ligne de conduite que nous nous étions fixés.

J’avais beau faire et beau dire, malgré le travail psychologique que j’effectuais sans cesse sur mon égo pour ne pas me laisser envahir par cette peur obsessionnelle  de découvrir une réalité qui ne serait pas la mienne, cette peur conservait une emprise considérable sur mon comportement, et de ce fait lorsque je me sentais menacé, pour ne pas être déstabilisé, je réagissais par un réflexe de déni, de la même manière qu’un guerrier opposerait son bouclier contre l’ennemi pour se soustraire  d’un péril qui sans cette protection, le précipiterait probablement instantanément ou à plus ou moins long terme, vers la mort.   

Mon 9ème cycle de chimiothérapie débuterait le 6 juin, mon ordonnance ne mentionnait pas un changement de posologie, car suivant les explications que j’avais bien voulu lui fournir,  le praticien n’avait pas jugé bon de le faire. Sans doute qu’en lui donnant tous les détails des problèmes survenus lors du dernier traitement, il m’aurait prescrit de nouveaux examens, mais je n’en voulais pas, je n’en voulais plus ou du moins le moins possible et le plus tard possible. Se complaire dans l’idée qu’il n’y avait aucun problème, me convenait tout à fait, et probablement que cet état d’esprit m’aidait à conserver une énergie mentale qui m’était précieuse, car vivre les difficultés de la maladie représentait un défi de chaque instant, et pour garder l’esprit combatif,  il ne fallait pas affaiblir cette énergie mentale par des pensées négatives.

Un défi de chaque instant  dans Cancer du rein images1



Le facteur chance

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En fait ce n’était pas encore mon tour,  la secrétaire était venue nous chercher, car les sièges situés dans le couloir à proximité du cabinet de l’oncologue étaient libres, il fallait que je patiente encore un peu. Du coup mes espoirs étaient vains car j’étais le prochain patient du docteur R et je savais à présent que je ne serais pas plus épargné que les autres fois,  du stress engendré par l’interminable attente, correspondant au temps qu’il serait nécessaire au praticien pour consulter le compte-rendu de mon scanner.

L’exercice on ne peut plus difficile du contrôle de soi et de son équilibre émotionnel est un dur apprentissage, et malgré ma longue expérience dans le domaine de la maladie, ma bouche sèche, mes mains moites, et mon cœur qui battait à se rompre, prouvaient bien que j’en étais encore qu’aux balbutiements.

En face de moi la porte de bureau de l’assistante du praticien était ouverte, j’étais debout car je ne tenais pas en place. Elle ne chômait guère du fait des nombreux appels téléphoniques auxquels elle devait répondre. Sa voix et la sonnerie du téléphone étaient  les seuls éléments qui troublaient le silence de cette aile de bâtiment située très à l’écart de l’effervescence des différents autres services. C’était d’ailleurs un inconvénient car j’avais guère la possibilité de me distraire l’esprit par le va et vient des ambulanciers et du personnel médical, comme il était possible de le faire avant.

Cette fois c’était la bonne, le docteur R était entré par la porte intérieure dans le bureau de sa secrétaire, accompagné de son patient. Il avait donné ses dernières instructions et avait pris congé ensuite de ce même patient. Il s’était maintenant isolé dans son cabinet, probablement en train d’étudier mon cas.

Je m’étais rassis, et j’avais du mal à déglutir, Chantal lisait à côté de moi mais je n’étais pas sûr qu’elle soit bien concentrée sur son livre.

« Monsieur Gautier ? »

Ce monsieur Gautier je l’avais entendu des dizaines et des dizaines de fois depuis l’année de tous les dangers, et cette fois encore il sonnait comme un couperet sur ma vie que je sentais de nouveau très concrètement menacée, et entièrement dépendante de l’efficacité ou non d’un médicament.

Le dernier cycle de chimiothérapie avait été particulièrement difficile, et j’avais cru à un moment donné, qu’une nouvelle maladie infectieuse allait me diriger tout droit vers l’hôpital. J’étais bien décidé à en parler au médecin car il était nécessaire de l’informer des évènements qui étaient survenus entre deux visites.

Nous étions à présent  face au docteur R qui me fixait droit dans les yeux le regard interrogateur, et comme je n’avais pas prononcé encore un mot, il prit la parole.

« Comment allez-vous depuis la dernière fois ? »

« Ma foi je ne vais pas trop mal. »

« Avez-vous eu des problèmes particuliers durant ce cycle de traitement ? »

Brutalement je n’eus plus envie de lui parler de ces soucis un peu particuliers rencontrés quelques semaines auparavant. Je voulais au contraire lui dire que tout allait bien, et j’espérais de son côté qu’il m’annonçât une bonne nouvelle. J’en avais marre de cette emprise du cancer et de ses traitements sur moi, je voulais passer à des choses plus heureuses, je voulais rejoindre la majorité des gens bien portants, et me réveiller de ce cauchemar qui n’avait que trop duré.

« Toujours les mêmes effets secondaires ni plus, ni moins virulents. »

Chantal ne m’avait pas trahi, elle avait gardé le silence, sans doute avait-elle compris mon ras le bol du moment. Le ras le bol faisant partie de mes sautes d’humeur, elle savait que la tempête s’apaiserait, et que je reviendrais très vite à la raison. 

« Votre scanner est stable. »

La réponse me soulageait et me décevait à la fois, avec le Néxavar j’avais connu un peu plus de 2 ans de rémission et là j’avais l’impression de patiner dans la choucroute. Beaucoup de sacrifices pour peu de résultats. Je résonnais ainsi sans doute à cause de beaucoup de fatigue physique, et sans doute parce que j’avais compris que l’oncologue adaptait ses phrases en fonction des résultats. Ses explications tendaient à me rassurer, alors que lui-même ne connaissait pas les raisons exactes qui menaient le médicament à agir d’une façon, plutôt que d’une autre.  Nous naviguions dans un épais brouillard et il fallait faire confiance au capitaine du bateau, le capitaine du bateau étant le facteur chance.



La face visible de l’iceberg

La face visible de l'iceberg dans Cancer du rein papillon-afrique-du-sud-1

« Viens, dissipons l’écran de brouillard,
Viens sortons au grand jour,
Ne restons pas dans l’ombre,
Combien de temps encore vas-tu fuir les jeux de pouvoir ?
Tu as parfois le droit de pleurer,
Quand quelques chose se brise à l’intérieur de toi,
Parle moi un peu des instants où on a peur,
C’est plus facile ensemble d’avoir peur,
Quand le vent glacé soufflera dehors,
Je porterai en toi un feu brûlant,
Peut être qu’un jour tu cesseras d’errer,
Dans les zones obscures de ton âme. »

 

La partie ancienne du bâtiment était partiellement ente les mains des  restaurateurs, et certains des services qu’elle avait précédemment abrités, scanners, radiologies, IRM, scintigraphies, ainsi que depuis peu les bureaux des cancérologues et de leurs secrétaires, avaient été transférés dans cette structure hospitalière moderne, dont j’avais pu durant ces six dernières années,  assister à l’évolution des travaux. Pour ce qui était du scanner et de la scintigraphie, nous avions eu Chantal et moi, l’occasion déjà d’inaugurer les nouveaux locaux, mais c’était la première fois que ma consultation  se déroulait dans ce secteur récemment aménagé des consultations.

Nous étions relativement paumés, il nous fallait reprendre nos marques. Une hôtesse d’accueil nous avait indiqué la direction à suivre,  et sans trop de difficultés, nous avions rejoint le cabinet du docteur R.

Le visage souriant, son assistante avait enregistré notre arrivée avant de nous inviter à gagner une dizaine de mètres plus loin la salle d’attente.  

Cette nouvelle salle d’attente présentait un décor différent et plus moderne que celui auquel nous nous étions familiarisés. Plusieurs fauteuils confortables aux formes arrondies,  disposés autour de tables basses, et séparés les uns des autres par des petites cloisons, style box de bar de nuit, composaient notre environnement tout neuf. Le lieu avait l’avantage d’être beaucoup plus étudié pour le confort des patients, et préservait donc davantage leur intimité ainsi que celle de leurs familles.

Nous n’avions pas été prévenus de l’imminence de ce déménagement. L’effet de surprise avait donc chamboulé nos habitudes, mais il avait également eu l’avantage de me détourner un peu l’esprit de mes mauvaises pensées. A présent que j’étais installé avec une page de mots fléchés entre les mains, mes préoccupations reprenaient le dessus. Je ne voyais plus l’oncologue sortir ou rentrer dans son cabinet, je ne pouvais donc pas calculer l’instant précis où j’allais être appelé. Cette situation n’était pas plus confortable que lorsque j’avais les yeux rivés sur la porte du praticien, bien que je n’eusse pas l’angoisse de le savoir en train de consulter le compte-rendu de mon examen.  

Sa secrétaire nous avait précisé qu’elle viendrait nous chercher au moment voulu.

En attendant, j’avais un bien mauvais moment à passer, et je redoutais d’autant plus l’exercice que  mes nerfs se fragilisaient toujours à peu plus à chaque nouveau scanner.

« Monsieur Gautier ? »

L’impression que j’avais de me trouver à l’intérieur d’un bar, plutôt qu’au milieu d’un hôpital, me donna l’envie d’exorciser ma peur en lançant une plaisanterie.

« Voilà la serveuse qui nous apporte nos verres de whisky. »

La secrétaire du docteur R avait souri, ainsi que le patient assis en face de moi. J’avais atteint mon but, je pouvais quitter la salle d’attente satisfait de ma prestation. Pourtant mon attitude pour le moins décontractée, n’était que la face visible de l’iceberg, car au plus profond de moi, je n’en menais vraiment pas large, mon envie était grande de m’enfuir à toutes jambes, loin de cette réalité,  vers une vie qui avait été, mais qui ne serait jamais plus.

 



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