Le monde continue à tourner

Les allées et venues des gens qui se rendaient en consultation, ou  qui en sortaient, formaient un ballet incessant pareil à celui d’un petit groupe de poissons dans un aquarium. Cette agitation ne faiblissait jamais et avait tendance à captiver mon regard, au détriment de ma concentration. En effet ma grille de mots fléchés n’avançait guère. Le hall d’entrée était conçu pour absorber un maximum de la lumière venant de l’extérieur, mais situées à l’opposé l’une de l’autre, les deux portes automatiques d’entrée, lorsqu’elles s’ouvraient conjointement, créaient des courants d’air fortement désagréables pour les occupants des lieux. Malgré le soleil qui perçait la baie vitrée en venant caresser mon dos, j’avais plutôt le sang qui glaçait dans mes veines, et je ne pouvais plus y tenir.

Nous avions donc pris la décision d’emprunter l’ascenseur, pour rejoindre les consultations situées au deuxième étage.

La secrétaire du docteur R nous avait accueillis avec son sourire habituel, et nous lui avions remis, les clichés, le compte-rendu du radiologiste, et le disque de mon contrôle au scanner du matin, pour qu’elle puisse le télécharger sur le système informatique de l’établissement.

Certes la salle d’attente ne bénéficiait que des lumières artificielles des spots, mais je sentais mon corps se réchauffer, et j’appréciais notre choix d’avoir abandonné notre fauteuil du rez-de-chaussée.

Jusqu’alors l’attente n’avait pas été trop ennuyeuse, mais j’avais abandonné définitivement l’idée de remplir ma grille de mots fléchés, je n’avais pas envie de lire non plus. Le terrain était propice pour laisser dans ma tête la place à ces sortes de pensées effrayantes, productrices de toutes mes angoisses. Le hasard des rencontres en décida autrement, car en face de moi, s’était assise une femme qui souffrait d’un cancer métastatique du rein, et qui connaissait un parcours médical assez semblable au mien.

Son conjoint paraissait terriblement inquiet, les mains coincées entre ses jambes, le regard fuyant, il déglutissait difficilement, trahissant ainsi ses émotions à l’écoute de sa femme qui me racontait sa maladie. Elle paraissait beaucoup plus sereine que lui, ce cycle de chimio s’était bien passé, et elle se sentait en bonne forme.

« Des signes qui ne trompent pas. » m’avait-elle dit sûr de son jugement, elle croyait en effet à de bons résultats.

Notre conversation soutenue et enrichissante nous avait permis de confronter les opinions de deux malades, et de deux accompagnants. Nous avions conclus que nos expériences respectives avaient bien des points communs.

Le couple envisageait de partir en voyage en fonction des résultats. La femme était déjà dans l’avion, le mari était du genre à ne pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Il était sur le point de connaître la réponse à leur attente,  la secrétaire venait les chercher, mettant un terme à notre entretien.

Nous étions de nouveau, seuls dans notre box, et le silence avait repris ses droits. Loin de l’agitation du hall d’entrée, et de l’ancien secteur consultation, je regardais le plafond à défaut de pouvoir me distraire du va et vient du public.

A intervalle régulier, pourtant des malades venaient alimenter la troupe des patients qui attendaient l’heure de vérité. C’est ainsi qu’un jeune homme, âgé de moins de 25 ans, était arrivé, porté par deux béquilles, la jambe droite coupée à hauteur du genou. Ses parents semblaient inquiets, le trio s’était assis à proximité de mon champ de vision, devant la porte d’entrée du cabinet d’un oncologue que je ne connaissais pas. Manifestement il avait déjà consulté, car j’entendais parler d’une nouvelle biopsie. Une femme en blouse blanche, un gros dossier à la main était venu leur susurrer des mots à l’oreille. Elle était partie, mais la petite famille attendait encore, je ne savais quoi.

Son opération s’était-elle passée dans de mauvaises conditions ? Etait-il déjà en train de récidiver ?

Je n’avais pas et je n’aurais jamais les réponses à mes interrogations, pourtant je sentais monter en moi la révolte contre se sentiment d’injustice, injustice qui de par son âge  frappait ce jeune garçon encore plus fort, qu’elle ne m’avait frappé moi-même.

« Je suis contente, les métas sont stables, nous allons pouvoir partir comme prévu. »

Le couple qui nous avait quittés quelques temps auparavant, réapparaissait ravi de l’entretien qu’il venait d’avoir avec le cancérologue. Le mari s’était métamorphosé, le progrès de la médecine les autorisait à poursuivre encore ensemble un bout de chemin.

Loin des regards de la société, chaque jour naissaient au CAC de l’espoir des joies et des peines, chaque jour des vies étaient détruites, il fallait apprendre à les reconstruire, chaque jour patients, accompagnants, et personnel médical, flirtaient avec la mort. Les choses étaient ainsi, le monde continuait de tourner.

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