Le jardin d’Eden

L’eau qu’il fallait ingurgiter pour éliminer le liquide de contraste injecté dans mon sang, se rajoutait au  sulfate de Baryum  avalé le matin même, et finissait par me gonfler incommodément l’estomac. J’étais à jeun depuis la veille au soir, ce qui me m’était d’autant plus mal à l’aise. Je sentais une pesanteur intestinale désagréable, et beaucoup de faiblesse dans mon corps, mais également une sensation de tête vide, comme si je me réveillais après une longue période d’hibernation. Il fallait manger quelque chose, et pourtant l’idée même de la nourriture me donnait l’envie de vomir. Je savais que cette indisposition ne serait que passagère, mais en attendant il fallait pouvoir  supporter cette situation d’autant plus pénible, que je la vivais loin de tous mes repères, c’est-à-dire loin de chez moi.

Nous n’en croyions  pas nos yeux. Dans le long couloir qui nous conduisait du service imageries médicales jusqu’aux ascenseurs, les bouches de sorties de chauffage pulsaient un courant d’air frisquet que nous n’avions pas ressenti, lors de notre arrivée, mais qui pour l’heure, cinglait nos visages, en nous donnant l’impression de marcher  au-dehors des bâtiments.  

Deux étages plus bas, les techniciens continuaient à rentrer et à sortir de tous les côtés, tantôt munis d’une échelle, tantôt équipés d’une caisse à outils. La solution au problème n’avait pas encore été trouvée, leur nervosité perceptible en attestait.   

Nous n’avions pas d’autres endroits plus confortables que le hall d’accueil pour attendre l’heure de ma visite chez l’oncologue, il fallait donc nous asseoir dans un coin, si possible à l’abri du vent, et tenter de se réconforter du mieux possible. Nous ne pouvions même pas espérer les bienfaits d’une boisson chaude, car nous avions omis d’emporter de l’argent.

Emmitouflés dans nos encombrants vêtements de saison, assis serrés l’un contre l’autre, les mains coincés entre les jambes pour les réchauffer, il ne fallait pas nous en demander davantage. Livre et mots fléchés restaient soigneusement rangés dans notre sac, en attendant des jours meilleurs.

Ma nausée s’était calmée, mais il n’était plus l’heure de grignoter un encas. Par contre, avec un rendez-vous à 11h 45, et le risque de passer devant l’oncologue avec beaucoup de retard, il n’était pas déraisonnable de penser à déjeuner un peu plut tôt. Certes nous n’avions pas la possibilité de boire chaud, mais il nous restait quand même un peu d’eau et surtout nous avions des sandwichs et des desserts pour satisfaire les exigences de notre organisme. Je pouvais d’ailleurs enfiler la nourriture avec un relatif appétit, signe que mes troubles du matin n’étaient plus qu’un mauvais souvenir.

Hiver, froid, et neige, ne changeaient rien à l’affaire, car les taxis, les ambulances et les voitures particulières continuaient d’acheminer au CAC de l’espoir un flux ininterrompu de malades en plus ou moins bon état. L’hôtesse d’accueil s’efforçait d’offrir un sourire à ceux qui venaient lui demander un renseignement, mais je sentais bien que le cœur n’y était pas.

Le soleil qui perçait les larges baies vitrées de tous ses éclats, contribuait à améliorer la situation, mais à chaque fois que les deux portes automatiques s’ouvraient simultanément, un courant d’air désagréable faisait balancer les lustres situés aux dessus des secrétaires, aux guichets.

Nous étions assis à proximité des ascenseurs et à chaque ouverture des portes, mon attention se fixait instinctivement sur les personnes qui y rentraient, ou qui en sortaient. Justement un couple de quinquagénaires quittait l’établissement. Ils accompagnaient probablement leur fils. Le jeune homme marchait difficilement, appuyé sur des béquilles, et grimaçait de douleur à chaque fois qu’il faisait un pas. La traversée du grand hall d’accueil se faisait lentement, précautionneusement, il s’arrêtait régulièrement pour reprendre son souffle, manifestement l’épreuve était pour lui difficile. Je ne comprenais pas bien pourquoi ses parents n’avait pas fait le nécessaire pour le faire transporter. Sans doute y avait-il une explication qui ne me concernait en aucune manière.  

A l’inverse une femme dont la tête était couverte par un turban-foulard, rejoignait les ascenseurs assise sur un fauteuil roulant que poussait un ambulancier. La malade était perfusée, et son visage au teint blafard et dépourvu d’expression dénonçait la cruauté du bourreau envers ses victimes. Toutes les misères, toutes les souffrances et toutes les injustices dont le cancer à lui seul était responsable, défilaient devant mes yeux. Je constatais une fois de plus que le jardin d’Eden ne se trouvait décidément pas sur cette terre. 

 

 

Le jardin d'Eden  dans Cancer du rein la-souffrance-humaine1-300x245

 



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