L’overdose

 

L'overdose  dans Cancer du rein loverdose

Je repris conscience au milieu de nulle part, j’entendais simplement un peu plus loin, la voix d’une personne âgée qui semblait complètement délirer.

« Je vais remplacer votre masque par une lunette à oxygène monsieur, ce sera plus confortable pour vous. »

Un homme venait de m’adresser la parole, mais je ne distinguais pas son visage, car mon esprit était encore embué par les effets de l’anesthésie. 

« Vous allez pouvoir regagner votre chambre, l’opération s’est bien passée. »

Je me sentais largement moins en forme que lors de l’intervention de mon épaule. J’étais immobilisé sur le dos, la tête bien appuyée sur mon oreiller, mais je sentais pourtant que du côté de mon cou, le traumatisme ne s’était guère arrangé. Je découvris que ma chambre était vide, mon très discret voisin avait fait sa valise. Très rapidement le brancardier me laissa seul. En fait j’étais complètement dans les vapes, mon cou me faisait souffrir, et à chaque fois que je m’enfonçais dans le sommeil il me semblait que j’étais en train de m’étouffer. Aussi par réflexe, j’ouvrais les yeux et  j’inspirais d’abord violement,  puis par intervalles réguliers et un peu plus doucement, avant de constater que mon rythme respiratoire s’apaisait de nouveau. Je crois que mon extrême fatigue m’interdisait de considérer cette sensation bizarre comme inquiétante. Lorsque l’interne vint me rendre visite pour une consultation postopératoire, je n’eus pas la vivacité de lui en parler. Je privilégiai ce qui primait dans le degré de mes souffrances, mon cou, et j’implorais le praticien de trouver une solution pour me soulager rapidement. Il diagnostiqua une grosse contracture musculaire, en écartant tout autre risque, puis me fit savoir que l’infirmière aurait l’instruction de me donner des antalgiques.    

Une femme de service était rentrée pour me proposer un déjeuner, mais je refusai toute nourriture, je voulais simplement que mon calvaire puisse cesser enfin.

Avec une nuit blanche, une anesthésie générale, pas mal de stress, et la douleur en prime, mon corps avait encaissé bien trop de choses pour ne pas exprimer une overdose de tout ça. Je sentais qu’il réclamait à cœur et à cri la possibilité de sombrer dans un profond sommeil réparateur, et protecteur à la fois, mais des facteurs indépendants de ma volonté l’empêchaient d’accéder à sa requête.

Je n’avais absolument aucune notion du temps, mais lorsque Chantal et ma fille pénétrèrent dans la chambre pour me rendre visite, je compris que nous devions être encore en tout début d’après-midi. J’avais bien du mal à profiter de leur présence, car mes difficultés à respirer, ainsi que la lutte incessante que je fournissais pour ne pas fermer les yeux, occupaient toute mon énergie. Mais il y avait aussi, et surtout cette perpétuelle douleur dans mon cou qui détruisait toute forme de volonté et d’intérêt à prendre part à une quelconque conversation. Je pris l’initiative de faire appel à une infirmière car la promesse de l’interne de me donner un calmant tardait à se concrétiser. Il fallut atteindre encore un moment, et ce fut finalement un infirmier qui apporta le nécessaire pour me soulager. Le médecin avait bien donné la consigne, mais pas oralement, simplement en l’inscrivant sur mon dossier informatique, que personne n’avait consulté depuis lors. Je regrettais donc amèrement de ne pas avoir réclamé plus tôt cette aide tant attendue.

Cette fois l’équipe avait pris conscience de ma détresse, car à tour de rôle les gens venaient à mon chevet pour me demander comment évoluait mes ennuis.

Les membres de ma famille étaient déjà partis, j’espérais simplement qu’ils ne se soient pas trop ennuyés, car parcourir cent quarante kilomètres aller et retour pour ne voir qu’un zombie, sans avoir eu non plus les explications en détail du déroulement de l’opération, avait dû être pour eux, une expérience plutôt décevante.

Comme la veille au soir j’évaluais ma souffrance à 7 sur une échelle de 10, et comme le Doliprane ne remplissait pas tout à fait ses fonctions, l’infirmier décida (sans doute avec le feu vert du médecin),  de passer à une autre molécule, le Tramadol. Le traitement par le chaud, grâce à des bouillotes passées au four à micro-ondes,  fut également renouvelé.

On m’avait prévenu que le lendemain matin je redescendrai à 8 heures pour passer un scanner de contrôle, et je craignais cette nouvelle manipulation de mon cou, aussi bien que le résultat de l’examen. 

J’étais extrêmement agité. Je ne pouvais pas faire autrement que de me positionner sur le dos, aussi avais-je tendance à ronfler dès que je perdais connaissance, ce qui avait pour effet de me réveiller immédiatement, et ce cercle vicieux dura jusqu’au petit matin. En rajoutant à cela les passages fréquents du personnel et des soins qu’il était sensé m’apporter, au bout du compte je comptabilisais un seconde nuit d’hôpital sans sommeil, ni repos.

La manipulatrice en radiologie s’étonna que personne n’ait eu l’idée de me poser un collier cervical. Je n’osai pas lui dire que lors de sa visite, l’interne de service avait jugé que cela n’aurait qu’un effet de placébo, mais mon opinion personnelle penchait plutôt du côté de la manipulatrice.

« Est-ce que vous allez pouvoir faire l’effort de vous transférer de votre lit, à la table d’examen ? »

J’avais redouté ce moment, non pas sans raison, car j’étais tellement tendu, et donc tellement peu habile, qu’à chaque mouvement  j’avais l’impression de sentir mon cou se déchirer.

« Ça va allez monsieur ? »

Je grimaçais de douleur, mais je n’avais pas le choix, je lui répondis donc par l’affirmative.

« L’opération ne va pas être bien longue. Il n’y aura pas d’injection de produit de contraste, vous obéirez aux instructions de la machine, et très vite nous vous libérerons. »

J’avais bien compris qu’il s’agissait de vérifier si la tumeur avait réagi comme il se devait au traitement par cryoablation, et je ne fus donc pas étonné de constater que je ne me déplaçais guère dans l’anneau du scanner, positionné de manière à explorer simplement mon thorax.  

J’attendais à ce que l’on vienne me libérer, lorsque le professeur D apparut devant mes yeux

« Bon il semble que la tumeur ait bien été détruite, nous vérifierons pour confirmation en juillet. »

« Faudra t’il que je sois à jeun ? »

« Non monsieur ! »

Il donna quelques instructions à sa collaboratrice dont je ne compris pas les termes, puis s’adressa de nouveau à moi.

« Avez-vous ressenti une douleur thoracique dans la nuit ? »

« Non ! »

« J’ai perforé légèrement un poumon durant l’intervention, ce qui a provoqué une très petit pneumothorax. Sinon vous allez pouvoir rentrer chez vous. Soyez vigilant dans les jours à venir. Tachez de ne pas trop forcer, et limiter vos déplacements au strict minimum. »

« Oui monsieur, merci ! »

L’homme quitta les lieux, aussi vite qu’il était entré. Il fallu ensuite que je maltraite de nouveau mon cou, pour regagner mon lit, puis très vite mon brancardier me ramena à ma chambre. De nouveau je refusai de prendre un petit déjeuner complet, car je ne me sentais pas capable de m’asseoir pour l’avaler. J’acceptai cependant de prendre une petite compote, considérant que l’effort physique serait déjà assez pénible à réaliser, mais néanmoins possible. Je ne voulais pas rajouter de la souffrance à la souffrance, sauf que je n’avais pratiquement rien mangé depuis la veille au matin, et il fallait bien réagir à cette insuffisance.

Ce fut sans aucun plaisir que j’ingurgitai cette maigre pitance, trop pressé de retrouver la position la mieux adaptée à ma situation du moment.

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