Mister Hyde

 

hyde

Onze ans et quelques mois s’étaient écoulés depuis la découverte de mon cancer du rein gauche métastasé au rein droit et au poumon gauche. Je survivais grâce aux progrès de la médecine, grâce aux  équipes médicales qui s’occupaient contentieusement de moi, grâce aussi à mes proches, et peut-être aussi grâce à ma volonté.

Pourtant le combat laissait des traces, je conservais en effet l’état d’esprit d’un quadra, mais mon corps était celui d’un octogénaire, deux situations contradictoires qu’il fallait gérer en même temps que tous les problèmes engendrés par la maladie.  

Si je faisais le bilan de toutes ses années de galère, je dirais que les pires souffrances, je les avais vécu avec l’apparition de mes tumeurs osseuses, et que le pire de mes handicaps était celui d’une surdité confortablement installée. Bien que corrigée par le port d’appareils auditifs, cette surdité m’isolait au-delà de ce que j’aurais pu imaginer, contrariant ainsi ma stratégie d’ouverture vers les autres.

Le vendredi 25 mars j’avais subi ma 23ème piqûre d’Xgéva, l’avant dernière précédant une période de repos de six mois. Outre mes prises de sang mensuelles, l’infirmière continuait toujours à m’apporter des soins pour aider à la cicatrisation difficile de ma plaie engendrée par l’éclatement de mon abcès.

Comme je l’ai déjà mentionné dans mes écrits, mes balades en campagne n’étaient plus ce qu’elles avaient été, pourtant je gardais en mémoire les conseils du médecin de la douleur, monsieur P, qui m’avait mis en garde contre les effets perverses d’une grande immobilité.

Pour éviter de trop souvent courber l’échine face au malin, il fallait se faire violence, et Dieu sait ô combien je m’y employais, pourtant l’exercice devenait de plus en plus compliqué car mon organisme suivait de moins en moins ma volonté.  

Ainsi parcourir à pied un ou deux kilomètres demandait un véritable effort physique qui ne représentait à l’inverse que très peu de choses pour une personne de bonne constitution. Je ressentais comme une sorte d’humiliation lorsque j’étais allègrement dépassé par des gens souvent beaucoup plus âgés. Le monsieur Hyde qui était en moi ressurgissait alors à la surface et j’avais du mal à ne pas me laisser envahir par son influence négative. Comment en effet ne pas ressentir de l’injustice lorsque vous avez le sentiment de ne pas mériter ce que le destin vous a infliger, et que d’autres en revanche profitent pleinement d’une vie exempte de tout obstacle, sans avoir rien fait de plus que moi pour l’obtenir.

Les multiples opérations et traitements m’avaient considérablement modifié la morphologie, et j’avais à présent l’apparence d’un homme faisant beaucoup plus âgé que son âge. J’exécrais le reflet de mon image dans la glace, et j’exécrais bien plus encore de me voir représenté sur une photo.   

Ma philosophie était de chercher dans la mélasse les points positifs susceptibles de rendre ma vie de malade un peu moins douloureuse, mais l’exercice n’était qu’un éternel recommencement exigeant par conséquent aucun moment de répit, aussi mon esprit s’essoufflait autant que pouvait s’essouffler mon corps.

Ce vendredi 1 avril coïncidait avec un rendez-vous fixé pour effectuer la première de mes quinze séances de drainages lymphatiques. Je devais me rendre à l’ancienne clinique transformée en centre de convalescence mais pas seulement, plusieurs disciplines médicales y étaient également représentées, médecins généralistes, ophtalmologues, podologues, kinésithérapeutes et autres. 

Justement le couloir que je devais emprunter m’était plus que familier, il me rappelait ce triste mois de décembre 2004 où j’avais appris l’inimaginable. J’avais arpenté ce même couloir comme on arpente celui de la mort pour me rendre chez l’urologue qui avait su pourtant me rendre un peu d’espoir, avant de prévoir ma première opération.

Le cabinet du docteur C avait été remplacé par celui d’un podologue mais la salle d’attente était restée la même. L’espace affecté aux soins de kinésithérapie était situé à gauche face à cette même salle d’attente, je pénétrai dans les lieux pour la première fois.

 



Le roseau plie mais ne rompt point.

le roseau

La porte du cabinet de l’oncologue s’ouvrit sur le large sourire du patricien. Il ne manqua pas de nous inviter à nous asseoir et de me poser la question rituelle.

« Comment allez-vous ? »

Avec les bonnes nouvelles dont il nous avait fait part quelques jours plus tôt, je ne pouvais qu’allez pour le mieux.

Son intervention téléphonique avait eu pour effet d’effacer de ma mémoire tous les mauvais souvenirs de ces quelques deux mois et demi de galère, pour ne retenir que l’essentiel, cette nouvelle période de récréation que le malin voulait bien encore une fois m’accorder.

« Le roseau plie mais ne rompt point » Je trouvais que ce vers de Jean de La Fontaine m’allait comme un gant, et je désirais qu’il en fut ainsi pour ‘’l’éternité’’.  

Je m’apprêtais à répondre à sa question lorsque Chantal intervint pour remercier vivement le professeur R de nous avoir délestés quelques jours plus tôt du poids de l’incertitude. Il sourit et inclina la tête, comme pour nous signifier que c’était la moindre des choses.

Quant à moi je n’étais pas sûr que tous les médecins réagissent ainsi envers leurs malades, et je lui en étais fort reconnaissant.  

Il réitéra sa question.

« Comment allez-vous ? »

Je n’avais pas grand-chose à lui dire concernant la partie qui l’intéressait, car j’avais pris l’habitude de supporter plus ou moins bien le Votrient, ainsi que les piqûres d’Xgéva sans que ces traitements indispensables pour ma survie entraînent trop de contraintes dans mes activités de tous les jours. Bien-sûr j’avais vieilli de onze ans depuis l’annonce de ce cataclysme, au fil du temps je perdais peu à peu de terrain, car la maladie ralentissait mes capacités physiques plus que je l’aurais voulu. Trop d’agressions contre mon organisme avaient considérablement modifié mon métabolisme. Il y avait eu un avant, et un après, je n’étais plus et ne serais plus jamais comme avant. Néanmoins loin des servitudes que certains handicapés doivent supporter au quotidien, je conservais quand même mon autonomie, et ce n’était pas si mal.

Quoi qu’il en soit, il fallait que je reste philosophe en me contentant de ce que j’avais, et en oubliant ce que l’on m’avait retiré. C’était la meilleure façon d’avancer vers l’avenir, sans transporter dans mes bagages le lourd fardeau de l’amertume. 

Comme ma condition de malade atteint d’un cancer demeurait stable, je le mis au courant en détail de mes dernières péripéties. Je lui parlais sur un ton léger proche de la plaisanterie, mais il me connaissait bien, aussi lisait-il entre mes lèvres mes véritables pensées.

Je subissais sans être en mesure de les dompter les réactions de mon organisme devenu un peu trop sensible aux agressions de tous genres, le silence de l’oncologue en disait long, il était sans doute désolé pour moi, mais ne pouvait lui aussi que constater son impuissance face aux douloureuses réalités de la vie.

Mon récit n’était pas celui d’un pleurnichard avide de compassion, aussi l’ambiance bon-enfant n’en fut pas affectée.

Mon corps s’était habitué aux effets secondaires de la maladie, certains avaient disparu, d’autres demeuraient. Pour contrer l’influence négative de ces derniers, j’avais sous la main les médicaments adéquate, pourtant je les utilisais avec parcimonie, aussi mon ordonnance se limita uniquement au renouvellement de ma chimiothérapie.

Ma tumeur osseuse au niveau des cervicales restait sage, l’écho doppler réalisé quelques temps auparavant n’avait pas donné d’explications plausibles, et je demeurais avec cet œdème au cou sans qu’aucune amélioration ne soit jusqu’à ce jour apparue. Cette réaction corporelle restait une énigme que l’oncologue cherchait à dénouer, il tâta mon cou, et constata sa souplesse, à l’inverse de ma nuque qui elle était plutôt rigide.

Nous lui proposâmes la solution d’effectuer des drainages lymphatiques en tentant ainsi d’améliorer la situation. Il hésita un peu, et après quelques secondes de réflexion, il prit le téléphone pour demander conseil auprès d’un radiothérapeute. Manifestement la réponse de son collègue allait dans le sens de notre suggestion car il tapota sur son clavier d’ordinateur une prescription pour une quinzaine de séances de kiné.

« Je voulais une nouvelle fois vous remercier monsieur R pour votre intervention de vendredi dernier ! »

Il inclina la tête pour me faire savoir encore une fois que ça n’était rien.

« Cela va faire combien de temps que nous nous connaissons monsieur Gautier ? »

« Il y aura onze ans au mois d’aout ! »

Il leva les yeux au ciel comme pour s’étonner de cette longévité.

« Nous sommes en train de nous regarder vieillir n’est-ce pas ? »

Ma réflexion lui fit déclencher un de ses généreux sourires dont il n’était pas avare, et nous mîmes  un terme ensuite à notre 85ème rencontre.

 

 

 

 



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