La comédie dell’arte

 

dell'arte

Le monde est un vaste théâtre et les humains sont des acteurs qui se contraignent le plus souvent à jouer des rôles souvent à l’opposé de leur propre personnalité.

Être comédien pour ne pas décevoir, pour ne pas blesser, par peur d’être jugé, pour se faire remarquer, pour satisfaire ses ambitions égoïstes, pour se donner l’impression d’exister, la liste n’étant pas exhaustive.

On croit connaître les gens, mais ce que nous savons d’eux, ce n’est que la partie visible de l’iceberg.

Les faux semblants font partie de la vie de tous les jours, il serait pourtant tellement important de s’en défaire, de s’en libérer, mais voilà la vérité n’étant pas toujours bonne à dire, nous préférons garder le masque des convenances, sans doute par lâcheté, pour ne pas compromettre nos intérêts, ou tout simplement pour protéger ce que nous croyons être notre réputation et celle de notre famille.

Derrière ce masque nous sommes souvent seuls, nos sentiments de culpabilité, nos doutes, nos complexes nous mettent la pression, attisent notre manque de confiance en nous. Cet état d’esprit nous pèse inconsciemment  comme un bât sur le dos d’un âne, comme les semelles de plomb d’un scaphandrier. Néanmoins nous continuons d’avancer, nous sentons bien que quelque chose ne va pas, mais nous sommes incapables de définir nos maux.   

Derrière ce masque nous avons fait le choix du paraître plutôt qu’être, nous prenons soin que notre entourage est une bonne opinion de nous, mais nous ne sommes pas honnêtes avec notre égo, ni avec les autres d’ailleurs, car nous sommes persuadés que c’est le prix à payer pour ne pas être marginalisé.

Derrière ce masque nous prenons la forme d’un moule qui correspond exactement aux attentes de la société, nous pensons avoir fait le bon choix car nous assurons la sécurité financière et matérielle de notre famille, au prix de bien des sacrifices qui le plus souvent érodent notre bien-être.

Nous pensons que le bonheur passe par la réussite professionnelle, par la recherche perpétuelle de la  reconnaissance des autres, mais nous  sommes dans l’erreur, car le vrai sens de la vie ne se trouve pas sur le chemin que nous avons emprunté, paradoxalement se sont les bien sombres perspectives de la maladie qui nous ouvrent les yeux.  

La maladie, toujours elle ! Nous enseigne que notre temps est précieux et qu’il ne doit plus être utilisé dans le futile, ne nous perdons pas dans une voie sans issue, faisons machine arrière et prenons cette fois la bonne direction, il s’agit d’une urgence absolue.

L’annonce du cancer détonne dans notre esprit, au fil du temps nos pensées muent comme un serpent qui doit se débarrasser de son ancienne peau pour la remplacer sous l’influence de différents facteurs, dont celui de l’évolution inattendue du milieu dans lequel il évoluait jusqu’à présent.  

L’annonce de la maladie est comme un courant d’air qui soulève la poussière, fait claquer des portes, comme une tempête qui souffle les tuiles de la maison, lézarde les murs, comme un cyclone qui détruit tout sur son passage.

Il ne nous reste plus qu’à constater les dégâts, notre passé n’a plus de place dans votre vie, il faut consolider les murs, fermer les portes, faire le ménage, se débarrasser de ce qui encombre, changer la décoration, bref se refaire une nouvelle vie.

Le destin nous a lancé un défi, nous devons accepter de le relever afin de retrouver la paix avec nous même, afin de comprendre qui nous sommes exactement, afin d’assumer nos défauts, afin que notre apparence reflètent sans ambigüités notre personnalité, afin de mettre définitivement un terme à cette phobie que nous avons de ne pas être aimé tels que  nous sommes.   

 

Joël Gautier 29 avril 2017

 

L’après-midi du 8 mars je repris le chemin du cabinet de kinésithérapie aménagé dans l’ancienne clinique de la ville, à l’endroit même où mes deux premières lourdes opérations avaient eu lieu quelques douze ans plus tôt. Ma cerrvicotrapezalgie faisait partie de ma vie de tous les jours comme bien d’autres séquelles liées aux différentes interventions chirurgicales et  traitements associés dans la lutte contre le cancer. Cependant ma gène s’accroissait de jour en jour, et j’avais de plus en plus de mal à m’y accoutumer. C’était la raison pour laquelle mon généraliste avait bien voulu me prescrire des séances de massages, dans l’espoir incertain de soulager ma peine.

Les raideurs excessives de l’épaule gauche et de la nuque occasionnaient parfois des douleurs dans le cou qui se propageaient des mâchoires jusqu’à la tête, particulièrement le matin lorsque mon corps se dérouillait d’une longue nuit de sommeil.  

Je tenais ma promesse de faire des efforts physiques pour contrecarrer ma prise de poids, ce fut donc à pied que je me rendis à mon rendez-vous. Je n’avais qu’une dizaine de minutes de marche à faire, aussi l’exercice ne fut pas insurmontable. 

Le service avait déménagé, je n’empruntai donc pas l’aile droite du rez-de-chaussée, à présent il fallait filer le couloir face à l’entrée, et je pénétrai immédiatement dans la salle d’attente, les locaux étaient fraîchement restaurés, mais sans fenêtre et par conséquent éclairés uniquement par des néons.    

Mme V était un petit bout de femme  affable, elle ne m’était pas inconnue puisque j’avais déjà eu à faire à elle pour tenter sans succès de résorber par des massages lymphatiques, l’œdème qui m’entravait le cou depuis mes séances de radiothérapie. D’origine étrangère elle prononçait ses phrases avec un fort accent, mais je m’étais accoutumé à son langage, et je comprenais donc à présent les messages qu’elle voulait bien me faire passer.   

Elle prit connaissance de mon ordonnance et des instructions du médecin, puis m’invita à me déshabiller avant de m’allonger sur le dos. Elle s’absenta quelques instants, puis revint avec une compresse chauffante qu’elle me plaça à hauteur du cou.

« Je vous laisse seul un petit quart d’heure, le temps que vos muscles se détendent, et je reviendrai ensuite faire mon travail. »

La chaleur me procura immédiatement une sensation de bien-être, et je restai là paisiblement, les yeux fermés avant qu’elle ne fasse sa réapparition.

« Je vais vous demandez de vous mettre sur le ventre et de poser votre tête dans l’orifice prévu à cet effet. »

Je m’exécutai sans broncher, et sentit l’huile un peu froide couler sur moi. Elle s’occupa d’abord de mes trapèzes en décrivant avec les mains de petits cercles tout en pinçant légèrement la peau, puis malaxa la zone entre les omoplates avec les pouces. Elle me massa le long de la nuque, du bas vers le haut, me demanda plusieurs fois si son travail n’était pas trop brutal, question à laquelle je répondis par la négative, puis elle termina par de longues frictions du haut jusqu’en bas du dos.

J’étais légèrement groggy lorsqu’il fallut me relever, mais je me sentais détendu comme je ne l’avais pas été depuis longtemps. Sur la route du retour j’avais même l’impression d’être réellement dans un état second, je ne pensais à rien, j’étais simplement bien dans mes baskets.

L’agressivité de la maladie, la dureté des journées post-opératoires, le calvaire des effets secondaires de la chimiothérapie, la contrainte des multiples examens, des rendez-vous médicaux en tous genres, les angoisses de l’attente des résultats, bref je vivais un moment rare où toutes ces épreuves n’étaient que de mauvais souvenirs.

 

 

 

 



La beauté n’est pas toujours celle que l’on croit

 

la beauté de l'être

 

Pareil à un aimant la beauté du corps attire le regard et le désir, pourtant elle peut être parfois trompeuse particulièrement lorsque derrière cette image se cache une âme remplie de noirceur. L’apparence n’est pas quelque chose avec laquelle nous pouvons vivre bien longtemps. L’homme a besoin de sincérité de profondeur, d’abnégation, la beauté de l’âme émeut le cœur et captive l’esprit.

La maladie nous rappelle de manière cinglante que l’enveloppe charnelle est éphémère, elle nous enseigne également que nous devons accorder beaucoup d’importance aux traces que nous laisserons de notre passage sur cette terre. 

La maladie nous installe dans un état d’esprit hermétique aux fausses idées de ce monde, nous sommes capables de détourner notre regard de ce qui revêtait pour nous de l’importance, avant qu’un vent mauvais ne vienne chambouler notre vie.  Sonder  notre âme et en retenir les vraies valeurs, sera notre carburant essentiel pour avancer cette fois dans la direction du soleil levant.   

 

Joël Gautier 23 avril 2017

 

Les gens sont comme des vitraux. Ils brillent tant qu’il fait soleil, mais
quand vient l’obscurité, leur beauté n’apparaît que s’ils sont illuminés de l’intérieur.

 

Elisabeth Kubler-Ross

 

Si vous pouviez seulement rester tranquilles, vous libérer de vos souvenirs et
de vos attentes, vous seriez capables de discerner la beauté des événements.
C’est votre agitation qui cause le chaos.

 

Nisargadatta Maharaj

 

La beauté purement physique est aussi éphémère que les feux du crépuscule.
Dirige tes efforts vers l’acquisition de la véritable et immuable beauté : la beauté intérieure.

 

Amadou Hampâté Bâ

 

Pour ceux qui regardent avec leurs yeux et leur cœur,
il y a tant de beauté naturelle à admirer et à apprécier.
Chaque jour est un cadeau plein de découvertes.

 

Inconnu

 

La beauté du corps est un voyageur qui passe,
tandis que la beauté du cœur est un ami qui reste.

 

Inconnu

 

Aucune grâce extérieure n’est complète si la beauté intérieure ne la vivifie.

La beauté de l’âme se répand alors comme une lumière mystérieuse sur la beauté du corps.

 

Victor Hugo

 

La beauté de l’apparence est seulement un charme de l’instant, l’apparence du corps n’est pas toujours le reflet de l’âme.

 

Georges Sand

 

 

De ce premier ‘’contrôle technique’’ de l’année, il ne me restait plus qu’à passer l’épreuve de l’ORL. Le docteur M qui suivait mon dossier depuis la perforation soudaine de mes tympans avait quitté son poste, volant à présent vers d’autres horizons. Nous avions donc été contraints avec regrets de le remplacer.

La profession souffrait d’un manque récurent de patriciens, et nous ressentîmes très vite que la démission du docteur M avait d’importantes répercussions sur la bonne marche du service. Lorsque nous arrivâmes la salle d’attente était pleine à craquer, une fois de plus nous allions devoir nous armer de patience.

Je regrettais amèrement de ne pas avoir emporté de mots fléchés, car les revues mise à la disposition du publique étaient soit inintéressantes, soit complètement obsolètes.  

Hormis un enfant qui jouait gentiment avec des cubes, en attendant de pleurer à chaudes larmes, la pièce était plutôt calme. Je ne savais où poser mes yeux, car il y avait des gens assis de tous côtés et je ne voulais pas les dévisager, je me contentai donc de fixer le plafond et de fermer les paupières de temps à autres.

Il y avait une bonne heure que nous étions assis lorsque le médecin prononça mon nom.

L’homme avait le regard fortement réprobateur, il nous invita d’un ton sec à pénétrer dans son bureau. 

Outre son visage sévère, il était peu loquace et commença par me donner des ordres brefs et précis.

« Enlever votre blousons et votre casquette et posez les sur cette chaise ! »

 « Venez-vous assoir ici ! »

Je n’étais pas franchement décontracté, l’homme me rendait visiblement mal à l’aise.

« Enlevez vos appareils et mettez les dans le haricot ! »

Je m’exécutai sans broncher. A ce stade de la visite, il n’avait pas consulté mon dossier, et il ne m’avait posé aucune question concernant mon état.

J’étais à présent dans le monde bien spécifique des malentendants, j’espérais qu’il n’allait pas pousser la ‘’plaisanterie’’ jusqu’à me questionner dans ces moments bien peu favorables.  Il n’en fut rien !

A l’aide de son otoscope il se mit à explorer méticuleusement, mon tympan droit, puis mon tympan gauche, il constata ce que nous savions déjà.

J’avais un mauvais souvenir des gouttes de solution d’eau oxygénée que m’avait introduit le docteur M dans les oreilles lors de ma toute première visite, voilà que le docteur J réitérait l’opération. Je n’osai cependant lui faire quelque remarque que ce soit, et j’encaissai donc sans trop de grimaces les brûlures occasionnées par le produit franchissant aisément les perforations des tympans, pour couler  après coup douloureusement dans la gorge. Débuta ensuite  le travail d’aspiration des impuretés, un autre moment assez désagréable à passer.  

Je sus que le travail était terminé, car il me tendit mes appareils, alla s’asseoir à son bureau, attendit que je puisse bien entendre, pour me donner l’ordre de le rejoindre.

La pièce était baignée dans un silence de plomb, je me retins même de tousser. Cette fois il consultait le dossier laissé par son prédécesseur, sans me demander quelques précisions.

Il saisit son carnet d’ordonnance et commença à écrire tout en parlant.

« Bon pendant dix jours vous mettrez des gouttes de solution d’eau oxygénée le soir dans les oreilles en alternant avec des gouttes d’Ofloxacine, je n’ai pas d’autres solutions à vous proposer. Nous nous reverrons dans un mois. Vous pouvez partir ! »

A aucun moment de notre présence la glace avait été rompu, nous ne savions pas vraiment si son attitude faisait partie de son trait de caractère, s’il était fatigué, ou bien s’il optimisait son temps de consultation pour passer tous ses patients dans un délai raisonnable. Cette situation n’était enviable ni pour lui, ni pour les malades, il semblait être bon médecin, mais cette expérience ne faisait que confirmer notre amertume de ne jamais plus pouvoir compter sur l’affable docteur M.

 



Le vieux bateau

 

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Le vieux bateau

Dans un petit port de pêche, il y avait un vieux bateau qui n’avait de cesse de panser ses plaies.

« J’en ai assez, disait-il des tempêtes, je préférerais vivre en cale sèche sur la corniche à regarder le temps qui passe, ce serait pour moi moins déprimant, malheureusement à force d’épreuves, je ne me vaux plus rien.»

«Vraiment, disait le malin, pour qui se prend-il celui-là ? Un bateau  c’est fait pour aller sur l’eau et rien d’autre !»

« Malin ne pourrais-tu pas avoir un peu de pitié ? »

« Non ! Si tu ne veux plus combattre les assauts de l’océan, tu es tout juste bon pour la casse, ricana le malin. Il ne me reste plus qu’à t’anéantir et ce sera bien fait pour toi ! »

Et son alliée la faucheuse attendant patiemment  son heure, se mit à rire avec le malin.  

Quelques temps après, le malin décida de mettre sa menace à exécution. Le vieux bateau ne savait plus s’il devait s’en réjouir, ou bien se désespérer, car depuis tout ce temps il avait tellement souffert, et il était tellement fatigué !

Mais dans ce petit port, il y avait d’autres bateaux qui n’avaient pas encore subi la menace des flots,  Ils haïssaient  le malin, et déprimaient de voir le vieux bateau si mal en point.

Quand Ils apprirent qu’on allait le démolir pour de bon, ils le supplièrent de reprendre la mer, car ils y étaient attachés, et ne voulaient pas le voir disparaître de leur environnent.

Alors le vieux bateau se sentit moins seul, il accepta d’être réparé et transformé en navire de combat. Il reprit donc la mer et dès lors redouta un peu moins la tempête. Durant de nombreuses  années encore, il effectua de nouveaux longs voyages, parfois bousculé, parfois endommagé, mais toujours naviguant.

Si vous passez un jour par ce petit port peut-être aurez-vous  la chance de le rencontrer.

 

Joël Gautier 14 avril 2017

 

J’étais sorti de chez mon généraliste en ayant une nouvelle fois passé à la trappe mes problèmes de claquements de genou.  

Ma gêne n’étant pas aussi invalidante que ça, je me consolai rapidement de cette omission, tout en me promettant de remettre la question sur le tapis lors de ma prochaine visite.

L’année 2017 tenait ses promesses, après l’oncologue, l’audioprothésiste, le cardiologue, le généraliste c’était au tour du chirurgien-dentiste de contrôler les effets pervers de la chimiothérapie.

La xérostomie ou bouche sèche m’affectait durablement, mais par phases plus ou moins conséquentes, la nuit étant celles les plus virulentes. De ce fait les risques d’apparition de caries étaient multipliés par dix par rapport à un individu normal.

Je n’avais pas d’aphtes, mes gencives n’étaient pas sensibles au froid, et je ne ressentais aucune autres douleurs particulières, cependant je voulais être à la fois confient et prudent, car je savais par expérience que des mauvaises surprises pouvaient très vites assombrir le tableau.

En ce début d’après-midi du 28 février il faisait froid et sec, j’avais besoin de me déverrouiller autant les muscles que les articulations, je me rendis donc au cabinet dentaire à pied.

Je n’eus pas besoin d’attendre bien longtemps, et en deux temps trois mouvements je me retrouvai assis sur le fauteuil de patient en position allongée, la bouche grande ouverte.  

Au bout de quelques minutes d’observation le docteur P me confirma que mes dents, bien que légèrement entartrées étaient saines. Il fallut donc que je me soumette de mauvaise grâce à l’exercice de détartrage proposé par le praticien.

Je fus soulagé lorsqu’il m’annonça que son travail était terminé.

« Est-ce vous avez des difficultés pour manger du fait de votre manque de salive ? »

« J’avale à peu près tout, mais les ennuis apparaissent surtout lorsque les aliments sont trop secs, ils agissent alors  comme un papier buveur, et je dois boire une gorgée d’eau à chaque fois que je veux déglutir, rien de bien plaisant ! »

« Et la nuit ? » 

« La nuit la sécheresse affecte le fond de ma gorge, le palet, la langue, les amygdales, la luette, j’éprouve également des difficultés à avaler ! »

« En avez-vous parlé à votre généraliste ? »

« SI je devais parler de tous mes problèmes à chaque consultation, il me faudrait lui lire un dictionnaire Larousse en entier ! »

Je ne savais pas s’il avait apprécié la plaisanterie, car il resta de marbre Il devait se dire qu’après tout c’était mon problème ! Il avait fait son boulot pour lui c’était l’essentiel !

Rendez-vous fut donc fixé dans six mois, d’ici là il me rappela l’importance d’utiliser des bossettes inter-dentaires, et de ne pas hésiter à le rappeler en cas d’anomalies. 

Mes lecteurs doivent penser que mon bateau prend l’eau de toute part et que je passe mon temps à colmater les brèches. Il est vrai que depuis un peu plus de douze ans le cumul des heures passées dans les salles d’attentes donnerait le tournis, mais ce témoignage écrit passe sous silence une grande partie du reste de ma vie. Je le répète encore, je m’estime heureux de pouvoir encore profiter du ciel bleu, lorsque je songe au bien tristes pronostics engagés par le corps médical à mon encontre quelques années auparavant.



Les flots bouillonnants du temps qui passe

 

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« Pourquoi moi ? » C’est la première pensée qui nous vient à l’esprit, lorsque l’annonce de la maladie nous coupe à la faux, en nous projetant quasiment dans le néant.   

Nous cherchons notre culpabilité dans les méandres de nos souvenirs du passé.

« Quelle faute ai-je pu commettre pour mériter une telle punition ? »

Ce que nous ignorons dans ces moments de désarroi extrême c’est que nos interrogations nuisent à notre mental, le poids d’une soi-disant responsabilité vient s’ajouter à celui de la souffrance.

Les blessures de l’enfance refont surface, les diverses difficultés que nous avons traversées durant toutes ces années deviennent autant de glaives qui nous transpercent notre corps jusqu’à l’âme. Nous avons l’impression d’avoir raté pas mal de choses, et nous regrettons amèrement de ne pas pouvoir revenir en arrière.  

Il ne faut pas pour autant refouler nos émotions mais au contraire les laisser s’exprimer, et attendre que le ballon se dégonfle, avant d’entreprendre un travail sur nous-même.

Être atteint d’un cancer fait partie de notre destin, et nous ne pouvons pas y échapper, inutile donc de nous rabâcher dans la tête : « Si j’avais fait ceci, si j’avais fait cela ! » Comme dit l’adage : « Avec des si on mettrait Paris en bouteille ! ».

Digérer une telle mise à l’épreuve n’est pas l’affaire d’une journée, nous devons apprendre à identifier nos ressentis, apprendre à les accepter, apprendre à les contrôler, ces exercices nous permettront non pas d’éviter la souffrance, mais de la vivre un peu plus dans l’apaisement.

Ne nous cantonnons pas dans le rôle de victime impuissante, le pire c’est de croire que nous ne sommes pas à la hauteur du défi lancé par le malin. Ne nous apitoyons pas sur notre sort en ne pensant qu’aux vilains et douloureux moments de notre existence, ce qui à la longue nous amènera indubitablement à dire :

« Il n’y a qu’à moi que ça arrive ! » ou « la chance est pour les autres ! »

Cette réaction est autant inappropriée qu’inefficace, chassons plutôt ces pensées erronées et parasites de notre tête, et fonçons la tête la première dans nos difficultés du moment.  

Rien de plus injuste que l’injustice, rien de plus douloureux que de ne pas pouvoir obtenir réparation, pourtant quand nous parlons du cancer, c’est bien de cela qu’il s’agit.

Vivre sainement, honnêtement, défendre le bien et condamner le mal ne suffisent pas pour être bien traité par l’existence, allongé et tuyauté de toutes parts sur notre lit, nous ne pouvons qu’en faire la triste constatation.   

Notre frustration est grande, elle alimente notre colère jusqu’à nous faire sortir de nos gongs. Le pire c’est que personne n’est responsable de tout ça, excepté peut-être un hypothétique être suprême qui aurait décidé de nous mettre à l’épreuve.

Il est plus facile en effet de combattre son adversaire sur un ring et de le mettre KO, plutôt que de tenter d’en découdre avec quelque chose de non papable. S’énerver contre des conditions qui nous échappent, c’est comme si nous donnions un coup d’épée dans l’eau, le résultat est le même.

Par conséquent cette situation étant intenable, nous cherchons par défaut des boucs émissaires, afin d’exorciser notre révolte.

Nous prenons en grippe notre mise à l’écart de cette société que l’on nous présente à tort comme idéale, nous prenons en grippe notre voisin qui continue à l’inverse de nous de profiter pleinement de la vie, en affichant son insolente santé, etc.

La jalousie et une certaine forme de haine des autres s’installent insidieusement dans nos pensées, pourtant notre riposte est là encore improductive et dévoreuse d’énergie. Il faut donc à tout prix que nous prenions une autre direction au risque de nous autodétruire à plus ou moins brève échéance.   

Réfléchissons longuement à ce que nous avons perdu réellement, certainement pas l’amour de notre famille, ni l’estime de nos amis. Notre mode de vie ne sera plus la même, rares sont ceux qui n’ont pas été contraint par des évènements divers de modifier le cours de leur existence. Mariage, naissance, divorce, décès, mutation, chômage, accident, maladie, handicap profond, nous ne sommes pas les seuls à nous confronter aux aléas heureux ou malheureux de ce monde. Rares sont ceux qui ne sont pas obligés à un moment clé de leur existence de se remettre en question.

Cette société idyllique dans laquelle nous étions sensés vivre avant le drame n’est en réalité pas aussi  idyllique que ça, prenons en conscience.

Les guerres, la misère, les famines, les épidémies, les catastrophes naturelles anéantissent des populations entières. Les plus forts peuvent devenir les plus faibles rien n’est définitivement acquis et chacun à sa part de malheur à supporter.

Nous pensions naviguer dans un océan de bien-être matériel, le cancer nous donne l’opportunité de nous voir le monde tel qu’il est réellement.  

Ne restons pas coincé dans l’amertume et dans l’esprit d’une vengeance qu’en tout état de cause nous ne pourrons exercer contre quiconque.

Acceptons ce que nous considérions comme inacceptable, nous ne pouvons pas vivre en conflit permanent contre nous-même. Prenons en compte ce que le destin à bien voulu nous concocter et faisons avec. L’épreuve est difficile et incompréhensible mais rien n’y personne ne sera en mesure de vous apporter des explications et encore moins de changer la face du monde, arrêtons donc tout net de nous torturer l’esprit.  

La vie est sans cesse en évolution certaines positives d’autres beaucoup moins. Nous aimerions bien qu’elle nous apporte éternellement plaisir et sécurité, oui mais voilà les contes de fées n’existent pas. La maladie est là certes mais elle n’est pas la seule responsable de notre décrépitude. Nous ne pouvons pas  rester définitivement accrochés à une branche, elle finit toujours par se rompre, et nous sommes alors engloutis définitivement par les flots bouillonnants du temps qui passe.

Joël Gautier 9 avril 2017

 



Le changement de personnalité partie 4

le changement de person

Le changement irrémédiable de personnalité

L’annonce de ma maladie ressemble à un tir de mines qui  détruit instantanément une grande partie de nous-même. Il faut ensuite accepter de s’abandonner à la médecine et à la chirurgie car elles sont les seules expérimentées pour soigner nos blessures physiques.

Dans ces moments difficiles de la maladie, nous avons l’impression de ne plus nous appartenir. Nous subissons les opérations, les traitements, les analyses, les auscultations avec la sensation d’être des animaux de laboratoire. La seule attention que l’on veut bien nous porter, c’est celle qui concerne notre affection et ses conséquences, le reste de notre personne n’important peu les médecins.

Nous ne sortons pas totalement intact d’une telle expérience, le besoin d’exister en tant qu’être à part entière devient alors la pierre angulaire de notre métamorphose annoncée.

La reconquête de nous-même devient effective après que la peur, la souffrance physique et la révolte se soient un peu estompées. Le corps médical devenant moins présent, nous comprenons que notre esprit s’était asservi par la pression de son assistance quasi permanente, au détriment du reste. Nous réalisons alors que nous sommes importants pour notre famille, autrement qu’à travers la maladie. Nous ne sommes pas pour eux le patient untel ou untel, mais bien le papa, le mari que l’on ne veut pas voir partir. Cet état de fait constitue un puissant ressort, car nous venons subitement de retrouver des raisons suffisantes de vivre, et d’affirmer notre nouvelle identité, celle de malade.  

Nos yeux regardent ce monde d’un autre angle, la métaphysique prend de plus en plus de place dans nos pensées au détriment de ce qui formait l’essentiel et parfois futile de notre caractère. 

Des facettes insoupçonnées de notre conscience nous apparaissent au grand jour.

Notre ouverture sur les autres, notre détermination farouche à nous battre contre le malin, prennent le pas sur notre timidité et notre fragilité mentale d’avant.

Joël Gautier 5 avril 2017

 

Epilogue

La maladie quoi qu’on en dise peut avoir dans certains cas des vertus. La vie qui se déroulait sans soucis particuliers fait l’objet de bien des questionnements quand notre corps nous trahit. Notre façon d’être n’est plus et ne sera jamais plus comme par un passé encore récent.

Physiquement et moralement nous souffrons, au fil du temps notre apparence change. Les opérations nous ont plus ou moins mutilés et affaiblis, pourtant  les différents coups de butoir du cancer réveillent en nous une exceptionnelle sensibilité, et un ressenti profond de la vie qui se manifeste par une plus grande ouverture d’esprit.     

Lorsque la mort est à notre porte, les rapports humains se modifient, laissant la place à la sincérité des mots et des gestes. Plus rien d’autre n’a d’importance que la richesse morale, et le regard bienveillant que l’on porte sur le monde, et que le monde porte sur nous.

Paradoxalement nous tirons de ce que nous avons vécu ou de se ce que nous vivons une formidable leçon de vie.

En tant que Joël Gautier le cancer métastatique du rein a semé dans mes pensées de petites graines de philosophie qui au fil du temps se sont développées renforçant petit à petit ma vision actuelle de l’existence.

Joël Gautier 5 avril 2017



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