Des combats à mener

J’avais beaucoup saigné du nez au moment du dîner, pourtant je ne voulais pas rater l’interprétation de Carmen, et nous étions donc partis à l’heure convenue.

Un bon concert, mais offert presque à regret, c’était l’impression que nous avions ressenti à notre sortie du théâtre. De ce fait, il n’était pas beaucoup plus de 22 heures quand j’avais éteint la lumière de la chambre, il y avait bien longtemps que nous nous n’étions pas couché si tôt. Le froid qui m’avait envahi le corps au début de l’après-midi disparaissait lentement grâce à l’effet bienfaiteur de mes couvertures, mais je ne trouvais pas pour autant le sommeil, il fallait être patient, en six ans, j’ai appris à l’être.

Mercredi 1 décembre 2010, je me réveille excessivement fatigué, sans doute à cause de ma chimiothérapie, il ne faut pas chercher d’autres explications. Je manque de courage pour entamer cette nouvelle journée, et pourtant je n’ai pas le choix, il faut se lever et se préparer à supporter une prochaine offensive de mon corps, en révolte perpétuelle contre le puissant médicament que je lui impose depuis le mois de juin dernier. Je n’ai pas très envie de prendre un petit déjeuner, je livre donc à cet instant mon premier combat de la journée, en me forçant à avaler quelques choses. Je n’éprouve aucun plaisir à mastiquer ou à boire des aliments complètement dénaturés de goût. J’ai bu jusqu’à la dernière goutte, un café fortement amer bien que sucré, et maintenant j’ai la nausée, il faut attendre que le malaise s’estompe. Ma toilette va être un calvaire, car il faut se déshabiller et j’ai déjà terriblement froid, en attendant je préfère prendre le plaisir et le temps de lire le journal.

La météo annonce un radoucissement des températures pour le week-end, heureusement car je suis comme un escargot complètement recroquevillé dans ma coquille. Ma tension est toujours aussi élevée, il faudra que j’en fasse la remarque à mon médecin lors de ma prochaine visite. En ce moment mon cœur s’est assagi, et j’apprécie énormément ce répit, car ses accès de folie me laissent à chaque fois sur le carreau. Mon bras me titille toujours un peu, la douleur est supportable, et j’essaie de ne me pas me focaliser sur le problème.

Maintenant que j’ai fait le bilan de mon état de santé, il faut me résigner à rejoindre la salle de bain. Mes ablutions sont des plus rapides, je n’ai qu’une hâte, m’habiller pour tenter de récupérer un peu de chaleur.

Une expédition jusqu’à la boulangerie d’Intermarché est inscrite au programme habituel, j’enfile mon bonnet, mes gants, je mets une écharpe et mon blousons. Le vent me pique les yeux et me fait pleurer. La marche me fait du bien et je me sens moins fatigué qu’au levé du lit. Après celle du petit déjeuner, je viens de gagner la seconde grande bataille de la journée ne céder ni  devant la fatigue, ni devant le découragement.

Je ne me suis effectivement pas pressé à faire le peu de travail que j’avais à faire, car je croise Chantal qui rentre à pied de ses deux heures de ménages, il doit donc être un peu plus de onze heures.

A mon retour, c’est presque le moment de déjeuner. Je n’ai pas faim, mais je sens moins de répulsions à absorber mon repas que celui du matin.

Comme à l’habitude je n’ai pas entendu le début des informations, ma sieste quotidienne m’aide à résister aux différents assauts de la maladie.

Aujourd’hui il est hors de question de sortir battre la campagne, de plus Georges et Jeannette viennent nous rendre visite. Il neige un peu, notre oncle et notre tante décident de ne pas prolonger la discussion, ils sont là depuis assez longtemps et comme on ne peut présager de l’avenir, ils préfèrent circuler sur des routes qui ne soient pas menaçantes. 

Leur présence m’a fait oublier l’engourdissement de mon corps, je pense que seul le confort de mon lit, viendra à bout de cette sensation désagréable de froidure au bout de mes doigts.

Mes fosses nasales sont bouchées, je n’ose pas évacuer le mucus de peur de saigner de nouveau, je me souviens qu’en sortant de l’hôpital, une infirmière m’avait laissé du sérum physiologique, j’en use et j’en abuse, car outre la sécheresse et la douleur de mon nez, je sature de devoir très mal respirer, de plus j’ai mal à la tête.

Le diner n’est pas un moment de réjouissance, pourtant je fais honore à la cuisine, j’ai diminué sérieusement ma ration d’aliments et je recommence à maigrir, il faut donc éviter de perdre encore davantage de poids.

Finalement ce mercredi n’est pas à classer dans les listes des journées noires, je n’ai réellement mené que deux combats, et je les ai gagnés tous les deux.



Elément déclencheur

30 novembre 2010, l’air polaire c’est installé pour plusieurs jours sur l’Europe. A quinze heures, il fait  -1°  à mon thermomètre, un hiver qui commence un peu trop tôt à mon goût. Je suis devant cette page d’écriture car j’ai  renoncé à réaliser ma balade quasi quotidienne par crainte d’affronter ce froid polaire. Pour la même raison nous décidons également Chantal et moi, de remettre à un autre jour, l’intention que nous avions, d’écumer les magasins de la ville, à la recherche d’idées cadeaux pour les fêtes de fin d’année.

Mes gênes liées à mes problèmes de digestions difficiles se sont provisoirement estompées, en vingt quatre heures je suis passé d’un état diarrhéique, à une tendance constipatoire sans avoir changé pour autant mon alimentation. Je ne peux jamais présager le jour, ce que sera ma forme le lendemain, il est dans ces conditions bien difficile de se fixer des objectifs. C’est dans ce contexte particulier du malade menacé par l’épée de Damoclès que j’avais voulu renoncer à prendre un nouvel abonnement au théâtre. Ma femme ne m’avait pas écouté, et je suis content de pouvoir assister ce soir à un concert de l’orchestre philharmonique de Prague qui interprétera des œuvres de  Georges Bizet. Pour l’heure je n’arrive pas à me réchauffer, j’ai l’impression qu’un liquide glacé me coule dans les veines, et les quatre épaisseurs de vêtements que j’ai sur le dos, n’y font rien.

30 novembre 2004, ce n’était pas devant mon ordinateur de maison que j’étais assis, mais devant celui de bureau. Je ne me souviens plus si la météo était aussi hivernale qu’aujourd’hui, mais ce dont je me souviens, c’est que mes doutes concernant mon état de santé, n’étaient pas le seul sujet de préoccupation du moment. Mon fils qui travaillait en tant qu’intérimaire dans l’entreprise Michelin, avait eu un accident avec l’une de nos deux voitures, il n’était pas blessé mais le véhicule attendait au garage, qu’un expert se prononce sur la réparation ou non des dégâts. Le concessionnaire nous avait prêté une Citroën C1 en attendant le verdict, et cette attente n’était pas faite pour améliorer mon état de  stress, car un changement d’automobile n’était pas chez nous, à l’ordre du jour.    

 

Extrait du livre de mes mémoires

 

Jeudi 8 septembre 1977, le temps était incertain, mais les prévisions météorologiques nous assuraient une amélioration pour le lendemain.

Ma famille directe se résumant à moi et à ma grand-mère, il ne fallait pas chercher chez nous l’effervescence d’une pré-cérémonie. L’euphorie des préparatifs était effectivement  entièrement concentrée au sein  du noyau familial de la mariée. Dans la réalisation d’un évènement aussi important je ressentais profondément l’absence de mes parents, et comme à chaque fois que je me retrouvais dans cet état d’esprit le sentiment d’injustice prédominait, et gâchait le droit que j’avais de me sentir cent pour cent heureux.

J’avais tellement pataugé dans la boue depuis mon enfance, que je ne comprenais pas vraiment ce qu’il était en train de m’arriver. Les épreuves successives m’avaient maintenu dans un sentiment de soumission et d’acceptation d’un destin que je n’imaginais pas autrement que sombre, et ce revirement de situation me faisait un peu peur.

Depuis la célébration de ma profession de foi je n’avais jamais été à l’origine d’un rassemblement aussi important que celui que je m’apprêtais à vivre. Je mesurais l’effort qui avait le mien durant ces longues années pour garder un contact permanent avec oncles, tantes, cousins, cousines, amis de mes parents, ce qui m’avait permis de constituer une famille de substitution afin de ne pas me retrouver complètement seul sur le chemin de mon existence, et j’étais fier de m’entourer de tous ces gens pour qu’ils soient pour une fois, les témoins d’autres choses que de mes malheurs. 

La soirée était avancée, le grand-père maternel de Chantal qui avait scruté bien des ciels durant sa longue vie de paysan, m’avait confirmé les dires des météorologues, la journée de demain serait ensoleillée. 

A présent j’avais franchi la porte d’entrée de ma maison, grand-mère était endormie, la chienne au pied de son lit. En apparence, mais ce n’était qu’une apparence, le mariage de son petit fils ne la perturbait ni plus ni moins, que de nombreux évènements déjà vécus. Rien autour de moi ne laissait transparaitre la fin d’un livre, et pourtant demain serait un autre jour.

Ce soir là l’interrupteur de ma lampe qui plongeait ma chambre dans le noir, mettait un point final à une histoire, celle de mon enfance brisée.

 

 

Ainsi s’achève le récit de la première partie de ma vie. Trop de souffrances inavouées  m’avaient conduit jusqu’à un point de non retour. En ce mois de novembre 1996 j’avais atteint la frontière du supportable, et je sombrais lentement mais sûrement dans une grave dépression. Se confesser grâce à des heures tarifées devant un professionnel m’apportais certes un peu de soleil, mais exorciser mon mal-être par l’écriture, Chantal n’avait de cesse de me le conseiller. Pendant toutes ces années l’idée faisait son chemin, apprendre que j’étais atteint d’un cancer du rein, fit office de déclencheur.

 

                                                                                  Cholet le 30/11/2010



Le grain de sable

Lundi 29 novembre 2010 la nuit a été catastrophique, le Sutent produit des effets indésirables qui portent bien leur nom. L’aérogastrie dont je suis affligé provoque des éructations excessives et parfois accompagnées de brûlures, de plus une inflammation du tube digestive me donne la sensation de ne plus pouvoir déglutir. Les deux réactions associées ne m’ont pas permis de dormir d’un sommeil réparateur, et je suis à présent complètement dans le cirage.

Le temps à l’extérieur est toujours aussi froid, mais aujourd’hui le soleil semble vouloir percer à travers les nuages. Il me faudra m’armer de courage pour sortir cet après midi, mais ce courage sera nécessaire si je ne veux pas sombrer dans la mélancolie.

En attendant je fais un peu de ménage dans mes papiers. Mon dossier entreprise est inutilement surchargé de documents en tous genres et je tombe intentionnellement sur mon diplôme de médaillé datant d’il y a six ans, sa lecture me rappelle quelques souvenirs.

En effet le 25 juin 2004 j’avais reçu à l’occasion d’une petite fête organisée par l’entreprise la médaille vermeille couronnant 30 années de présence au sein de l’établissement. En fait en août de cette même année, j’avais terminé ma 31ème année d’ancienneté et entamé la 32ème. Le parcours avait été quelquefois parsemé d’embûches, la dernière en date ayant été à l’origine d’une très grave dépression qui m’avait écarté plusieurs mois de la vie active.

J’avais énormément fait de travail sur moi-même pour vaincre ce mal être qui m’avait mis littéralement au tapis, j’avais appris à faire la part des choses, et à prendre de la distance avec ma profession de commissionnaire en douane, et avec mes soucis liés essentiellement aux rapports difficiles que j’entretenais avec l’administration. Donc cette embellie m’avait permis de reprendre confiance en moi, et j’avais à présent en charge la responsabilité d’une partie des importations asiatiques des entreprises du choletais, et je gérais aussi le dédouanement et le suivi administratif d’un gros client vendéen, ce qui m’amenait parfois à quelques déplacements à ses entrepôts situés à quelques encablures de le Roche sur Yon.

Retrouvé mon équilibre mental, avait été pour moi comme une renaissance. J’arrivais presque tous les matins au bureau, serein décontracté et sûr de moi, tout allait bien dans le meilleur des mondes.

Pourtant cette journée du lundi 29 novembre 2004 ne faisait pas partie de celle où mon enthousiasme et ma bonne humeur transparaissaient sur mon visage, car le souvenir du faciès troublé de mon médecin généraliste, revenait en boucle dans mes pensées.  

J’ignorais encore la nature de ce grain de sable qui venait dérégler de nouveau les rouages de mon existence, et je haïssais intensément de devoir vivre ces longs moments d’incertitudes.

 

Extrait du livre des mémoires

 

Tous ces évènements enchaînés les uns aux autres m’avaient donné le tournis, le temps s’était brusquement accéléré et à mesure que nous nous approchions du jour j, notre emploi du temps devenait de plus en plus chargé. Par tradition nous allions porter nous-mêmes les faires-parts aux familles les plus proches, ce qui signifiait presque toujours l’obligation de rester déjeuner ou dîner. Les amis insistaient également pour que nous fassions honneur à leur repas, ainsi presque tous les jours de la semaine nous étions amenés à sortir de chez nous. 

A l’époque les couples ne vivant pas ensemble avant le mariage, la cagnotte telle que nous la connaissons aujourd’hui n’existait pas. Les us et coutumes voulaient qu’une liste soit établie par les futurs époux, et que les cadeaux soient présentés le jour de la cérémonie, le plus souvent chez les parents de la mariée.

En cette fin des années 70, la situation avait évolué un peu, car les jeunes couples confiaient désormais la gestion de cette liste à une maison spécialisée, et il n’était plus question d’aménager un musée improvisé chez les parents. 

Je n’avais pas l’argent nécessaire pour mener de front la construction d’une maison, et financer une journée de noce. Il me fallait faire preuve de beaucoup de diplomatie pour bousculer un ordre établi depuis des décennies. Bien involontairement je devenais un précurseur en la matière, m’offrir de l’argent plutôt qu’un présent,  mes oncles et mes tantes avaient bien compris mon dilemme, et mes craintes de les froisser, c’étaient immédiatement dissipées.

Chantal de son côté n’avait pas les mêmes difficultés, ses parents supportaient les frais de la journée. Nous pouvions donc nous rendre chez un spécialiste des arts ménagers, et choisir une kyrielle d’articles en tous genres, pour satisfaire les budgets des plus modestes jusqu’aux plus larges. Le vendeur ne se privait pas de nous encourager à garnir en quantité, notre table de présentation, son chiffre d’affaire en dépendait.

Odile notre mariée mémorable du 2 juillet, travaillant dans une bijouterie, s’était chargée de nos alliances, et nous avions eu le privilège de les choisir tranquillement chez elle, et devant un bon dîner.

Enfin nous étions retournés chez le restaurateur avec ma future belle-mère pour choisir le menu, et mon futur beau-père m’avait accompagné au moment d’acheter le vin. La boucle était bouclée.

 



Mister Jekyll et docteur Hedde

Dimanche 28 novembre 2010, il fait toujours aussi gris et froid, le ciel laisse s’échapper quelques flocons de neige. Equipé de mon bonnet et de mon écharpe, je constate que ma balade dominicale n’est pas  aussi désagréable que j’aurais pu l’imaginer. La météo en a découragé plus d’un, les rues sont quasiment désertes, les gens ont choisi de prolonger leur nuit de repos, plutôt que de mettre le nez dehors. En fait ils n’ont pas tous choisi de rester sous la couette, car en passant devant Cinémovida, j’aperçois une longue queue de courageux cinéphiles, qui patientent jusqu’à l’extérieur du cinéma, avant de pouvoir assister pour la plupart à la projection d’Harry-Potter, 7ème de la série, et un phénomène de société.

La ville de Cholet continue sa mutation, le chantier du grand théâtre, à l’emplacement de l’ancien hôpital, progresse à la vitesse grand V. Le jardin du Mail est dépossédé de ses promeneurs, et sa végétation s’est endormie jusqu’à l’arrivée du prochain printemps. La façade de la mairie et son esplanade ont été aménagées en vue des animations de Noël.

Rien ne ressemble davantage à cette journée d’automne que celle que je vivais en ce dimanche 28 novembre 2004, en dehors du fait que je ne connaissais pas encore la gravité du mal qui était, et qui est encore en train de me ronger les entrailles.

Lorsque dans la soirée du vendredi,  j’étais rentré de ma consultation, d’instinct Chantal avait compris l’urgence de la situation. Comme elle n’était pas du genre à remettre au lendemain ce que l’on peut faire le jour même, en ce fameux dimanche de grisaille, j’arpentais les quartiers de la ville en sachant qu’il faudrait très vite affronter la terrorisante vérité, mon rendez-vous au cabinet de radiologie du docteur Hedde, était fixé au jeudi 2 décembre.

 

Extrait du livre de mes mémoires

 

Le lundi  suivant, je devais sans doute être en congés, car nous étions partis dans l’après-midi avec ma future belle mère en quête d’un restaurant que nous avions repéré au May sur Evre. A condition de nous marier un vendredi, il était possible d’organiser très vite un grand repas. Nous devions impérativement respecter le délai que nous avait accordé le groupe immobilier, la date du 9 septembre fut donc retenue. Débusquer un orchestre pour la soirée dansante n’était pas chose aisée. Nous avions donc écumé ensuite les adresses que nous avions à notre disposition et par chance, nous avions trouvé rapidement chaussures à nos pieds. En trois jours chronos nous venions de sceller notre avenir. Il restait quand même le plus important à accomplir, avertir la mairie pour faire publier les bans. La suite suivrait logiquement au fur et à mesure du temps. 

 

La date fatidique était arrivée, grand-mère partait le lendemain à Nantes, avec l’espoir d’améliorer ses conditions de vie. J’étais rentré du bureau dans la crainte de la découvrir sensiblement énervée, pourtant je ne détectai rien dans son comportement, susceptible de trahir un trouble quelconque de son esprit. Je me sentais fortement responsable d’elle, j’étais donc très ennuyé de ne pas pouvoir l’accompagner, mais je n’avais pas eu la possibilité de me libérer de mon poste de travail. La nuit avait été très agitée, confirmant ma parfaite connaissance de mon aïeule. J’avais même été obligé de faire appel à Gisèle, qui était à la fois notre voisine et sa nièce par alliance. Gisèle était pour moi souvent de bons secours, et sa présence me rassurait dans bien des circonstances, en l’occurrence  pour m’aider à calmer mon ascendante, victime d’une nouvelle crise de delirium tremens, dont je connaissais parfaitement les manifestations, pour en avoir le témoin, depuis déjà bon nombre d’années.

L’incident de la nuit n’avait pas calmé mes inquiétudes, je faisais pourtant confiance à l’ambulancier qui était informé de notre situation familiale particulière. Ayant l’habitude de transporter la malade depuis ses premières opérations, il m’avait promis de l’accompagner jusqu’à sa chambre avant de la laisser entre les mains des médecins.

L’intervention chirurgicale ayant lieu dès son arrivée à la clinique, je n’avais que la journée pour me faire du mauvais sang d’autant plus que Chantal m’avait  prêté sa voiture, et que j’avais donc la  possibilité de me rendre à son chevet le soir même. Le trajet au départ de La Verrie, jusqu’à l’entrée de  l’agglomération, n’était qu’une formalité, se diriger dans le centre ville était une autre paire de manches. Heureusement le hasard avait voulu que dans le but de l’inviter à notre mariage, nous étions venus quelques temps plus tôt rendre visite à ma tante Marie-Josèphe (sœur de ma mère), qui avait quitté depuis longtemps déjà Pont-Rousseau, et qui logeait à présent quai de la Fosse,  un quartier de Nantes justement situé à proximité des lieux qui nous intéressaient. Elle connaissait parfaitement la cité, et nous avait donné en détail le nom des rues à emprunter pour se rendre à la clinique. Nous avions même parcouru le chemin en voiture pour que ses explications soient sans ambigüité. Je suivais donc scrupuleusement l’itinéraire que nous avions inscrit sur une feuille de papier et eus la chance de repérer rapidement une place pour me stationner. Je n’étais pas réellement récompensé des moments de tension nerveuse qu’avaient été les derniers kilomètres de mon périple. Grand-mère allait bien mais était dans un état second, car l’anesthésie faisait encore son effet. Je ne pouvais pas lui poser de questions, elle ne remarquait même pas ma présence. L’aide soignante qui était rentrée dans la chambre, ne m’avait pas donné beaucoup d’explications,  et je n’avais pas la possibilité de voir le chirurgien car il avait quitté les lieux. Je lui avais expliqué ma situation familiale, et la distance qui me séparait de la clinique, elle avait consenti à me donner un numéro de téléphone pour que j’obtienne quelques nouvelles durant le courant de la semaine. Il ne me restait rien d’autre à faire que de rentrer chez moi. La circulation était dense, et dans la file compacte des véhicules, l’attente aux feux rouges était parfois longue. Il ne fallait donc pas perdre patience. Je n’étais pas aussi soucieux de la route qu’à l’aller, car j’avais bien repéré mon itinéraire et j’étais désormais sur le point de quitter l’atmosphère oppressante de l’agglomération Nantaise. Tout allait bien dans le meilleur des mondes, jusqu’à ce qu’un voyant lumineux m’indiqua la nécessité absolue de m’arrêter. Pour sortir de la ville, j’étais passé par l’ancien trajet, celui que je connaissais bien pour l’avoir emprunté jadis avec mes parents, lorsque nos excursions nous conduisaient jusqu’à Pont-Rousseau. Stoppé dans un chemin de ferme, j’eus la chance de croiser un agriculteur. La voiture avait chauffé, et une fumée abondante s’échappait du moteur. L’homme voulut bien attendre avec moi que le moteur refroidisse, puis il alla chercher l’eau nécessaire, pour remplir un vase d’expansion presque à sec. Il m’avait conseillé d’être prudent et de rouler le moins vite possible, éventuellement de m’arrêter et de vérifier la quantité d’eau, pour ne pas risquer davantage. J’étais parti de Nantes aux alentours de 20 heures, et cette panne m’ayant considérablement retardé, je roulais à présent de nuit. Mon arrivée à domicile avait été des plus calamiteuses, mais le véhicule était stationné et n’attendait plus que la main habile d’un mécanicien pour être réparé. J’avais téléphoné d’une cabine au bar-tabac de Saint-Léger qui avait bien voulu prévenir Chantal. Elle était venue me rejoindre avec son frère. Jean nous avait donné son diagnostic : la courroie du ventilateur coupée avait provoqué la surchauffe du moteur, et par extension, le vase d’expansion avait été endommagé. C’était la première fois que je m’aventurais seul, avec une voiture qui ne m’appartenait pas, et mon mauvais génie m’avait encore joué un vilain tour. La chance n’était décidément pas de mon côté.

Chantal et Jean avaient repris la route de Saint-Léger, et j’étais rentré m’occuper de ma chienne. Enfermée toute la journée, la pauvre bête n’avait pas encore satisfait ses besoins naturels, aussi était-il urgent le la faire sortir. J’étais sensiblement énervé, et j’étais incapable de dormir en l’état, je décidai donc d’emmener l’animal en balade.

Les jours suivants la voiture avait pu être dépannée, et les choses étaient rentrées dans l’ordre.

Comme promis le personnel hospitalier m’avait donné par téléphone les renseignements que j’avais demandés, et le dimanche suivant nous avions eu avec Chantal, la possibilité de rendre visite à mon aïeule.

Son hospitalisation avait duré une dizaine de jours, durant lesquels il m’avait fallu assurer le quotidien. Le plus difficile restait à faire, car son retour à la maison nécessitait un suivi médical important. Une infirmière libérale prodiguait les soins adéquats, mais ne restait que le strict nécessaire. La patiente ne pouvant pas poser le pied parterre,  j’avais mis à contribution beaucoup de monde pour me venir en aide, durant mes absences. Malgré une convalescence bien suivie, et ponctuée d’une visite chez Regnault, il restait un problème majeur, le pansement bien que considérablement allégé ne lui permettait pas d’enfiler sa chaussure orthopédique, elle risquait de ne plus pouvoir marcher pendant un certain temps, et le temps était justement compté, car mon mariage approchait à grands pas. Bien qu’onéreuse, la solution passait par la location d’un fauteuil roulant, il n’était pas envisageable de priver des noces, le seul membre de ma famille directe qui me restait.

A force de discussions, un autre choix nous fut proposé par Robert, un lointain cousin de mon père. Robert travaillait en tant qu’ouvrier dans une usine de chaussure, et il se proposa de fabriquer une sandale avec un système de réglage, largement ouverte sur le dessus, et pourvu d’une semelle compensée aussi épaisse que celle de sa chaussure orthopédique, ainsi elle pourrait se déplacer le minimum nécessaire durant la cérémonie.

 



Cataclysme

Samedi 27 novembre 2010, il fait gris et froid. L’hiver s’est invité avant l’heure Je n’ai pas envie de sortir pour attraper un mauvais virus, et me retrouver par ma négligence dans ma très vilaine situation du mois d’aout dernier. De toute façon je suis barbouillé et ma nuit à été perturbée par ces nombreux reflux gastriques qui m’accompagnent plus ou moins intensément dans mon quotidien. Hier correspondait au sixième anniversaire d’un bien méchant souvenir, je n’ai rien oublié de cette visite chez mon médecin annonciatrice de l’arrivée de gros nuages noirs sur mon existence.

Vendredi 26 novembre 2004, une journée parmi tant d’autres, j’achevais une nouvelle semaine de travail, mais je ne devais pas rentrer immédiatement à la maison, car je devais me rendre chez mon généraliste pour recevoir ses commentaires à propos d’un bilan thyroïdien effectué sur moi, quelques jours plus tôt. J’étais fatigué c’est la raison pour laquelle j’avais avancé la date de mon prélèvement sanguin, et donc du rendez-vous chez mon praticien.   

L’hypothyroïdie de type Hashimoto dont j’étais atteint me conduisait régulièrement dans son cabinet, pour un renouvellement ou une modification de mon traitement, et il se trouvait que ce jour là  ma prise de sang étant bonne, mon ordonnance avait donc été rédigé d’une manière identique à celle que j’avais reçu trois mois auparavant.

Mon état de santé ne présentait pas d’inquiétude particulière, mais par routine je fus quand même ausculté. La palpation de mon ventre révélait une anomalie, que mon médecin situait au niveau de la rate, il souhaitait une échographie.

Sa conversation ne laissait rien paraître de ses préoccupations, à l’inverse j’avais décelé dans l’expression de son visage une sorte de légère crispation qui m’avait alerté plus qu’un long discours. Ordonnance en poche je rentrais chez moi soucieux mais espérant que rien de méchant ne soit en train de m’arriver. J’étais loin de me douter en montant dans ma voiture, du cataclysme que nous nous apprêtions à vivre, ma famille et moi.   

 

 

Extrait du livre de mes mémoires

 

 

La direction des transports Graveleau avait décidé de supprimer la navette, en contrepartie elle accordait une prime de transport au personnel ne résidant pas sur son lieu de travail. Si cette mesure paraissait équitable pour la majorité des gens, pour moi en revanche elle ne représentait surtout pas une avancée sociale. Privé de véhicule, il me fallait trouver une solution pour me rendre à mon travail, et je ne pouvais pas acheter une seconde voiture, sans compromettre notre projet immobilier. Heureusement la solution vint d’un collègue qui habitait Cholet et qui préférant sa liberté, n’avait jamais voulu profiter d’un transport en commun gratuit Il était ravi de pouvoir enfin alléger sa facture d’essence et acceptait cette fois les contraintes du covoiturage. Claude habitait en plein centre ville, et je n’exigeais pas de lui qu’il me ramène jusqu’à mon domicile. Il me déposait systématiquement à hauteur du théâtre, et je devais marcher un bon quart d’heure avant de rentrer chez moi. Cet exercice physique me faisait du bien, car je ne pratiquais pas de sport et de par  la nature de mon métier, j’étais également continuellement assis derrière un bureau.

Les jours s’égrainaient au calendrier et le printemps avait vécu ses derniers moments. Ce lundi 27 juin  j’avais terminé ma journée de travail, et j’étais rentré comme à l’habitude à pied, après avoir été déposé par Claude en centre ville. Une lettre m’attendait sur le buffet de la cuisine. L’enveloppe portait l’entête du groupe immobilier, et je savais que ce courrier revêtait une importance capitale pour mon avenir. Il datait du samedi 25 juin et précisait qu’un certain nombre de terrains étaient maintenant à ma disposition sur la zone des Turbaudières. La direction me donnait un délai de 8 jours pour me présenter au bureau au-delà duquel mon inscription serait caduque. Chantal devait venir me voir dans la semaine, elle ne travaillait pas le samedi suivant car nous étions invités au mariage de Patrice et Odile, nous aurions le temps de nous présenter au rendez-vous, avant de fêter nos amis.

Je ne réalisais absolument pas que ma vie était en train d’accélérer, un terrain oui, mais pour une construction dans un an, ou peut-être plus, c’était du moins ce que je pensais. Nous n’avions pas non plus pris la peine de nous renseigner sur les réglementations en vigueur concernant l’attribution d’un prêt, donc tout allait bien dans le meilleur du monde. La semaine s’était déroulée sans plus de stress que d’habitude, et je m’étais réveillé le samedi 2 juillet au matin, en pensant davantage à la fête qui se préparait, plutôt qu’à notre passage  aux bureaux du Foyer Moderne, la démarche  n’étant d’ailleurs dans ma tête, qu’une simple formalité. 

La douche avait été glaciale, nous étions célibataire notre dossier était nul et non avenu sauf si nous régularisions la légitimé de notre couple par le mariage. Devant notre insistance et la promesse de faire le nécessaire pour faire avancer notre projet, nous avions eu la possibilité de choisir notre terrain : le lot no 23 d’une superficie de 556 m2.

La nouvelle de notre passage obligé  devant monsieur le maire avant les trois prochains mois, avait eu l’effet d’une bombe, au sein de la famille Caillaud.

En ce jour doublement événementiel du 2 juillet, le temps était radieux, pour fêter dignement le mariage de Patrice et Odile. Ciel bleu et soleil étaient également de la partie pour rajouter un zeste de solennité et de joie, à l’annonce officielle de l’un des  engagements le plus important de notre vie, la construction de notre foyer.

Denise trouvant l’occasion trop belle, avait voulu fixer sur la pellicule et pour la postérité, ce moment inattendu au calendrier. Nous nous étions prêtés de bonne grâce aux exigences de notre photographe à condition d’aller vite, car les cloches de l’église sonnaient l’arrivée prochaine du cortège nuptial, notre place était donc sur le trottoir pour applaudir le défilé.

La journée s’était déroulée dans les meilleures conditions possibles, et nous avions profité du grand nombre de personnes rencontrées pour propager l’information.

 



Lymphoedème

Jeudi 25 novembre, mon hospitalisation du mois d’aout n’est plus qu’un mauvais souvenir. J’ai débuté mon quatrième cycle de chimiothérapie le 9 novembre. L’état de mon bras qui m’avait tant gêné durant mon séjour en milieux médicaux, s’était amélioré puis s’était de nouveau aggravé à deux reprises. J’avais constaté que l’œdème réapparaissait à chaque fin de traitement. Le 8 novembre mon cancérologue m’avait prescrit un doppler dont le diagnostic laissait penser à un lymphoedème, avec des symptômes identiques à ceux rencontrés par une femme ayant subi l’ablation d’un sein, une constatation des plus bizarres, mon cas ne pouvant nullement s’identifier à ce type de cancer. Il fallait attendre et surveiller l’évolution de la maladie, m’avait dit mon médecin généraliste.

Je suis donc à ce jour dans l’incertitude de ce qui m’arrive et je dois vivre avec sans espérer davantage d’explications.

Logiquement je devrais me trouver de nouveau avec le gros bras à la fin de ce 4ème cycle de chimiothérapie, sympathique non ?

 

Extrait du livre de mes mémoires

 

Beaucoup d’eau avait coulé sous les ponts depuis mes premiers cris. Mon enfance et mon adolescence s’étaient enfuies au fil des saisons, et à présent j’étais devenu un homme. La plupart des camarades qui avaient traversé mon histoire, imitaient les générations précédentes, et fondaient à leur tour une famille. Point de concubinage, ou de PACS, les rares couples qui vivaient une union libre étaient des pionniers en la matière.

Nous avions notamment assisté avec Chantal, au mariage de Jean, frère de Pierre, qui avait épousé Dominique, leur relation durait depuis cinq ans, et ils officialisaient enfin leur idylle.

J’avais donc retrouvé au cours de cette cérémonie, mon ami Pierrot fidèle à lui-même, sa joie de vivre, sa gentillesse, sa naïveté, et son libertinage, rien chez lui n’avait évolué d’un pouce. Notre amitié n’avait pas pris une ride non plus, et j’étais toujours aussi content de le retrouver.

Jean-Noël et Daniel avaient imité Jean, sans que je sois présent à leurs noces, par contre mes samedis étaient de plus en plus occupés par les invitations que nous recevions de la part de mes nombreux collègues de travail, avec lesquels nous formions une grande famille. 

A cette époque Jeanne et Dominique résidaient dans leur fermette de Saint-Augustin, et nous consacrions un peu de notre temps à leur apporter un peu d’aide pour rendre habitable leur logement. Nous nous lassions un peu d’écumer les terrains de football, aussi ces après-midis en famille nous convenaient de mieux en mieux.

Denise était infirmière en psychiatrie à l’hôpital de Cholet, et logeait ou était sur le point de loger dans l’un des appartements d’un bloc d’immeubles nouvellement construits, faisant parti du programme d’urbanisation  de la zone des Turbaudières. Nous lui avions annoncé notre projet, et elle savait à présent que nous serions prochainement installés dans son voisinage.

           

Grand-mère avait obtenu son premier rendez-vous chez un podologue réputé de Nantes. L’expédition pour la conduire sur les lieux de la visite n’avait pas été des plus simples, car le docteur Regnault résidait au troisième étage, dans  un immeuble sans ascenseur, en plein centre de l’agglomération. J’avais opté pour un transport par ambulance, et j’étais ravi de ma décision car outre le stationnement difficile dans Nantes, mon aïeule ne pouvait pas non plus monter les escaliers à pied. Il avait fallu avec l’aide de l’ambulancier, faire la chaise pour porter la malade non sans efforts, cinquante marches plus haut, afin d’atteindre le cabinet médical du praticien.

La sentence était sans appel, il fallait réopérer le pied avant que la patiente ne puisse plus du tout marcher. A l’énoncé de ce diagnostic, comme à son habitude, grand-mère n’avait pas réagi, mais je redoutais les jours à venir. Je connaissais que trop bien la personne pour me méfier de son apparence sereine, je savais que dans sa tête de vilaines idées devaient bouillonner et que le résultat risquerait d’être explosif, et peu agréable à vivre.

Contrairement à mes appréhensions le comportement de grand-mère ne se modifia pas, elle était convaincue que cette nouvelle intervention chirurgicale lui apporterait le répit qu’elle attendait depuis si longtemps. Son hospitalisation à Nantes était prévue pour le début du mois d’aout, en attendant, je m’affairais à lui soigner régulièrement ses pieds, dans la limite de mes compétences. S’occuper d’elle, l’aidait indéniablement à surmonter sa souffrance aussi bien physique que mentale, je ne me privais donc point de lui apporter ce soutien.

Pour la conforter dans sa confiance, nous lui avions également parlé de notre projet de construction, et notre intention de l’emmener avec nous. Cette révélation lui donnait une raison supplémentaire de pouvoir compter sur un avenir un peu plus heureux, et dissipa définitivement ses craintes de finir sa vie dans la solitude.

 



Chaque jour suffit sa peine

Les gémissements de la nuit précédente avaient cessé. J’étais plutôt soulagé de ne pas avoir à supporter de nouveau cette épreuve. Les compresses d’alcool pour tenter de faire disparaître un œdème récalcitrant n’avait pas eu l’action thérapeutique escomptée. Mon bras restait largement enflé, et le fait d’y penser m’empêchait de trouver la position adéquate pour le soulager, et par ricochet m’empêchait aussi de trouver le sommeil.

Pourtant ma fatigue physique avait fini par l’emporter, et je me réveillai en ce matin du lundi avec une seule idée en tête : rentrer chez moi.

Mes différents examens, n’avaient quasiment rien dévoilé du mystère de cette très vilaine fièvre, qui m’avait littéralement terrassé, pendant plus de huit jours. Je pouvais maintenant remercier le ciel, car  les antibiotiques avaient rempli le rôle qu’on attendait d’eux. Je ne m’en sortais pas sans séquelles, car ma fatigue était extrême et la convalescence risquait de durer encore un moment. Je n’étais sûrement pas prêt d’oublier le côté traumatisant de cette périlleuse aventure.

Je n’avais jamais entendu parler des résultats de mon échographie du foie et de la vésicule biliaire, et je n’avais pas l’intention de poser la question. Il serait toujours temps de m’inquiéter à nouveau au moment de passer mon scanner à Nantes.

Je n’avais pas échappé à la surveillance habituelle, l’infirmière m’avait précisé qu’un dernier prélèvement sanguin serait effectué en fin d’après-midi, juste avant mon départ.

Si  l’instant des repas avait été lors de mon arrivée comparable à une séance de torture, à l’inverse,  le petit déjeuner de ce matin était un moment de plaisir intense. Pain frais, beurre, confiture, et café au lait,  ressemblaient à un  trésor, je n’avais qu’un seul regret celui de ne pas avoir l’audace de demander une ration supplémentaire.

Mon moral était comme le temps, au beau fixe. Du coup ma chambre baignée par la lumière du soleil, ne m’avait jamais paru aussi agréable, et le temps ne m’avait jamais paru si court. Les dames en blanc se succédaient pour prendre congé de moi, et pour me souhaiter bonne chance, l’ambiance était à la fête.

J’avais eu des nouvelles de Bonaventure. Il était hospitalisé dans une chambre en face de la mienne, l’opération de sa vessie s’était bien passée, cependant  il souffrait énormément. Ses reins étaient tirés d’affaire, mais son avenir se dessinait autour d’un handicap, qu’il aurait très vite l’obligation d’assumer. Peut-être avais-je tort, mais nos relations ayant été beaucoup trop distantes, je n’osais pas lui rendre une petite visite, pourtant je compatissais fortement à sa peine.

Il m’était toujours aussi pénible d’effectuer ma toilette, mais ma motivation était renforcée par le fait de mon départ imminent. Tout devient possible quand l’espoir fait disparaître la couche d’obscurité qui est en nous.

Peu de temps avant l’heure de midi, j’avais subi l’un de ces nombreux petits malaises, qui avaient le désagrément d’apparaître au moment où je les attendais les moins. Mon repas en avait été largement gâché, mais pour l’heure j’avais repris un peu de vigueur et l’incident n’était plus qu’un mauvais souvenir.

Chantal et Eliane franchissaient le seuil de la porte, pour la dernière fois, leur patience sans limite était enfin récompensée. Nous étions donc trois à nous réjouir du dénouement heureux de mes deux longues semaines d’hospitalisation.

L’heure n’était cependant pas aux projets, car cet épisode aussi pénible fut-il n’était qu’un incident supplémentaire de parcours, dans ma lutte incessante contre le cancer. Il fallait juste se réjouir de l’instant présent, chaque jour suffit sa peine, demain sera un autre jour, telles étaient, et telles sont encore mes deux devises.

Deux femmes de service étaient entrées pour défaire mon lit, et me demandaient expressément de ne plus l’utiliser. Je m’étais donc habillé cependant, en attendant  l’instant de  mon départ, je n’avais pas très envie de faire autres choses que de supporter une dernière fois mon inconfortable fauteuil. Ce fut au moment où je m’y attendais le moins, qu’on frappa à la porte pour nous demander de libérer ma chambre. Outre les admissions programmées, cette journée du lundi s’annonçait particulièrement délicate pour accueillir également les admissions des urgences, aussi le personnel médical n’avait pas de temps à perdre pour préparer les lits. L’explication nous avait été donnée, nette et précise, sans un mot d’excuse. 

Je terminais donc mon séjour, dans une salle réservée aux familles, avec les yeux constamment rivés sur la pendule. Pour tuer le temps chacun s’occupait en lisant cette sorte de magazines datant de mathusalem, aux pages froissées par trop de manipulations, traitant de sujets pour la plupart inintéressants, et que l’on a l’habitude de trouver dans toutes les salles d’attente de tous les cabinets médicaux.

L’infirmière était apparue quasiment à l’heure indiquée, pour me piquer une dernière fois le bras. Je ne savais pas vraiment la raison pour laquelle ce prélèvement sanguin s’avérait nécessaire, dans la mesure où je quittais les lieux avant d’en connaître les résultats, mais je n’avais pas eu la curiosité de poser la question.

Une derrière halte dans le hall d’entrée de l’établissement pour régler des détails administratifs, puis je me retrouvai enfin repropulsé dans le quotidien d’une vie que contraint et forcé, j’avais mise en parenthèse  pendant cette quinzaine de jours d’hospitalisation. 



La der des ders

Le téléphone n’avait pas beaucoup sonné depuis que je séjournais dans cet hôpital, mon cousin Alain ne pouvant se déplacer, m’avait appelé à deux reprises, mon fils Julien c’était manifesté également plusieurs fois, mais Chantal avait été ma principale interlocutrice jusqu’à ce jour. J’étais donc franchement surpris d’entendre le drelin-drelin de l’appareil à cette heure relativement tardive de la soirée. Mon étonnement avait été encore plus grand lorsqu’au bout du fil j’avais entendu la voix d’Odile suivie par celles d’Etienne de Nadine de Patrice, de Gaby, d’Elisabeth, de Catherine, et enfin de Jean, tous m’adressaient un message de compassion, me réaffirmant ainsi leur soutien sans faille depuis six ans que je me battais, contre le cancer. Cette maladie infectieuse, qui faisait l’objet de mon hospitalisation, représentait un obstacle supplémentaire à franchir dans les degrés de la souffrance et je commençais sérieusement à saturé de tant d’acharnement du destin. L’initiative de mes amis qui avaient quitté un instant leurs occupations festives, pour me parler, faisait partie de ces petites choses, qui me donnaient la force de garder malgré tout, la tête hors de l’eau. J’avais donc raccroché le combiné téléphonique avec dans le cœur un petit coin de ciel bleu, avant de replonger dans une nouvelle nuit de solitude.

Dans le silence et l’obscurité des lieux, je regrettais finalement la présence de Bonaventure et de ses va-et-vient aux toilettes. Seuls les puissants gémissements d’un malade faisaient échos dans ma chambre, et il était bien difficile de trouver un brin de sérénité dans cette atmosphère d’épouvante. Morphée me délivra finalement de mes démons.

L’agitation qui régnait dans le couloir, les rais de lumière qui filtraient entres les lattes des stores, tout semblait indiquer que la vie reprenait ses droits.

L’équipe de jour entourait mon lit pour les contrôles habituels. L’infirmière m’avait averti qu’elle repasserait dans la matinée pour une ultime surveillance de mon cœur. Elle cessait aussi les piqures de Calciparine, charge à moi de m’activer davantage.

De ma fenêtre il était facile de constater que nous étions un dimanche matin. Le parking du supermarché d’en face était vide, et la circulation automobile sur le boulevard, quasi nulle. Je pressentais qu’une journée longue et monotone m’attendait.

Repos dominical oblige, le personnel était peu nombreux pour s’activer autour des malades. En revanche le cuistot avait mis les petits plats dans les grands, honorant ainsi la coutume du repas dominical. L’amélioration de l’ordinaire donnait un petit air de fête dans l’esprit du patient que j’étais, et l’idée de voir enfin apparaître le bout du tunnel, me réarmait de patience.  

Mon plateau repas débarrassé, mon électrocardiogramme effectué, j’étais sûr de ne plus voir de blouses blanches avant les constantes du soir.  

A défaut d’une présence humaine, la télévision m’apportait un semblant de vie, et en fermant les yeux j’avais même réussi à somnoler quelques instants.    

Chantal et Eliane amenaient avec elles une bonne nouvelle, la famille Gautier junior venait passer une partie de l’après-midi, en notre compagnie. Je pouvais compter sur Mateo et Ethan pour causer de l’animation et me procurer du bonheur.

Jean et Doris, mon beau-frère et sa femme étaient également venus me distraire, 24 heures avant cette libération longuement espérée.

La der des ders, c’était la pensée qui m’était venue à l’esprit lorsque la porte s’était refermée sur ma solitude.



Une partie pas totalement gagnée

J’avais perdu l’espoir d’être enfin libéré de mes entraves, c’était sans compter sur l’infirmière de nuit. L’équipe de garde était venue me baisser mes stores et le silence de ma chambre n’était troublé que par le son provenant de mon récepteur télé. L’excellente émission ‘’Chez Maupassant’’ (séries de petits films relatant la vie paysanne et bourgeoise du 19ème siècle) captait toute mon attention, en me faisant oublier mon lit d’hôpital. Au moment où je m’y attendais le moins, la porte s’ouvrit brusquement sur le visage de l’infirmière qui ne mit que quelques secondes à me débarrasser d’un matériel devenu très encombrant. Elle me précisa également avant de me souhaiter une bonne nuit, que pour remplacer la perfusion, un sachet à diluer dans l’eau, serait joint à mon petit déjeuner, le lendemain matin. Un ouragan était passé emportant avec lui le poids de onze jours de servitude, je me sentais à présent débarrassé de mes chaînes, ma convalescence pouvait réellement commencer.

Bien que contraint et forcé, je n’avais jamais pu m’habituer à dormir sur le dos. Cet état de fait, avait largement contribué à la dégradation de ma qualité de sommeil. Retrouver l’indépendance de mes mouvements ressouderait sans conteste une grande partie de mes problèmes d’insomnie.

En ce matin du samedi 14 aout je constatais les bienfaits de mon autonomie retrouvée, mon mal de dos, mon mal de fesse, mes jambes ankylosées, toutes ces petites douleurs s’étaient envolées en même temps que l’obligation de garder cette position dorsale, dont je voulais à tout prix ne plus me souvenir.

L’instant angoissant de la prise de température était passé, je pouvais apprécier à la hauteur de mes espoirs retrouvés, le petit déjeuner qui m’était servi.

La partie n’était pourtant pas totalement gagnée, car si j’arrivais péniblement à faire ma toilette, en revanche je me sentais incapable de faire quelques pas dans le couloir, sans accompagnateur, je restais donc prisonnier de ma chambre, en attendant l’autorisation médicale, de quitter les lieux.  

Comme le week-end passé, je savais que le personnel ne se bousculerait pas à mon chevet, il fallait ôter mes yeux de la pendule, et m’épargner l’ennui, les grilles de mots fléchés et mon MP3 étaient à ma disposition,  pour y pourvoir.

L’encombrant pied à perfusion en moins, et ma hantise d’une remontée de sang dans les tuyaux n’ayant plus lieu d’être, j’appréciais de pouvoir me tenir debout devant une fenêtre à regarder la vie s’écouler à l’extérieur. La journée s’annonçait belle, et j’avais une pensée pour Patrice et Odile qui devaient être dans l’effervescence du mariage de leur fils Sylvain. Il allait bientôt être l’heure du déjeuner, et il était temps pour moi de retrouver mon fauteuil, d’autant plus que mes jambes vacillaient un peu.

Comme tous les jours depuis mon arrivée en ces lieux, Chantal et Eliane me ramenaient une bouffée d’oxygène. Ma maladie leur imposait cet enfermement à une époque de l’année où il faisait bon vivre au soleil, j’en étais sincèrement désolé mais je n’arrivais pas à les convaincre de diminuer les visites.

Etienne et Nadine revenaient pour la seconde fois à mon chevet, endimanchés des pieds à la tête, en l’honneur des mariés. Comme nous étions invités à 16h 30 pour le dessert, nous avions prévu de déjeuner tous ensemble au restaurant, avant de nous y rendre. Sans notre présence, Nadine nous annonça qu’ ils avaient préféré abandonner l’idée.  

 

 

 

 

  



Traitement de consolidation

En fauteuil roulant, j’attendais dans le couloir que l’on veuille bien s’occuper de moi. Je n’étais pas à l’aise avec mon bras, et l’accoudoir très inconfortable m’empêchait de le tenir correctement en repos. J’avais de plus en plus de doute sur la responsabilité de ma perfusion dans l’apparition de cet œdème, à l’inverse je faisais de plus en plus de corrélation entre cet œdème et ma tumeur à l’épaule. Il fallait essayer de penser à autres choses, car le pessimisme ne m’aiderait en rien à conserver un esprit combatif.

Une jeune femme frêle était venue me chercher, elle se plaignait de pousser un fauteuil trop lourd pour elle, craignant un mal dos à venir. Elle m’expliquait que lorsqu’il s’agissait de manœuvrer, la plupart du temps le fauteuil restait bloqué, et elle n’avait pas la force de redresser les roues. Ensuite elle grommela entre ses dents des paroles inaudibles, puis insista pour que je marche. Je m’exécutai, mais en ayant bien du mal à poser un pied devant l’autre. Elle avait compris qu’il valait mieux prendre un risque pour son dos, plutôt que d’être déclarée responsable de la chute de l’un de ses malades. Les examens radiologiques ne furent que l’affaire d’un quart d’heure, et maintenant je poirotais dans une salle d’attente sombre et peu accueillante, qu’un brancardier soit disponible, pour me raccompagner dans ma chambre. 

A midi sonnant, Bonaventure était revenu de sa dialyse, mais s’apprêtait à partir  pour son intervention chirurgicale à la clinique. Il n’avait pas l’autorisation de manger, et ne semblait pas particulièrement inquiet de ce qui l’attendait. L’homme était peu loquace, lorsqu’il ouvrait la bouche, c’était plutôt pour se parler à lui-même. J’avais compris que la sérénité qu’il affichait,  venait du  fait qu’il ne comprenait rien du sort qui lui était réservé.

La promesse de retirer ma perfusion n’était pas tenue, j’étais de plus en plus agacé d’être contraint à supporter cette aiguille dans mon poigné. De plus je surveillais gonflements et rougeurs de la peau, je redoutais en effet de devoir être repiqué, car il devenait de plus en plus difficile de trouver une veine qui soit suffisamment saine pour tolérer l’injection.

La petite heure qui me séparait de l’arrivée de ma famille était habituellement un peu longue. Cet après-midi de vendredi était une exception, la chambre était encombrée d’une part par des ambulanciers qui installaient mon voisin sur un brancard, et d’autre part par une femme de service qui s’affairait à vider le cabinet de toilette et le placard de Bonaventure qui me quittait pour son opération. J’ignorais à ce moment là que je ne serais pas amené à le revoir.   

Chantal et Eliane étaient présentes pour assister à la désinfection du lit. Je ne sais pas bien pourquoi, mais une aide soignante était venue remplacer le matelas existant, par un matelas gonflable automatique. Il n’était pas prévu de remettre des draps car Bonaventure avait des chances de ne pas réintégrer la chambre, au moins durant le week-end.

Les constantes de 16 heures, confirmaient la disparation définitive de la fièvre, j’en avais profité pour rafraîchir la mémoire de l’infirmière à propos du retrait possible de ma perfusion. Elle m’avait répondu qu’elle n’avait pas reçu d’ordres.

Deux amis, étaient au pied de mon lit. Elisabeth qui était remontée de la région parisienne, et Patrice qui mariait son fils le lendemain. Ils compatissaient à ma peine, et  étaient désolés pour nous, car toute la bande des St Légeois était invitée au mariage, et à cause de mon état, nous avions dû Chantal et moi décliner l’invitation.

Nombreux visiteurs avaient franchi la porte de la chambre durant la semaine, mais avec l’arrivée du week-end, l’effervescence allait forcément retomber, il fallait donc se préparer à retrouver des grands moments de solitude.

Les émissions de début de soirée étaient déjà commencées, quand le médecin responsable de mon traitement thérapeutique approcha de mon lit, pour m’informer des derniers résultats me concernant. Les dents et les sinus n’étaient pas responsables de ma présence en ces lieux. Le corps médical abandonnait l’idée de trouver l’origine de mon infection, l’essentiel étant que l’Augmentin avait été le plus fort, et que ma dernière prise de sang ne présentait plus de trace de virus. Mon interlocuteur allait donner l’ordre de retirer ma perfusion, et prévoyait pour moi, la prolongation des antibiotiques, mais administrés cette fois par voie orale. Une sortie était envisageable le lundi, le délai qu’il jugeait nécessaire pour surveiller l’efficacité de ce nouveau traitement de consolidation. 

 

 

 

 

 



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